n ce temps se tenoit toute Bretagne close, tant pour
le roi de France que l'un contre l'autre, car les bonnes villes de Bretagne étoient assez de l'accord du
duc, et avoient grand'merveille que on demandoit à
leur seigneur; et aussi étoient de leur accord plusieurs chevaliers et écuyers du pays, et
la comtesse de Penthièvre, mère aux enfans de Bretagne avecques eux; mais
le connétable de France, messire Bertran du Guesclin,
le sire de Cliçon,
le sire de Laval,
le vicomte de Rohan et
le sire de Rochefort, tenoient le pays en guerre avecques la puissance qui leur venoit de France. Car à
Pont-Orson et à
Saint-Malo de l'isle avot très grand'foison de gens d'armes de France, de Normandie, d'Auvergne et de Bourgogne, lesquels y faisoient moult de
desroys.
Le duc de Bretagne, qui se tenoit en Angleterre, étoit bien informé de ces avenues, et comment
le duc d'Anjou, qui se tenoit à
Angers, lui faisoit détruire et guerroyer son pays, et comment les bonnes villes se tenoient closes au nom de lui, et
aucuns chevaliers et écuyers de Bretagne, dont il leur savoit bon gré. Mais ce nonobstant ne s'osoit-il fier de retourner en Bretagne, car il se doutoit de trahison; et aussi il ne le trouvoit pas en conseil devers
le roi d'Angleterre ni
le duc de Lancastre.
D'autre part, en Normandie, se tenoit à
Valognes en garnison
messire Guillaume des Bordes, lequel en étoit capitaine, en la compagnie
le Petit, sénéchal d'Eu,
messire Guillaume Martel,
messire Braques de Braquemont,
le sire de Tracy,
messire Parceval d'Aineval,
le Bègue d'Ivry,
messire Lancelot de Lorris et plusieurs autres chevaliers et écuyers; et subtilloient nuit et jour comment ils pussent porter dommage à ceux de
Chierbourch, dont
messire Jean Harleston étoit capitaine. Ceux de
Chierbourch
issoient souvent hors quand bon leur sembloiot; car ils pouvoient, toutefois qu'il leur plaisoit, chevaucher à la couverte, que on ne savoit rien de leurs issues, pour les grands bois où ils
marchissoient; car ils avoient faite une voie taillée à leur volonté, que ils pouvoient
issir hors et chevaucher sur le pays sans
danger des François. Et avint en celle saison que les François chevauchoient et eux aussi; et rien ne savoient les uns des autres; et tant que d'aventure ils se trouvèrent
ens ès bois, en une place que on dit
Preston. Lorsqu'ils s'entretrouvèrent, ainsi que chevaliers et écuyers qui désirent à combattre, ils mistrent tous pieds à terre, excepté
messire Lancelot de Lorris, qui demeura sus son coursier, le glaive au poing et la targe au col, et demanda une joute pour l'amour de sa dame. Là étoit qui bien l'entendit; si fut tantôt
recueilli, car autant bien y avoit des chevaliers amoureux avecques les Anglois comme il étoit; et vint sur lui
messire Jean de Copellant, un moult roide chevalier; et éperonnèrent leurs chevaux et se
boutèrent l'un sur l'autre de plein élai, et se donnèrent sur leurs targes très grands horions. Là fut consuivi
messire Lancelot du
chevalier anglois, par tel manière qu'il perça la targe et toutes les armures et lui passa tout oultre le corps, et fut navré à mort; dont ce fut dommage, car il étoit
appert chevalier, jeune, frisque et amoureux, et fut depuis moult plaint. Adonc se
boutèrent François et Anglois les uns dedans les autres, et se combattirent longuement des glaives et puis des haches. Là furent bons chevaliers, de la part des François,
messire Guillaume des Bordes,
le Petit, sénéchal d'Eu,
messire Guillaume Martel,
messire Braques de Braquemont et tous les autres; et se combattirent vaillamment. Et aussi firent les Anglois,
messire Jean de Harleston,
messire Philipars Pigourde,
messire Jean Burlé,
messire Jean de Copellant et tous les autres; et avint finablement que, par bien combattre, la journée leur demeura; et obtinrent
la place, et furent les François tous morts ou pris; et fut
messire Guillaume des Bordes pris d'un écuyer de Hainaut, nommé
Guillaume de Baulieu. Si furent menés à
Chierbourch; et là trouvèrent
messire Olivier du Guesclin aussi prisonnier. Ainsi alla de celle
besogne, si comme
je fus adonc informé.
D'autre part, en Auvergne et en Limousin, avenoient souvent faits d'armes et merveilleuses
emprises; et par espécial, dont ce fut dommage pour le pays,
le chastel de Mont-Ventadour en Auvergne, qui est l'un des plus forts chasteaux du monde, fut trahi et vendu à un Breton, le plus cruel et austère de tous les autres, qui s'appeloit
Geoffroy Tête-Noire, et
je vous dirai comment il l'eut.
Le comte de Mont-Ventadour et de Montpensier étoit un ancien et simple prudom qui plus ne s'armoit, mais se tenoit tout quoy en
son chastel.
Ce comte avoit un écuyer à
varlet, nommé
Pons du Bois, lequel l'avoit servi moult longuement; et trop petit avoit profité en son service, et véoit que nul profit d'or ni d'argent il n'y pouvoit avoir. Si s'avisa d'un mauvais avis qu'il se payeroit; si fit un secret traité à
Geoffroy Tête-Noire qui se tenoit en Limousin, et tant que il livra
le chastel de Ventadour pour six mille francs. Mais il mit en son marché que
son maître, le comte de Ventadour, n'auroit jà mal, et le mettroit-on hors du
chastel débonnairement, et lui rendroient tout son
arroy. Ils lui tinrent son
convenant, ni
oncques ne firent mal au
comte ni à ses gens, et ne retinrent fors les
pourvéances et l'artillerie dont il y avoit grand'foison. Si s'en vint
le comte de Ventadour et ses gens demeurer à
Montpensier
de-lez
Aigue-Perse en Auvergne; et
Geffroy Tête-Noire et ses gens tinrent
Mont-Ventadour, par lequel ils endommagèrent fort le pays, et prirent plusieurs chasteaux en Auvergne, en Rouergue, en Limousin, en Quercin, en Givauldan, en Bigorre et en Agénois. Avec
Geffroy Tête-Noire avoit plusieurs autres capitaines qui faisoient moult de grands
apertises d'armes: et prit
Aimerigot Marcel, un écuyer de Limousin, Anglois,
le fort chastel de Caluset, séant en Auvergne en l'évêché de
Clermont.
Cil Aimerigot avec ses compagnons coururent le pays à leur volonté. Si étoient de sa
route et capitaines d'autres chasteaux:
le Bourg de
Carlat,
le Bourg Anglois,
le Bourg de Champagne,
Raymond de Sors, Gascon, et
Pierre de Biern, Biernois.
Aimerigot Marcel chevauchoit une fois, lui douzième tant seulement, à l'aventure; et prit son chemin pour venir à
Aloise de-lez Saint-Flour, qui est un beau chastel de l'évêché de
Clermont. Bien savoit que
le chastel n'étoit point gardé, fors du portier tant seulement. Ainsi qu'ils chevauchoient à la couverte devant
Aloise,
Aimerigot regarda et vit que le portier séoit sur une
tronche de bois en dehors du
chastel. Adonc dit un Breton qui savoit trop bien jouer de l'arbalestre: «Voulez-vous que je
vous le rende tout mort du premier coup? — Oil, dit
Aimerigot, je t'en prie.» Cil arbalestrier entoise et trait un
carreau, et assenne le portier de
droite visée en la tête et lui embarre tout dedans. Le portier, qui étoit navré à mort, quand il se sentit
féru, rentra en la porte et
cuida refermer le guichet, mais il ne le put, car il chut là tout mort.
Aimerigot et ses compagnons se hâtèrent et entrèrent dedans: si trouvèrent le portier tout mort et sa femme
de-lez lui tout effréée, à laquelle ils ne firent nul mal, mais ils lui demandèrent où le chastelain étoit. Elle répondit que il étoit à
Clermont. Les compagnons assurèrent la femme de sa vie, afin qu'elle leur
baillât les clefs du chastel et de la maîtresse tour. Elle le fit, car elle n'avoit point de défense; et puis la mirent hors, et lui rendirent toutes ses choses,
voire ce que porter en put; si s'en vint à
Saint-Flour, à une lieue de
là. Ceux de
Saint-Flour furent tout ébahis quand ils sçurent que
Aloise étoit Anglesche; aussi furent ceux du pays d'environ.
Assez tôt après prit
Aimerigot Marcel
le fort chastel de Vallon par échellement; et quand il fut dedans, le capitaine dormoit en une grosse tour, laquelle n'étoit mie à prendre de force. Adonc s'avisa
Aimerigot d'un subtil tour; car il tenoit le père et la mère du capitaine: si les fit venir devant la tour, et fit semblant qu'il les feroit décoler si leur fils ne rendoit la tour. Les bonnes gens doutoient la mort, si dirent à leur fils qu'il eût pitié d'eux ou autrement ils étoient morts. Si pleuroient tous deux moult tendrement. L'écuyer se rattendry grandement, et n'eût jamais vu son père ni sa mère mourir; si rendit la tour; et on les
bouta hors du
chastel. Ainsi fut
Vallon Anglesche, qui greva moult le pays; car toutes manières de gens qui vouloient mal faire, se retraioient dedans, ou en
Caluset à deux lieues de
Limoges, ou en
Carlat, ou en
Aloise, ou en
Ventadour et en plusieurs autres chasteaux. Et quand ces garnisons se assembloient ils pouvoient être cinq ou six cents
lances; et couroient toute la terre au comte Dauphin qui leur étoit voisine, et nul ne leur alloit au devant tant qu'ils fussent ensemble. Bien est vérité que
le sire d'Apchier leur étoit grand ennemi; aussi étoient
le sire de Sollereil et le bâtard de son frère, et un écuyer de Bourbonnois, nommé
Gardonces.
Cil Gardonces, par beau fait d'armes et d'une rencontre, print un jour
Aimerigot Marcel, et le rançonna à cinq mille francs: tant en eut-il. Ainsi se portoient les faits d'armes en Auvergne et en Limousin et ès
marches de par delà.