uand les haines et tribulations vinrent premièrement en Flandres, le pays étoit si plein et si rempli de biens que merveilles seroit à raconter et à considérer; et tenoient les gens des bonnes villes si grands états que merveilles étoit à
regarder. Et devez savoir que toutes ces guerres et haines murent par orgueil et par envie que les bonnes villes de Flandre avoient l'une sur l'autre, ceux de
Gand sur la ville de
Bruges, et ceux de
Bruges sur la ville de
Gand, et ainsi les autres villes les unes sur les autres. Mais tant y avoit de ressort que nulle guerre entre elles principaument ne se pouvoit mouvoir ni élever, si
leur sire le comte ne le consentoit, car il étoit tant craint et tant amé que nul ne l'osoit courroucer. Aussi
le comte, qui étoit sage et subtil,
ressoignoit si la guerre et le
mautalent entre ses gens et lui que
oncques seigneur ne fit plus de lui. Et fut premièrement si froid et si dur à émouvoir la guerre que nullement il ne s'y vouloit
bouter; car bien sentoit en ses imaginations que, quand le différend seroit entre lui et son pays, il en seroit plus foible et moins douté de ses voisins. Encore
ressoignoit-il la guerre pour un autre cas, quoique en la fin il lui convint prendre: c'est à savoir grands destructions de mises et de corps et de
chevance; car en son temps il avoit vécu et régné en grand'prospérité et en grand'paix et en autant de ses déduits que nul sire terrien pouvoit avoir eu. Et ces guerres qui lui sourdirent sous la main commencèrent par si petite incidence, que au justement considérer, si sens et avis s'en fussent ensoignés, il ne dût point avoir eu de guerre; et peuvent dire et pourront, ceux qui cette matière liront ou lire feront, que ce fut œuvre du deable, car vous savez et avez ouï dire aux sages que le deable subtile et attire nuit et jour à
bouter guerre et haine là où il voit paix, et court au long, de petit en petit, pour voir comment il peut venir à ses ententes. Et ainsi fut-il et avint en Flandre en ce temps, si comme vous pourrez clairement voir et connoître par les traités de l'ordonnance de la matière que s'ensuit.
En ce temps que
le comte Louis de Flandre étoit en sa
greigneur prospérité, il y avoit un bourgeois à
Gand qui s'appeloit
Jean Lyon, sage homme, subtil, hardi, cruel et entreprenant, et froid au besoin assez.
Cil Jean fut si très bien du
comte comme il apparut, car
le comte l'embesogna de faire occire un homme à
Gand qui lui étoit contraire et déplaisant; et au commandement du comte, couvertement
Jean Lyon prit paroles et débat à lui et l'occit.
Le bourgeois ot grands plaintes de tous; et pour doutance de ce il s'en vint demeurer à
Douay, et là fut près de trois ans, et tenoit bon état et grand; et tout payoit
le comte. Pour cette occision
Jean Lyon en
la ville de Gand perdit un jour tout ce qu'il y avoit, et fut banni de
la ville de Gand à cinquante ans et un jour. Depuis,
le comte de Flandre exploita tant qu'il lui fit avoir paix à partie, et r'avoir
la ville de Gand et la franchise, ce que on n'avoit
oncques mais vu: dont plusieurs gens en
Gand et en Flandres furent moult émerveillés; mais ainsi fut et avint. Avecques tout ce
le comte, pour le recouvrer en
chevance et tenir son état, le fit doyen des
navieurs. Cel office lui pouvoit bien valoir mille livres l'an, à aller droiturièrement avant.
Cil Jean Lyon étoit si très bien du
comte que nul mieux que lui.
En ce temps avoit un autre lignage à
Gand que on appeloit les Mahieux; et étoient cils sept frères, et les plus grands de tous les
navieurs. Entre ces sept frères en y avoit un qui s'appeloit
Gisebrest Mahieu, riche homme et sage, et subtil et entreprenant grandement, trop plus que nuls de ses frères.
Cil Gisebrest avoit grand'envie sur
ce Jean Lyon, couvertement, de ce qu'il le véoit si bien du
comte de Flandre, et subtiloit nuit et jour comment il le pourroit ôter de sa grâce. Plusieurs fois il ot en pensée que il le feroit occire par ses frères; mais il ne parosoit, pour la doute du
comte; et tant subtila, visa et imagina, qu'il trouva le chemin. Et la cause pourquoi principalement ils s'entrehéoient,
je le vous dirai pour mieux venir à la fondation de ma matière.
Anciennement avoit en
la ville du Dan une guerre mortelle de deux riches hommes
navieurs et de leurs lignages, qui s'appeloient l'un
sire Jean Piet et l'autre
sire Jean Barde. Par cette guerre, d'amis étoient morts de eux dix huit.
Gisebrest Mahieu et ses frères étoient du lignage de l'un, et
Jean Lyon étoit de l'autre. Ces haines couvertes étoient ainsi de long-temps nourries entre celles deux parties, quoiqu'ils parlassent, bussent et mangeassent à la fois ensemble; et trop plus grand compte en faisoit le lignage Mahieu que
Jean Lyon ne faisoit.
Gisebrest, qui subtilloit à détruire
Jean Lyon, sans coup
férir, avisa un subtil tour. Et séjournoit une fois
le comte de Flandre à
Gand;
Gisebrest s'en vint à l'un des plus prochains chambellans du
comte, et
s'acointa de lui et lui dit: «Si
monseigneur de Flandre vouloit, il auroit tous les ans un grand profit sur les
navieurs dont il n'a maintenant rien; et ce profit les étrangers
navieurs payeroient,
voire mais
Jean Lyon, qui doyen est et maître des
navieurs, s'en
voulsist loyaument
acquitter.» Ce chambellan dit qu'il montreroit ce au
comte, ainsi qu'il fit.
Le comte, ainsi que plusieurs seigneurs par nature sont enclins à leur profit et ne
regardent mie loyaument à la fin où les choses puent venir, fors à avoir la mise et la
chevance, et ce les
deçoit, respondit à son chambellan: «Faites-moi
Gisebrest Mahieu venir, et nous orrons quelle chose il veut dire.» Cil le fit venir.
Gisebrest parla au
comte et lui remonstra plusieurs raisons raisonnables, ce sembloit-il au
comte; pourquoi
le comte répondit: «C'est bon; ainsi soit et on fasse venir
Jean Lyon.» Si fut appelé en la chambre, en la présence de
Gisebrest,
Jean Lyon qui rien ne savoit de cette matière. Quand
le comte lui entama cette matière, il dit: «Jean, si
vous voulez, nous aurons grand profit en cette chose.»
Jean, qui étoit loyal, à cette oredonnance
regarda que ce n'étoit pas une chose raisonnable; et si n'osoit dire du contraire, et répondit ainsi: «Monseigneur, ce que
vous demandez et que
Gisebrest met avant,
je ne le puis pas faire tout seul, car dur sera à l'esvoiturer aux
notonniers. — Jean, répondit
le comte, si
vous vous en voulez loyaument
acquitter, il sera fait. — Monseigneur, répondit
Jean, j'en ferai mon plein pouvoir.» Ainsi se départit leur parlement.
Gisebrest, qui tiroit à mettre mal
Jean Lyon du
comte de Flandre, ni n'entendoit à autre chose, s'envint à ses frères tous six et leur dit: «Il est heure, mais que vous
me veuilliez aider en cette
besogne, ainsi que frères doivent aider l'in à l'autre, car c'est pour vous que
je me combats;
je déconfirai
Jean Lyon sans coup
férir et le mettrai si mal du
comte qu'oncques n'en fut si bien que il en sera mal. Quoique
je die ni montre en ce parlement, quand tous les
navieurs seront venus et
Jean Lyon fera sa demande, si la débatez, et
je me feindrai, et dirai et maintiendrai à
monseigneur que, si
Jean Lyon vouloit soi loyaument en
acquitter, cette ordonnance se feroit.
Je connois bien
monseigneur de tant que,
ainçois qu'il n'en vienne à son entente,
Jean Lyon perdra toute sa grâce, et lui ôtera son office, et
me sera donné; et quand
je l'aurai, vous l'accorderez. Nous sommes forts et puissans en
ceste ville,
navieur nul ne nous contredira nos volontés; et puis de petit à petit
je mènerai tel
Jean Lyon que il sera tout rué jus: ainsi serons-nous vengés subtilement et sans coup
férir.» Tous ses frères s'y accordèrent. Le parlement vint: les
navieurs furent tous appareillés; et là remontrèrent
Jean Lyon et
Gisebrest Mahieu la volonté du
comte, et de ce nouvel estatut que il vouloit élever sur le
navie du Lis et de l'Escaut; laquelle chose sembla à tous trop dure et trop nouvelle; et espécialement les six frères
Gisebrest Mahieu, tous six d'une opinion et d'une sieutte, étoient plus durs et plus contraints que tous les autres. Dont
Jean Lyon qui étoit le souverain d'iceux, et qui les vouloit à son loyal pouvoir à franchises anciennes tenir, en étoit tout
lie et
cuidoit que ce fût pour lui; et ce étoit contre lui du tout.
Jean Lyon rapporta au
comte la réponse des
navieurs et lui dit: «
Monseigneur, c'est une chose qui nullement ne se peut faire, et dont le plus grand mal pourroit avenir: laissez les choses en leur état ancien et ne faites rien de nouvel.» Cette réponse ne plut mie bien au
comte; car il véoit que, cela élevé dont il étoit informé, il pouvoit tous les ans avoir six ou sept mille florins de profit. Si se tint adoncques, et pour ce n'en pensa-t-il mie moins; et fit soigneusement poursuir par paroles et traités ces
navieurs, lesquels
Jean Lyon trouvoit trop rebelles. D'autre part
Gisebrest Mahieu venoit au
comte et à son conseil, et disoit que
Jean Lyon s'acquittoit trop mollement en celle
besogne, et que s'il avoit son office, il feroit tant à tous les
navieurs que
le comte de Flandre auroit héritablement ce profit.
Le comte, qui ne véoit mie bien clair, car la convoitise de la
chevance l'aveugloit, ot conseil, et de lui même il ôta
Jean Lyon de son office et y mit
Gisebrest Mahieu. Quand
Gisebrest fut doyen des
navieurs, il tourna tous ses frères à sa volonté, et fit venir
le comte à son entente et à ce profit; dont il n'étoit le mieux ami de la
greigneur partie des
navieurs; mais il les convenoit souffrir, car les sept frères étoient trop grands avecques l'aide du
comte: si les convenoit taire et souffrir. Ainsi vint par subtile voie
Gisebrest Mahieu en la grâce et amour du
comte, et
Jean Lyon en fut du tout privé et ôté. Et donnoit
Gisebrest Mahieu aux gens du comte, aux chambellans et officiers, grands dons et beaux joyaux, par quoi il avoit l'amour de eux; et aussi au
comte, dont il l'aveugloit tout. Et tous ces dons et présens faisoit-il payer aux
navieurs, dont les plusieurs ne s'en contentoient mie trop bien; mais ils n'osoient mot sonner.
Jean Lyon, qui étoit tout hors de la grâce et de l'amour du
comte, se tenoit en sa maison, et vivoit du sien, et souffroit tout bellement tout ce que on lui faisoit; car
Gisebrest Mahieu, qui doyen étoit des
navieurs et qui
ce Jean
héoit couvertement, lui retranchoit au tiers ou au quart les profits qu'il dût avoir de sa
navie.
Jean souffroit tout et ne sonnoit mot, et se dissimuloit sagement, et feignoit de prendre en gré tout ce que on lui faisoit. De quoi
Pierre du Bois, qui étoit un de ses
varlets, s'émerveilloit grandement et le remontroit à
son maître, comment il pouvoit souffrir les torts que on lui faisoit. En
Jean Lyon répondit: «Or tout coi; il est heure de taire, et si est heure de parler.»
Gisebrest avoit un frère que on appeloit
Estiennart, subtil homme et avisé durement; et disoit à ses frères et sortissoit bien tout ce qui leur avint: «Certes, seigneurs,
Jean Lyon se souffre maintenant et abaisse la tête bien bas; mais il fait tout par sens et par malice, car encore nous honnira-t-il tous et nous mettra plus bas que nous ne sommes maintenant haut. Mais
je conseillerois une chose, que,
entrementes que nous sommes en la grâce de
monseigneur le comte, et il en est tout hors, que nous l'occions:
je l'occirai trop aise si
j'en suis chargé, et ainsi serons-nous hors de périls, et trop légèrement chevirons-nous de la mort de lui.» Ses autres frères nullement ne le vouloient consentir, et disoient que il ne leur faisoit nul mal, et que point on ne devoit homme occire s'il ne l'a trop grandement
desservi. Si demeura la chose en cette balance un temps, et tant que le deable, qui
oncques ne dort, réveilla ceux de
Bruges à faire fossés pour avoir l'aisement de la rivière du Lis; et en avoient
le comte assez de leur accord; et envoyèrent grand'quantité de pionniers et de gens d'armes pour eux garder. En devant, ès autres années, l'avoient-ils ainsi fait; mais ceux de
Gand par puissance leur avoient toujours brisé leur propos. Ces nouvelles vinrent à
Gand, que de rechef ceux de
Bruges faisoient efforcément fossés pour avoir le cours de la rivière du Lis, qui étoit trop grandement à leur préjudice. Si commencèrent à murmurer moult de gens parmi
la ville de Gand, et espécialment les
navieurs à qui la chose touchoit trop malement, que on ne devoit mie à ceux de
Bruges souffrir de fossoyer ainsi à l'encontre de la rivière pour avoir le cours de l'eau et le fil, dont
leur ville seroit défaite. Et disoient encore les
aucuns tout quoyment: «Or Dieu garde
Jean Lyon! si il fût notre doyen, la
besogne ne se portât pas ainsi: ceux de
Bruges ne fussent si osés de venir si avant sur nous.»
Jean Lyon étoit bien informé de ces
besognes; et se commença un petit à réveiller, et dit en soi-même: «J'ai dormi un temps; mais il appert à petit d'affaire que
je me réveillerai, et mettrai un tel trouble entre
celle ville et
le comte qu'il coûtera cent mille vies.» Celle chose de ces fossoyeurs commença à augmenter et enflamber. Et avint que une femme qui venoit de pélerinage de Notre-Dame de
Boulogne, toute lassée et échauffée, s'assit en my le marché, là où il avoit le plus de gens, et fit grandemant l'esbaye. On lui demanda dont elle venoit. Elle répondit: «De
Boulogne; si ai vu et trouvé sur mon chemin le plus grand
meschef que
oncques avint à
la bonne ville de Gand, car ils sont plus de cinq cents pionniers qui
ouvrent nuit et jour au-devant du Lis, et auront tantôt la rivière si on ne leur débat.» Les paroles de la femme furent bien ouïes et entendues, et recordées en plusieurs lieux en
la ville. Adonc s'émurent ceux de
Gand, et dirent que ce ne faisoit mie à soutenir ni à consentir. Si se trairent les plusieurs devers
Jean Lyon et lui demandèrent conseil de celle chose, et comment on en pourroit user. Quand
Jean Lyon se vit appelé de ceulx de
Gand, dont il désiroit à avoir la grâce et l'amour, si en fut grandement réjoui; mais nul semblant de sa joie il ne fit, car il n'étoit pas encore heure tant que la chose fût mieux
entouillée; et se fit prier et requerre trop durement
ainçois qu'il
voulsist rien mettre ni montrer. Et quand il parla, il dit: «Seigneurs, si vous voulez cette chose aventurer et mettre sus, il faut que en
la ville de Gand un ancien usage qui jadis y fut soit recouvré et renouvelé: c'est que les blancs chaperons soient remis avant, et ces blancs chaperons aient un chef auquel ils puissent tous retraire et eux rallier.» Cette parole fut moult volontiers ouïe et entendue; et dirent tous d'une voix: «Nous le voulons; or avant aux blancs chaperons!» Là furent faits les blancs chaperons, donnés et délivrés plus de cinq cents, et tous à compagnons qui plus trop cher aimoient la guerre que la paix; car ils n'avoient rien que perdre. Et fut
Jean Lyon élu à être chef de ces blancs chaperons, lequel office il reçut assez
liement, pour soi venger de ses ennemis, et pour entroubler
la ville de Gand contre ceux de
Bruges et
le comte son seigneur. Et fut ordonné pour aller contre ces pionniers fossoyeurs de
Bruges, comme souverain capitaine, et le doyen des blancs chaperons en sa compagnie. Ces deux avecques leurs gens avoient plus cher guerre que paix.
Quand
Gisebrest Mahieu et ses frères virent la contenance de ces blancs chaperons, si ne furent pas trop réjouis; et dit
Estiennart, l'un des frères: «Je vous le disois bien, certes;
cil Jean Lyon nous déconfira. Mieux vaulsist qu'on
m'eût cru et laissé convenir de l'occire, que ce qu'il fût en l'état où il est et où il viendra, et tout par ces blancs chaperons qu'il a remis sus. — Nennil, dit
Gisebrest; mais que
j'en ai parlé à
monseigneur, et on les mettra tous jus.
Je vueil bien qu'ils fassent leur
emprise d'aller encontre ces pionniers de
Bruges pour le profit de
notre ville; car au
voir dire
notre ville seroit autrement perdue.»
Jean Lyon et sa
route et tous les blancs chaperons se partirent de
Gand, en volonté et en propos de tous occire ces pionniers fosseurs et ceux qui les gardoient. Les nouvelles vinrent à ces fosseurs et à leurs gardes que les Gantois venoient là efforcément; si se doutèrent de tout perdre, et laissèrent leur ouvrage, et se retrairent à
Bruges tout effrayés, ni
oncques puis ne s'enhardirent de fossoyer. Quand
Jean Lyon et les blancs chaperons virent qu'ils n'y avoient nullui trouvé, si furent tout courroucés et se retrairent à
Gand. Pour ce ne cessèrent-ils mie de leur office; mais alloient les blancs chaperons tout avisans parmi la ville. Et les tenoit
Jean Lyon en tel état, et disoit à
aucuns tout secrètement: «Tenez-vous tout aises, buvez et mangez, et ne vous effrayez de chose que vous despendiez: tel payera temprement votre écot qui ne vous donroit pas maintenant un dîner.»
Ce terme pendant et cette même semaine que
Jean Lyon et les blancs chaperons furent mis sus pour trouver ler pionniers fosseurs de
Bruges, étoient venues nouvelles à
Gand et requêtes pour ceux qui des franchises de
Gand se vouloient aider, en disant à ceux qui la loi maintenoient pour la saison: «Seigneurs, on tient prisonnier à
Erclo, ci,
de-lez nous, qui est en la franchise de
Gand, en la
prison du
comte, un nôtre bourgeois, et avons sommé le
baillif de
monseigneur de Flandre; mais il dit qu'il ne le rendra point; ainsi se dérompent petit à petit et affoiblissent vos franchises, qui du temps passé ont été si hautes, si nobles et si prisées, et avecques ce si bien tenues et gardées, que nul ne les osoit prendre ni briser, non plus les nobles chevaliers que les autres; et s'en tenoient les plus nobles chevaliers de Flandre à bien parés quand ils étoient bourgeois de
Gand.» Ceux de la loi répondirent à ceux du bourgeois que on tenoit en
prison: «Nous en écrirons volontiers devers le
baillif de
Gand et lui manderons que il le nous envoye; car
voirement son office ne s'étend pas si avant que il puisse tenir notre bourgeois en la
prison au
comte, au préjudice de
la ville.» Si comme ils dirent ils le firent, et rescripsirent au
baillif pour ravoir leur prisonnier qui étoit à
Erclo. Le
baillif fut tantôt conseillé de répondre et dit: «Que nous avons de paroles pour un
navieur! Dites, ce dit le
baillif qui s'apeloit
Roger d'Auterme, à ceux de
Gand que si c'étoit un plus riche hom dix fois que il ne soit, si ne sera-t-il jamais hors de notre
prison, si
monseigneur de Flandre ne le commande;
j'ai bien puissance de l'arrêter, mais
je n'ai nulle puissance de le délivrer.» Les paroles et réponses de
Roger d'Auterme furent ainsi recordées à ceux de
Gand, dont ils furent moult courroucés; et dirent qu'il avoit orgueilleusement répondu. Pour telles réponses et pour telles incidences que pour des fosseurs de
Bruges, qui fossoyer vouloient sur l'héritage de ceux de
Gand et pour tels choses semblables dont on vouloit de force blesser les franchises de
Gand, souffroient les riches hommes et les sages de
Gand à courir parmi
la ville et sur le pays de
Gand cette pendaille et
ribaudaille que on nommoit les blancs chaperons, pour être plus craints et renommés; car il besogne bien en un lignage qu'il y en ait des fols et des outrageux pour soutenir, quand besoin est, les paisibles.