ssez tôt après ce cruel fait accompli, de quoi toutes manïères de gens qui en ouyrent parler eurent pitié et compassion, le siége se deffit de devant
Derval; et se trairent devers France toutes manières de gens d'armes avec
le duc d'Anjou et
le connétable; car ils avoient entendu que
le duc de Lancastre et
le duc Jean de Bretagne y chevauchoient efforcément et étoient jà sur la rivière de Marne. Si exploitèrent tant les capitaines que ils vinrent à
Paris devers
le roi qui les reçut à grand'joye; et fut durement réjouy de la venue du
connétable, car il avoit en lui très grand'fiance. En ce temps étoit retourné à
Paris
le sire de Cliçon, car
le roi l'avoit mandé pour avoir collation, devant lui présent et tous ses frères qui tous trois étoient à
le connétable, sur l'état des Anglois, si on les combattroit ou non; car plusieurs barons et chevaliers du royaume de France et consaulx des bonnes villes murmuroient l'un à l'autre et disoient en public que c'étoit chose inconvéniente et grand vitupère pour les nobles du royaume de France, où tant a de barons, chevaliers et écuyers, et de quoi la puissance est si renommée, quand ils laissoient ainsi passer les Anglois à leur aise et point ne s'étoient combattus, et que de ce blâme ils étoient vitupérés par tout le monde.
Quand tous ces seigneurs les plus espéciaux du conseil du
roi furent assemblés, ils se mirent en une chambre; et là ouvrit
le roi sa parole sur l'état dessus dit, et pria moult doucement que il en fût loyaument conseillé, et se vout de chacun ouïr l'entente entour, et quelle raison il y mettoit du combattre ou non combattre. Premièrement
le connétable en fut prié du dire, et demandé qu'il en
voulsist dire à son avis le meilleur qui en étoit à faire, pour tant que il avoit été en de plus grosses
besognes arrêtées contre les Anglois. Moult longuement s'excusa et n'en vouloit répondre, si avoient les seigneurs répondu et parlé qui là étoient,
le duc d'Anjou,
le duc de Berri,
le duc de Bourgogne et
le comte d'Alençon. Nonobstant ces excusances il fut tant pressé qu'il le convint parler. Si parla par l'assentement d'eux tous, ainsi que bien sçut dire au commencement de son langage, et dit au
roi: «Sire, tous cils qui parlent de combattre les Anglois ne
regardent mie le péril où ils en peuvent venir. Non que
je die que ils ne soient combattus, mais
je vueil que ce soit à notre avantage, ainsi que bien le savent faire quand il leur touche, et l'ont plusieurs fois eu à
Poitiers, à
Crécy, en Gascogne, en Bretagne, en Bourgogne, en France, en Picardie et en Normandie. Lesquelles victoires ont trop grandement adommagé votre royaume et les nobles qui y sont, et les ont tant enorgueillis que ils ne prisent autant nulle nation que la leur, par les grands rançons que ils ont prises et eues, de quoi ils sont enrichis et enhardis. Et veci mon compagnon,
le seigneur de Cliçon, qui plus naturellement en pourroit parler que
je ne fasse, car il a été avec eux
nourri d'enfance; si connoît mieux leurs conditions et leurs manières que nul de nous: si le prie, que ce soit votre plaisir,
cher sire, que il
me veuille aider à parfournir ma parole.» Adonc
regarda
le roi sur
le seigneur de Cliçon, et lui pria doucement en grand amour, pour mieux complaire à
monseigneur Bertran, que il en
voulsist dire son entente.
Le sire de Cliçon ne fut mie ébahi de parler, et dit que il le feroit volontiers, et porta grand'couleur au
connétable, en disant que il conseilleroit
le roi moult loyaument, et tantôt mit la raison pourquoi: «A Dieu le veut, mes seigneurs! Anglois sont si grands d'eux-mêmes, et ont eu tant de belles journées que il leur est avis que ils ne puissent perdre; et en bataille ce sont les plus confortés gens du monde; car plus voient grand effusion de sang, soit des leurs ou leurs ennemis, tant sont ils plus chauds et plus arrêtés de combattre; et disent que jà cette fortune ne mourra, tant que
leur roi vive: si que, tout considéré, de mon petit avis,
je ne conseille pas que on les combatte, si ils ne sont pris à
meschef, ainsi que on doit prendre son ennemi.
Je
regarde que les
besognes de France sont
maintenant en grand état, et que ce que les Anglois y ont tenu par subtilement guerroyer, ils l'ont perdu. Donc,
cher sire, si
vous avez eu bon conseil et cru, si le créez encore. — Par ma foi, dit
le roi, sire de Cliçon,
je n'en pense jà à
issir ni à mettre ma chevalerie ni mon royaume en péril d'être perdus pour un peu de plat pays; et de ci en avant
je
vous recharge, avec
mon connétable, tout le fait de mon royaume, car votre opinion
me semble bonne. Et
vous, qu'en diriez-vous,
mon frère d'Anjou? — Par ma foi, répondit
le duc d'Anjou, qui
vous conseilleroit autrement ne le feroit pas loyaument; nous guerroyerons toujours les Anglois, ainsi que nous avons commencé: quand ils nous
cuideront trouver en une partie du royaume, nous serons à l'autre, et leur toldrons toujours à notre avantage ce petit que ils y tiennent.
Je pense si bien à exploiter, parmi l'aide de ces deux compagnons que
je vois là que ès
marches d'Aquitaine et de la haute Gascogne, dedans brief terme, on pourra bien compter que ils y tiennent peu de chose.» [...]