uand cette
besogne fut toute passée,
le roi d'Angleterre se retraist à
Calais et
droit au chastel, et là fit mener tous les chevaliers prisonniers. Adonc sçurent bien les François que
le roi d'Angleterre avoit été là en propre personne et dessous la
bannière à
monseigneur Gautier de Mauny; si en furent plus joyeux tous les prisonniers, car ils espéroient qu'ils en vaudroient mieux. Si leur fit dire
le roi de par lui que, celle nuit de l'an, il leur vouloit à tous donner à souper en son chastel de
Calais; et leur vint à grand plaisance. Or vint l'heure de souper que les tables furent mises et que
le roi et les chevaliers furent tous appareillés, et friquement et richement vêtus de neuves robes, ainsi comme à eux appartenoit, et tous les François aussi qui faisoient grand'chère quoiqu'ils fussent prisonniers; mais
le roi le vouloit.
Quand le souper fut appareillé,
le roi lava et fit laver tous ses chevaliers; si s'assit à table, et les fit seoir
de-lez lui moult honorablement; et les servirent du premier mets
le gentil prince de Galles et les chevaliers d'Angleterre; et au second mets ils allèrent seoir à une autre table; si furent servis bien et à paix et à grant loisir.
Quand on eut soupé, on leva les tables; si demeura
le dit roi en la salle entre ces chevaliers françois et anglois, et étoit à nu
chef; et portoit un
chapelet de fines perles sur son
chef. Si commença
le roi à aller de l'un à l'autre et à entrer en parole. Si s'en vint sa voie et s'adressa sur
monseigneur Geffroy de Chargny; et là, parlant à lui, il changea un peu de contenance, car il le regarda sur côté en disant: «Messire Geffroy,
je
vous dois par raison petit aimer, quand
vous vouliez par nuit
embler ce que
j'ai si
comparé, et qui
m'a couté tant de deniers. Si suis moult
lié, quand
je
vous ai pris à l'épreuve:
vous en vouliez avoir meilleur marché que
je n'en ai eu, qui le
cuidiez avoir pour vingt mille écus; mais Dieu
m'a aidé, que
vous avez failli à votre entente; encore
m'aidera il, si il lui plaît, à ma plus grand entente.»
A ces mots passa outre
le roi et laissa ester
monseigneur Geffroy, qui nul mot n'avoit répondu; et s'en vint devant
monseigneur Eustache de Ribeumont et lui dit tout joyeusement: «Messire Eustache,
vous êtes le chevalier du monde que je visse
oncques mieux ni plus
vassalment assaillir ses ennemis ni son corps défendre; ni ne trouvai
oncques, en bataille là où
je fusse, qui tant
me donnât à faire corps à corps que
vous avez
huy fait; si
vous en donne le prix, et aussi font tous les chevaliers de ma cour par
droite sieute.»
Adonc prit
le roi le
chapelet qu'il portoit sur son
chef, qui étoit bon et riche, et le mit ainsi et assit sur le
chef à
monseigneur Eustache, et lui dit ainsi: «Messire Eustache,
je
vous donne ce
chapelet pour le mikeux combattant de toute la journée de ceux de dedans et de dehors, et
vous prie que
vous le portez cette année pour l'amour de
moi.
Je sais bien que
vous êtes gai et amoureux, et que volontiers
vous vous trouvez entre dames et damoiselles: si dites partout là où vous irez que
je le
vous ai donné. Et parmi tant,
vous êtes mon prisonnier;
je
vous quitte votre
prison, et
vous pouvez partir demain si il
vous plaît.»
Quand
messire Eustache de Ribeumont ouït
le roi d'Angleterre ainsi parler, vous pouvez bien croire qu'il fut moult réjoui; une raison fut, pourtant que
le roi lui faisoit grand honneur, quand il lui donnoit le prix de la journée et lui avoit assis et mis sur son
chef son propre
chapelet d'argent et de perles moult bon et moult riche, voyans tant de bons chevaliers qui là étoient; l'autre raison fut, pourtant que
le gentil roi lui quittoit sa
prison. Si répondit
le dit messire Eustache ainsi, en inclinant
le roi moult bas: «Gentil sire,
vous
me faites plus d'honneur que
je ne vaille, et Dieu
vous puisse
remerir les courtoisies que
vous
me faites.
Je suis un povre homme qui désire mon avancement, et
vous
me donnez bien matière et exemple que
je travaille volontiers.
Je ferai,
cher sire,
liement et appareillement tout ce dont
vous
me chargez, et, après le service de
mon très cher et très redouté seigneur le roi,
je ne sais nul roi que
je servirois si volontiers ni si de cœur comme
je ferois
vous. — Grands mercis,
Eustache, répondit
le roi d'Angleterre, tout ce crois-je vraiment.»
Assez tôt après apporta-t-on vins et épices, et puis se retraist
le roi en sa cambre. Si donna congé à toutes manières de gens.
A lendemain au matin
le roi fit délivrer au dit
messire Eustache de Ribeumont deux
roncins et vingt écus pour retourner à son hôtel. Si prit congé aux chevaliers de France qui là étoient et qui prisonniers demeuroient, et qui en Angleterre s'en allèrent avecques
le roi, et il retourna en France. Si disoit partout où il venoit ce dont il étoit enjoint et chargé de faire; et porta le
chapelet toute l'année ainsi que
le roi lui avoit donné.