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le roi sçut ces nouvelles et la certaineté du jour qui arrêté y estoit, si manda
messire Gautier de Mauny, en qui il avoit grand'fiance, et plusieurs autres chevaliers et écuyers pour mieux fournir son fait. Quand
messire Gautier fut venu, il lui conta pourquoi il l'avoit mandé et qu'il le vouloit mener à
Calais.
Si se partit
le roi d'Angleterre, à trois cents hommes d'armes et six cents archers, de la cité de
Londres, et s'en vint à
Douvres, et emmena
son fils le jeune prince avec lui. Si montèrent
le dit roi et ses gens au port de
Douvres, et vinrent sur une avesprée à
Calais, et s'y embuchèrent si coiement que nul n'en sçut rien pourquoi ils étoient venus là. Si se
boutèrent les gens du roi dedans le chastel, en tous et en chambres, et
le roi même; et ordonna ainsi et dit à
messire Gautier de Mauny: «Messire Gautier,
je veux que
vous soyez de cette
besogne chef; car
moi et
mon fils nous combattrons dessous votre bannière.»
Messire Gautier répondit: «Monseigneur, Dieu y ait part! si
me ferez haute honneur.»
Or vous dirai de
messire Geffroy de Chargny, qui ne mit mie en oubli l'heure qu'il devoit être à
Calais, mais fit son
amas de gens d'armes et d'arbalétriers en
la ville de Saint-Omer, et puis se partit le soir et chevaucha avec sa
route, et fit tant que après minuit il vint assez près de
Calais. Si attendirent là l'un l'autre, et envoya
le dit messire Geffroy jusqu'au
chastel de Calais deux de ses écuyers, pour aller au
chastelain, et savoir s'il étoit heure et si ils se trairoient avant. Les écuyers tout secrètement chevauchèrent outre, et vinrent jusques au
chastel, et trouvèrent
messire Aimery qui les attendoit; et parla à eux, et leur demanda où
messire Geffroy étoit. Ils répondirent qu'il n'étoit pas loin, mais il les avoit envoyés pour savoir s'il étoit heure.
Messire le Lombard dit: «Oil, allez devers lui, et si le faites traire avant;
je lui tiendrai son
convent, mais qu'il me tienne le mien.» Les écuyers retournèrent et dirent tout ce qu'ils avoient vu et oui. Adonc se traist avant
messire Geffroy, et par ordonnance fit passer toutes gens d'armes et arbalétriers aussi, dont il y avoit grand'foison; et passèrent tout outre la rivière et le pont de Nieulay, et approchèrent
Calais. Et envoya devant
le dit messire Geffroy douze de ses chevaliers et cent armures de fer pour prendre la
saisine du chastel de
Calais; car bien lui sembloit que, si il avoit le chastel, il seroit sire de
la ville, parmi ce qu'il étoit assez fort de gens, et encore sur un jour il en auroit assez, si il étoit besoin. Et fit délivrer à
messire Oudard de Renty, qui étoit de cette chevauchée, vingt mille écus pour payer
Aimery, et demeuroi tout quoi avec ses gens
le dit messire Geffroy, sa
bannière devant lui, sur les champs, au dehors de
la ville et du chastel; et étoit son entente que par la porte
la ville il entreroit en
Calais, autrement n'y vouloit-il entrer.
Aimery de Pavie, qui étoit tout sage de son fait, avoit
avalé le pont du chastel de la porte des champs: si mit dedans tout paisiblement tous ceux qui entrer y vouldrent. Quand ils furent à mont du chastel, ils
cuidèrent que ce dût être tout leur. Adonc demanda
Aimery à
messire Oudard de Renty où les florins étoient. On les lui délivra tous prêts en un sac, et lui fut dit: «Ils y sont tous bien comptés, tenez, comptez-les si vous voulez.»
Aimery répondit: «Je n'ai mie tant de loisir, car il sera tantôt jour.» Si prit le sac aux florins et dit, en jetant en une chambre: «Je crois bien qu'ils y soient.» Et puis recloy l'huis de la dite chambre, et dit à
messire Oudard: «Attendez-moi ci et tous vos compagnons,
je vous vais ouvrir celle maître tour, par quoi vous serez plus assurs et seigneurs de céans.» Si se tira celle part et tira le verrouil outre; et tantôt fut la porte de la tour ouverte. En celle tour étoient
le roi d'Angleterre et
son fils, et
messire Gautier de Mauny, et bien deux cents combattans qui tantôt saillirent hors les épées et les haches en leurs mains, en écriant: «Mauny! Mauny! à la rescousse!» et en disant: «Cuident donc ces François avoir reconquis à si peu de fait le chastel et la ville de
Calais?»
Quand les François virent sur eux ces Anglois si soudainement, si furent tous ébahis, et virent bien que défense n'y valoit rien; si se rendirent prisonniers et à peu de fait: de ces premiers n'y eut gaires de blessés. Si les fit-on entrer en celle tour dont les Anglois étoient partis, et là furent enfermés: de ceux-là furent les Anglois tous assurés. Quant ils eurent ainsi fait, ils se mirent en ordonnance, et partirent du chastel, et se
recueillirent en la place devant le chastel; et quand ils furent tous ensemble, ils montèrent sur leurs chevaux, car bien savoient que les François avoient les leurs, et mirent leurs archers tous devant eux, et se trairent en cel
arroy devers la porte de
Boulogne. Là étoit
messire Geffroy de Chargny, sa bannière devant lui, de gueules à trois écussons d'argent, et avoit grand désir d'entrer premier en
la ville; et de ce que on ouvroit la porte si longuement, il en avoit grand'merveille, car il
voulsist bien avoir plutôt fait; et disoit aux chevaliers qui étoient
de-lez lui: «Que
ce Lombard la fait longue! il nous fait ci mourir de froid. — En nom Dieu, messire Pepin de Were, Lombards sont malicieuses gens; il
regarde vos florins s'il y a nuls faux, et
espoir aussi s'ils y sont tous.»
Ainsi bourdoient et jangloient là les chevaliers l'un à l'autre. Mais ils ouïrent tantôt autres nouvelles, car esvous
le roi dessous la
bannière
messire Gautier de Mauny, et
son fils
de-lez lui, et aussi autres
bannières du
comte de Stanfort, du
comte d'Askesuffort, de
messire Jean de Montagu frère au
comte de Salebrin, du
seigneur de Beauchamp, du
seigneur de Bercler, du
seigneur de la Ware. Tous cils étoient barons et à
bannières, et plus n'en y eut à celle journée. Si fut tantôt la grand'porte ouverte, et
issirent les dessus dits tous hors. Quand les François les virent
issir, et ils ouïrent écrier: «Mauny, Mauny, à la rescousse!» ils virent bien qu'ils étoient trahis. Là dit
messire Geffroy de Chargny une haute parole à
messire Eustache de Ribeumont et à
messire Jean de Landas, qui n'étoient mie trop loin de lui: «Seigneurs, le fuir ne nous vaut rien, et si nous fuyons, nous sommes perdus davantage; mieux vaut que nous nous défendions de bonne volonté contre ceux qui viennent, que, en fuyant comme lâches et
recrus, nous soyons pris et déconfits:
espoir sera la journée pour nous. — Par Saint Denis, répondirent les chevaliers, vous dites
voire; et mal ait qui fuira.»
Lors se
recueillirent tous ses compagnons et se mirent à pied, et chassèrent leurs chevaux en voie, car ils les sentoient trop
foulés. Quand
le roi d'Angleterre les vit ainsi faire, si fit arrêter tantôt la
bannière dessous qui il étoit, et dit: «Je me voudrai cy
adresser et combattre: on fasse la plus grand'partie de nos gens traire avant vers la rivière et le pond de Nieulay; car
j'ai entendu qu'il y en a là grand'foison à pied et à cheval.»
Tout ainsi que
le roi l'ordonna, il fut fait. Si se départirent de sa
route jusques à six
bannières et trois cents archers, et s'en vinrent vers le pont de Nieulay que
messire Moreau de Fiennes et
le sire de Creseques gardoient. Et étoient les arbalétriers de
Saint-Omer et d'Aires entre
Calais et ce pont, lesquels eurent en ce premier rencontre dur
hutin. Et en y eut, que occis sur place que noyés, plus de six vingt, car ils furent tantôt déconfits et chassés jusques à la rivière, car il étoit encore moult matin, mais tantôt fut jour. Si tinrent ce pont les chevaliers de Picardie,
le sire de Fiennes et les autres un grand temps; et là eut fait maintes grands
appertises d'armes
de l'un lez et de l'autre. Mais
le dit messire Moreau de Fiennes,
le sire de Creseques, et les autres chevaliers qui là étoient, virent bien que en la fin ils ne le pourroient tenir, car les Anglois croissoient toujours, qui
issoient hors de
Calais, et leurs gens amenrissoient. Si montèrent sur leurs coursiers, ceux qui les avoient, et montrèrent les talons; et les Anglois après en chasse.
Là eut en celle journée grand enchas et dur, et maint homme renversé; et toutefois les bien montés le gagnèrent. Et se sauvèrent
le sire de Fiennes,
le sire de Creseques,
le sire de Sempy,
le sire de Longvillier,
le sire de Mannier; et en y eut aussi moult de pris par leur outrage, qui se fussent bien sauvés si ils eussent voulu. Mais quand il fu haut jour et ils purent connoître l'un l'autre,
aucuns chevaliers et écuyers se
recueillirent ensemble et se combattirent moult vaillamment aux Anglois, et tant qu'il y eut des François qui prirent de bons prisonniers, dont ils eurent honneur et profit.