ous devez savoir que
le sire de Bournesel ne recorda mie moins au
roi de France de l'aventure qui lui étoit avenue en Flandre, mais tout ainsi que la chose alloit; et bien lui besognoit qu'il montrât diligence et excusance, car
le roi étoit moult émerveillé de son retour. A ce record que
messire Pierre fit étoient plusieurs chevaliers de la chambre du
roi; et par espécial
messire Jean de
Ghistelles, de Hainaut, cousin au
comte de Flandre, y étoit, qui
engorgeoit toutes les paroles du
chevalier, et tant que finablement il ne se put taire, pourtant que
messire Pierre, ce lui sembloit, parloit trop avant sur la partie du
comte. Si dit ainsi: «Je ne puis pas tant ouïr parler du
comte de Flandre mon cher seigneur; et si
vous voulez dire,
chevalier, que il soit tel comme
vous dites ici, ni que il ait de son fait empêché votre voyage,
je
vous en appelle de champ et véez cy mon gage.»
Le sire de Bournesel ne fut pas ébahi de répondre, et dit ainsi: «Messire Jean,
je dis que
je fus ainsi mené et pris du
baillif de l'Escluse et amené devant
le comte; et toutes les paroles que
j'ai dites,
le comte de Flandre et
le duc de Bretagne les ont dites; et si
vous voulez parler du contraire qu'il ne soit ainsi,
je lèverai votre gage. — Oil», répondit
le sire de Ghistelles. A ces paroles,
le roi se mélancolia et dit: «Allons, allons,
nous n'en voulons plus ouïr.» Si se départit de la place et rentra en sa chambre avec ses chambellans tant seulement, moult réjoui de ce que
messire Pierre avoit si franchement parlé et relevé la parole de
messire Jean de Ghistelles; et dit ainsi, en riant: «Leur a-t-il bien mâché!
je n'en voudrois pas tenir vingt mille francs.» Depuis avint que
messire Jean de Ghistelles fut si mal en cour, qui étoit chambellan du
roi, que on le véoit envis; et bien s'en aperçut; si ne put souffrir les
dangers, et prit congé du
roi et se partit et s'en vint en Brabant devers
le duc Wincelin de Brabant qui le retint. Et
le roi de France se tint dur informé sur
le comte de Flandre, tant pour ce que il sembloit à plusieurs du royaume que il avoit empêché
le seigneur de Bournesel à faire son voyage en Escosse, comme pour ce qu'il tenoit
de-lez lui
le duc de Bretagne son cousin qui étoit grandement en sa malivolence; et aperçurent bien ceux qui
de-lez
le roi étoient, que
le comte de Flandre n'étoit pas bien en sa grâce.
Un petit après cette avenue,
le roi de France escripsit unes lettres moult dures devers
le comte de Flandre son cousin; et parloient ces lettres sur menace, pourtant qu'il soutenoit avecques lui
le duc de Bretagne lequel il tenoit à ennemi.
Le comte de Flandre rescripsit au
roi et s'excusa au plus bellement qu'il pot, et bien le sçut faire. Cette excusance n'y valut riens que
le roi de France ne lui renvoyât plus dures lettres, en remontrant que, si il ne éloignoit de sa compagnie
le duc de Bretagne son adversaire, il lui feroit contraire. Quand
le comte de Flandre vit que c'étoit
acertes et que
le roi de France le poursuivoit de si près, si ot avis de soi-même, car il étoit moult imaginatif, que il montreroit ces menaces à ses bonnes villes, et par espécial à ceux de
la bonne ville de Gand, pour savoir que ils répondroient; et envoya à
Bruges, à
Ypres et à
Courtray; et se partit,
le duc de Bretagne en sa compagnie, et s'en vint à
Gand et se logea à la Poterne. Si fut
liement reçu des bourgeois, car à ce jour ils l'aimoient moult
de-lez eux. Quand
aucuns bourgeois des bonnes villes de Flandre qui envoyés y furent, ainsi que ordonné étoit, furent là tous assemblés,
le comte les fit venir en une place et là remontrer par
Jean de la Faucille toute son intention, et lire les lettres que
le roi de France depuis deux mois lui avoit envoyées. Et quand ces lettres orent été lues,
le comte parla et dit: «Mes enfans et bonnes gens de Flandre, par la grâce de Dieu,
j'ai été votre seigneur long-temps, et vous ai gouvernés en paix à mon pouvoir; ni vous n'avez en
moi vu nul contraire que je ne vous aie tenus en prospérité, ainsi que un seigneur doit tenir ses gens; mais il
me vient à grand'déplaisance, et aussi doit-il faire à vous qui êtes mes bonnes gens, quand
monseigneur le roi
me
hérie et
me veut
hérier, pourtant que
je soutiens en mon pays et tiens en ma compagnie
le duc de Bretagne, mon cousin germain, qui n'est pas bien aimé en France, et ne se ose assurer en ses gens en Bretagne, pour la cause de cinq ou six barons qui le
héent; et veut
le roi que
je le
boute hors de mon hostel et de ma terre; ce lui seroit grand'étrangeté.
Je ne dis mie, si
je confortois
mon cousin de villes, de chasteaux, de gens d'armes contre
le roi de France, que il n'eût bien cause de soi plaindre de
moi; mais nennil, ni nulle volonté n'en ai. Et pour ce
je vous ai ci assemblés et vous montre les périls qui en pourroient venir, à savoir si vous voulez demeurer
de-lez
moi.» Ils répondirent tous d'une voix: «Monseigneur, oil; et ne savons aujourd'hui seigneur, quel qu'il soit, s'il
vous vouloit faire guerre, que
vous ne trouvissiez dedans votre comté deux cent mille hommes, tout armés et bien à point pour eux défendre.» Cette parole réjouit grandement
le comte Louis de Flandre, et dit: «Mes beaux enfans, grand mercy!» Sur ces paroles
deffina leur parlement; et se contenta
le comte grandement de eux; et leur donna congé de retourner en leurs maisons, et retourna chacun en son pays; et
le comte, quand il sçut que bon fut, retourna à
Bruges,
le duc de Bretagne en sa compagnie. Si demeurèrent les choses en cel état,
le comte grandement content et en la grâce de ses gens, et le pays en paix et en prospérité. Depuis ne demeura guères, par incidence merveilleuse, que le pays échut en grand'tribulation, si comme vous orrez recorder avant en l'histoire. Vous devez et pouvez bien croire que
le roi de France fut informé de toutes ces choses, et comment
le comte de Flandre avoit répondu. Si ne l'en ama mieux, mais il n'en pot autre chose faire; et disoit que
le comte de Flandre étoit le plus orgueilleux et présumpcieux prince que on sçut, et encore, si comme
je fus informé, que c'étoit le seigneur qu'il eût plus volontiers mis à raison, ou volontiers eût vu que
aucun lui eût porté contraire ou dommage, par quoi son grand orgueil fut abattu.
Le comte de Flandre, quoique
le roi de France lui eût escript que c'étoit grandement à sa déplaisance que il soutenoit
le duc de Bretagne, pour ce ne lui donna mie congé; mais le tint
de-lez lui tant que demeurer volt; et lui faisoit tenir son état bel et bon. Et en la fin
le duc ot conseil et volonté qu'il se retrairoit en Angleterre: si prit congé au
comte son cousin et s'en vint à
Gravelines; et là vint le
quérir
le comte de Salebrin à cinq cents
lances et mille archers, pour la doute des garnisons françoises, et le mena à
Calais dont
messire Hue de Cavrelée étoit capitaine, qui le reçut
liement. Quand
le duc de Bretagne ot séjourné environ cinq jours à
Calais, il eut vent à volonté; si monta en mer, et
le comte de Salebrin en sa compagnie, et arrivèrent à
Douvres; et de là vinrent vers
le jeune roi Richard, qui les reçut à grand'joie; et aussi firent
le duc de Lancastre,
le comte de Cantebruge,
le comte de Bourquinghen et les seigneurs et les barons d'Angleterre.
Vous avez bien ci-dessus ouï recorder comment
messire Wallerant de Luxembourg, le jeune comte de Saint-Pol, fut pris des Anglois, par bataille en la bastide d'Ardre et de
Calais, et fut mené en Angleterre prisonnier, en la volonté du
roi; car
le roi Edouard, lui vivant, l'acheta du
seigneur de Gommégnies qui avoit été son maître; car
le sire de Gommégnies avoit mis sus la chevauchée en laquelle il fut pris d'un écuyer, bon homme d'armes de la duché de Guerles. Si demeura grand temps
le comte de Saint-Pol prisonnier en Angleterre, sans avoir sa délivrance. Bien est vérité que
le roi d'Angleterre,
le captal de Buch vivant, l'offrit plusieurs fois au
roi de France pour
le dit captal; mais
le roi Charles ni son conseil n'y vouloit entendre ni le donner pour échange; dont
le roi anglois avoit grand'indignation. Si demeura la chose longuement en cel état, et
le jeune comte de Saint-Pol prisonnier en Angleterre dedans
le bel chastel de Vindesore; et avoit si courtoise
prison qu'il pouvoit aller partout ébattre, jouer et voler des oiseaux environ
Vindesore: de ce étoit-il reçu sur sa foi. En ce temps, se tenoit
madame la princesse, mère du
roi Richard d'Angleterre, à
Vindesore, et sa fille
de-lez elle,
madame Mahault, la plus belle dame d'Angleterre.
Le comte de Saint-Pol et
cette dame s'entraimèrent loyaument et enamourèrent l'un l'autre; et étoient ensemble à la fois en dances et en
carolles et en ébatemens, tant que on s'en aperçut; et s'en découvrit
la dame, qui aimoit
le comte de Saint-Pol ardemment, à
madame sa mère. Si fut adoncques traité un mariage entre
le comte de Saint-Pol et
madame Mahault de Holand; et fut mis
le comte à finance à six vingts mille francs, desquels, quand il auroit épousé
la dame, on lui rabattroit soixante mille francs, et les autres soixante mille il paieroit; et pour trouver la finance, quand les
convenances furent prises,
le roi d'Angleterre fit grâce au
comte de Saint-Pol de repasser la mer, et de retourner sur sa foi dedans l'an. Si vint
le comte en France voir
le roi et ses amis,
le comte de Flandre,
le duc de Brabant et
le duc Aubert, ses cousins, qui le conjouirent
liement.
Le roi de France en cel an fut informé trop dur contre
le comte de Saint-Pol; car on le mit en soupçon qu'il devoit rendre aux Anglois
le fort chastel de Bouchain; et le fit
le roi saisir de main mise et bien garder, et montra
le roi que
le comte de Saint-Pol vouloit faire envers lui
aucun mauvais traité; ni
oncques ne s'en pot excuser; et pour ce fait furent en prison, au chastel de
Mons en Haynault,
le chanoine de Robertsart,
le sire de Vertaing,
messire Jaquemes du Sart en
Girart d'Obies. Depuis se diminuèrent ces choses et allèrent à néant; car on ne put rien prouver sur eux, et furent délivrés; et
le comte de Saint-Pol retourna en Angleterre pour lui
acquitter devers
le roi, et épousa
sa femme; et fit tant qu'il paya les soixante mille francs en quoi il étoit obligé, et puis repassa la mer; mais point n'entra en France, car
le roi l'avoit en haine. Si allèrent demeurer,
le comte et
la comtesse sa femme, au
chastel de Hen sur Eure, que
le sire de Morianmes, qui avoit sa sœur épousée, lui prêta, et là se tinrent tant que
le roi Charles vesqui, car
oncques
le comte ne put retourner à son amour. Nous nous souffrirons à parler de cette matière, et retournerons aux
besognes de France.