uand cette chose fut advenue, plusieurs bonnes gens de
la ville de Gand, les sages et les riches hommes, en furent courroucés; et commencèrent à parler et à murmurer ensemble, et à dire que on avoit fait un trop grand outrage quand on avoit ainsi occis
le baillif du
comte, en faisant son office; et que
leur sire en seroit si courroucé que on ne venroit jamais à paix; et que ces méchants gens avoient
bouté
la ville en grand péril de être encore toute détruite, si Dieu n'y pourvéoit de remède. Nonobstant toute ces paroles, il ne étoit nul qui en
voulsist faire fait, ni osât, pour lever ni prendre amende, ni corriger ceux qui celle outrage avoient fait.
Jean de la Faucille, qui pour ce temps, en
la ville de Gand, étoit un moult renommé homme et sage, quand il vit que la chose étoit allée si avant que on avoit outrageusement occis
le baillif de
la ville pour
le comte, sentit bien que les choses venroient à mal; et afin qu'il n'en fût souspeçonné du
comte ni de
la ville, il se partit de
la ville de Gand au plus quoiement qu'il pot, et s'en vint en une moult belle maison qu'il avoit au dehors de
Gand. Et là se tint et fit dire qu'il étoit déshaitié; ni nul ne parloit à lui, fors que ses gens. Mais tous les jours il oyoit nouvelles de
Gand; car encore y avoit-il
greigneur partie du sien, sa femme, ses enfans et ses amis. Ainsi se dissimula-t-il grand temps.
Les bonnes gens de
Gand, les riches et notables hommes qui avoient là dedans leurs femmes, leurs enfans, leurs marchandises, leurs héritages dedans et dehors, et qui avoient appris à vivre honorablement et sans danger, n'étoient mie aises de ce qu'ils véoient les choses en cel état, et se sentoient grandement forfaits envers
leur seigneur. Si
regardèrent entr'eux qu'il convenoit à ce pourvoir de remède et amender le forfait ores ou autrefois, et eux mettre en la
merci du
comte; et valoit mieux tôt que tard. Si orent conseil et parlèrent ensemble à savoir comment ils en pourroient user au profit et à l'honneur de ceux de
la ville de Gand. A ce conseil et parlement furent appelés
Jean Lyon et les capitaines des blancs chaperons; autrement on ne les eût point osé faire. Là ot plusieurs paroles retournées et plusieurs propos avisés: finablement le conseil se porta tout d'un accord, d'une voix et d'une alliance, que on éliroit au conseil douze hommes notables et sages, lesquels iroient devers
le comte et lui requerroient
merci et pardon de la mort de
son baillif que on avoit ainsi tué; et si parmi tant on pouvoit venir à paix, il seroit bon; mais que tous fussent en la paix, et que jamais rien n'en fût demandé. Ce conseil fut tenu et
accordé, et les bourgeois élus qui en ce voyage devoient aller. Toujours disoit
Jean Lyon: «Il fait bon être bien de son seigneur.» Mais il vouloit tout le contraire et le pensoit; et bien disoit en lui-même que la chose n'étoit mie là encore où il la mettroit. Ce conseil s'épardit; les douze bourgeois partirent et chevauchèrent tant qu'ils vinrent à
Mâle
de-lez
la ville de Bruges; et là trouvèrent-ils
le comte, lequel trouvèrent, à l'approcher, félon et cruel et durement courroucé sur ceux de
Gand. Ces douze bourgeois firent durement les piteux envers
le comte, et lui prièrent à jointes mains qu'il
voulsist avoir pitié d'eux. Et excusoient de la mort de
son baillif toute la loi et les hommes notables de
la ville; et lui disoient: «Cher sire,
accordez-vous tellement que nous reportions paix en
la ville de Gand qui tant vous aime, et nous vous promettons que, au temps avenir, cet outrage sera si grandement amendé sur ceux qui l'ont fait et ému à faire, que
vous vous en contenterez, et que à toutes les autres bonnes villes sera exemple.» Tant prièrent et supplièrent el
comte et de si grand'affection ces douze bourgeois de
Gand, que
le dit comte se refréna grandement de son air, avecques les bons moyens qu'ils orent; et fut la chose en tel parti que toute
accordée et ordonnée sur l'article de la paix; et pardonnoit
le comte ses
mautalens à ceux de
Gand, parmi une amende qui devoit être faite, quand autres nouvelles vinrent, lesquelles
je vous recorderai.
Jean Lyon, qui étoit demeuré à
Gand et pensoit tout le contraire de ce qu'il avoit dit en parlement: «que on devoit toujours être bien de son seigneur», savoit tout de certain, qu'il avoit jà tant courroucé
le comte que jamais n'en viendroit à paix; et s'il y venoit par voie de dissimulation, bien savoit qu'il en mourroit. Si avoit plus cher à tout par-honnir, puisque commencé l'avoit, que de être en péril ni en aventure de mort tous les jours.
Je vous dirai ce qu'il fit. Ce terme pendant que le conseil de
la ville de Gand étoit devers
le comte, il s'avisa qu'il courrouceroit
le comte si
acertes, que ceux qui étoient
de-lez lui allés pour la paix ne rapporteroient nul traité de paix. Il prit tous ceux dont il étoit souverain, les blancs chaperons, et, de tous les métiers de
Gand, lesquels il avoit le mieux de son
accord, et vint à ses ententes par
soubtive voie. Et dit, quand ils furent tous assemblés: «Seigneurs, vous savez comment nous avons courroucé
monseigneur de Flandre, et sur quel état nous avons envoyé devers lui. Nous ne savons que nos gens rapporterons, ou paix ou guerre; car il n'est mie léger à apaiser, et si a
de-lez lui qui bien l'émouvera en courroux; c'est à savoir
Gisebrest Mahieu et ses frères; c'est cent contre un que nous vinssions à paix. Il seroit bon que nous
regardissions en nous-mêmes, si nous avons guerre, de quoi nous nous aiderons, et comment aussi nous sommes armés; et entre vous, doyens et dixeniers de tels métiers et tels,
regardez à vos gens, et si en faites demain venir sur les champs une quantité, si verrez comment ils sont habillés; et ce fait bon aviser
ainçois que on soit surpris. Tout ce ne coûtera rien; et si en serons plus
crémus.» Tous répondirent: «Vous dites bien.»
Ce conseil fut tenu. Le lendemain ils vinrent tous par la porte de
Bruges, et se trairent sur les champs en un beau plain au dehors de
Gand, ainsi comme au quart d'une lieu, à l'encontre d'un trop bel hôtel et chastel que
le comte de Flandre avoit au dehors de
Gand, que on disoit
Andrehen. Quand ils furent là tous venus,
Jean Lyon les
regarda moult volontiers, car ils étoient bien dix mille et tous bien armés. Si leur dit: «Véez-ci belle compagnie.» Quand il ot là été un espace et allé tout autour, il leur dit: «Je voudrois que nous alissions voir
l'hôtel de
monseigneur, puisque nous sommes si près; on
m'a dit qu'il le fait trop grandement
pourvoir: si pourroit être un grand préjudice à
la bonne ville de Gand.» Si lui
accordèrent tous, et vinrent à
Andrehen, qui adoncques étoit sans garde et sans défense. Si entrèrent et commencèrent à chercher dessous et dessus. Ces blancs chaperons et la
ribaudaille qui dedans entrèrent l'eurent tantôt dépouillé et pris, et levé tout ce que ils y trouvèrent. Si avoit-il dedans de bons joyaux et de riches; car
le comte en faisoit sa garde-robe.
Jean Lyon fit semblant qu'il en fût moult courroucé; mais nonobstant, ainsi comme il apparut, non étoit; car quand ils furent partis du
dit chastel et retraits sur les champs, ils regardèrent derrière eux et virent qu'il ardoit tout et que le feu y étoit
bouté en plus de vingt lieux; et n'étoit mie en puissance de gens que ils le pussent éteindre; et aussi ils n'en étoient mie en volonté. Donc demanda
Jean Lyon, qui fit moult l'émerveillé: «Et d'où vient ce feu en
l'hôtel de
monseigneur?» On lui répondit: «Il vient d'aventure. — Or, dit-il, on ne le peut amender; encore vaut-il mieux que l'aventure l'ait ars que nous. Et aussi, tout considéré, ce nous étoit un moult périlleux voisin.
Monseigneur en pût avoir fait une garnison qui nous eût porté grand dommage.» Les autres répondirent tous: «Vous dites
voir»; et puis retournèrent en
la ville de Gand, et n'y eut plus rien fait pour la journée; mais elle fut grande et male, car elle coûta depuis deux cent mille vies, et fut une des choses principaument dont
le comte de Flandre s'enfélonna le plus. Et pour ce fit
Jean Lyon, qui ne vouloit à nulle paix venir; car bien savoit que, quelque traité ni quelque paix qu'il y eût, il y mettroit la vie.
Ce chastel de Andrehen avoit bien coûté au
comte de Flandre à faire
ouvrer et édifier deux cent mille francs, et l'aimoit sur tous ses hostels. Les bonnes gens de
Gand qui désiroient à avoir paix furent de cette avenue durement courroucés; mais amender ne le purent, ni nul semblant n'en osèrent faire; car les blancs chaperons disoient que le chastel si étoit ars par
meschéance et non autrement.