près cette déconfiture, qui fut au dehors de
Chisech faite de
messire Bertran du Guesclin et des Bretons sur les Anglois, se parperdit tout le pays de Poitou pour
le roi d'Angleterre, si comme vous orrez en suivant. Tout premièrement ils entrèrent en
la ville de Chisech où il n'eut nulle deffense, car les hommes de
la ville ne se fussent jamais tenus, au cas que ils avoient perdu leur capitaine; et puis se saisirent les François du chastel, car il n'y avoit que
varlets, qui le rendirent tantôt, sauves leurs vies. Ce fait, incontinent et chaudement ils s'en chevauchèrent par devers
Niort, et emmenèrent la
greigneur partie de leurs prisonniers avec eux. Si ne trouvèrent en
la ville fors les hommes, qui étoient bons François si ils osassent, et rendirent tantôt
la ville et se mirent en l'obéissance du
roi de France. Si se reposèrent là les Bretons et les François et rafraîchirent quatre jours.
Entrues vint
le duc de Berry à grands gens d'armes d'Auvergne et de Berry en
la cité de Poitiers. Si fut grandement réjoui quand il sçut que leurs gens avoient obtenu la place et la journée de
Chisech et déconfit les Anglois, qui tous y avoient été morts ou pris.
Quand les Bretons furent rafraîchis en
la ville de Niort par l'espace de quatre jours, ils s'en partirent et chevauchèrent devers
Luzignan. Si trouvèrent
le chastel tout vuide, car cils qui demeurés y étoient de par
monseigneur Robert Grenake, qui étoit pris devant
Chisech, s'en étoient partis si tôt qu'ils sçurent comment la
besogne avoit allé. Si se saisirent les François du
beau chastel de Lusignan; et y ordonna
le connétable chastelain et gens d'armes pour le garder. Et puis chevaucha outre à tout son
host, pardevers
le Chastel-Acart où
la dame de Plainmartin, femme à
monseigneur Guichart d'Angle, se tenoit; car
la forteresse étoit sienne.
Quand
la dessus nommée dame entendit que
le connétable venoit là efforcément pour lui faire guerre, si envoya un héraut devers lui, en priant que, sur asségurance, elle pût venir parler à lui.
Le connétable lui accorda, et reporta le sauf conduit le héraut.
La dame vint jusques à lui et le trouva logé sur les champs. Si lui pria que elle put avoir tant de grâce que d'aller jusques à
Poitiers parler au
duc de Berry. Encore lui accorda
le connétable, pour l'amour de
son mari monseigneur Guichart, et donna toute asségurance à li et à sa terre jusques à son retour et fit tourner ses gens d'autre part par devers
Mortemer.
Tant s'exploita
la dame de Plainmartin que elle vint en
la cité de Poitiers où elle trouva
le duc de Berry. Si eut accès de parler à lui, car
le duc la reçut doucement, ainsi que bien le sçut faire.
La dame se voult mettre en genoux devant lui, mais il ne le voult mie consentir.
La dame commença la parole, et dit ainsi: «Monseigneur,
vous savez que
je suis une seule femme, à point de fait ni de deffense et veuve de vif mari, s'il plaît à Dieu, car
monseigneur Guichart gît prisonnier en Espaigne
ens ès
dangers du
roi d'Espaigne. Si
vous voudrois prier en humilté que
vous
me fissiez telle grâce que, tant que
monseigneur sera prisonnier,
mon chastel, ma terre,
mon corps, mes biens et mes gens puissent demeurer en paix, parmi tant que nous ne ferons point de guerre et on ne nous en fera point aussi.»
A la prière de
la dame voult entendre et descendre à celle fois
le duc de Berry et lui accorda légèrement. Car quoi que
messire Guichart d'Angle son mari fût bon Anglois, si n'étoit point trop haï des François. Et fit délivrer tantôt à
la dame lettres, selon sa requête, d'asségurance; de quoi elle fut grandement reconfortée; et les envoya, depuis qu'elle fut retournée à
Chastel-Acart, quoiteusement par devers
le connétable, qui bien et volontiers y obéit. [...]