n ce temps se tenoit en
la ville de Saint-Omer
ce vaillant chevalier messire Geffroy de Chargny; et l'avoit là
le roi de France envoyé pour garder les frontières; et y étoit et usoit de toutes choses touchant faits d'armes, comme roi.
Cil messire Geffroy étoit encore trop durement courroucé de la prise et du conquêt de
Calais; et lui en déplaisoit, par semblant, plus que à nul autre chevalier de Picardie: si mettoit toutes ses ententes et imaginations à
regarder comment il le put ravoir. Et sentoit pour ce temps
un capitaine en
Calais, qui n'étoit mie trop haut homme, ni de l'extraction d'Angleterre. Si s'avisa
le dit messire Geffroy que il feroit essayer au dit capitaine, qui s'appeloit
Aimery de Pavie, si pour argent il pourroit marchander à lui, par quoi il r'eut en sa
baillie
la dite ville de Calais; et s'y inclina, pourtant que
celui Aimery étoit Lombard, et Lombards de leur nature sont convoiteux.
Oncques de cette imagination
le dit messire Geffroy ne put
issir; mais procéda sus et envoya secrètement et couvertement devers
cil Aimery: car pour ce temps trèves étoient, et pouvoient ceux de
Saint-Omer aller à
Calais, et ceux de
Calais à
Saint-Omer; et y alloient les gens de l'une à l'autre faire leurs marchandises. Tant fut traité, parlé, et l'affaire demenée secrètement que
cil Aimery s'inclina à ce marché; et dit que, parmi vingt mille écus qu'il devoit avoir au livrer
le chastel, il le rendroit. Et se tint
le dit messire Geffroy pour tout assuré de ce marché.
Or avint que
le roi d'Angleterre le sçut:
je ne sais mie comment ce fut, ni par quelle condition; mais il manda
le dit Aimery qu'il vint parler à lui à
Londres.
Le Lombard, qui jamais n'eût pensé que
le roi d'Angleterre sçût cette affaire, car trop secrètement l'avoit demenée, entra en une nef et arriva à
Douvres, et vint à
Londres à
Westmoustiers devers
le roi.
Quand
le roi vit
son Lombard, il le traist d'une part et dit: «Aimery, viens avant:
tu sais que
je
t'ai donné en garde la chose du monde que plus aime après ma femme et mes enfans,
le chastel et la ville de Calais, et
tu l'as vendue aux François et
me veux trahir.
Tu as bien
desservi mort.»
Aimery fut tout ébahi des paroles du
roi, car il se sentoit
forfait. Si se jeta à genoux devant
le roi et dit, en priant
mercy à jointes mains: «Ha!
gentil sire, pour Dieu!
mercy. Il est bien
voir ce que
vous dites; mais encore se peut bien le marché tout dérompre, car
je n'en reçus
oncques denier.»
Le gentil roi d'Angleterre eut pitié du
Lombard que moult avoit aimé, car il l'avoit
nourri d'enfance et dit: «Aimery, si
tu veux faire ce que
je
te dirai,
je
te pardonnerai ton
mautalent.»
Aimery, qui grandement se reconforta de celle parole, dit: «Monseigneur,
je le ferai, quoique coûter
me doive, tout ce que
vous
me commanderez. —
Je veux, dit
le roi, que
tu poursuives ton marché; et
je serai si fort en
la ville de Calais, à la journée, que les François ne l'auront mie, ainsi qu'ils
cuident. Et pour
toi aider à excuser, si Dieu
me veuille aider,
j'en sais pire gré à
messire Geffroy de Chargny que à
toi, qui en bonnes trèves a ce
pourchassé.»
Aimery de Pavie se leva atant devant
le roi, qui en genoux et en grand'cremeur avoit été, et dit: «Certes,
mon très cher sire, par son
pourchas
voirement a ce été, et non pas par le mien, car jamais
je n'y eusse osé penser. — Or va, dit
le roi, et fais la
besogne ainsi que
je
te l'ai dit; et le jour que
tu devras livrer
le chastel, si le
me signifie.»
En cel état et sur la parole du
roi se partit
Aimery de Pavie et s'en retourna arrière à
Calais, et ne fit nul semblant à ses compagnons de chose qu'il eut
emprise à faire.
Messire Geffroy de Chargny, qui se tenoit pour tout assuré d'avoir
le chastel de Calais, se pourvut de l'argent; et crois qu'il n'en parla
oncques au
roi de France, car
le roi ne lui eut jamais conseillé à ce faire, pour la cause des trèves qu'il eut enfreintes. Mais
le dit messire Geffroy de Chargny s'en découvrit bien secrètement à
aucuns chevaliers de Picardie, qui tous furent de son accord, car la prise de
Calais leur touchoit trop malement; et à tels que au
seigneur de Fiennes, à
messire Eustache de Ribeumont, à
messire Jean de Landas, à
messire Pepin de Were, au
seigneur de Créqui, à
messire Henry du Bois, et à plusieurs autres; et avoit sa chose si bien appareillée qu'il devoit avoir cinq cents
lances. Mais la
greigneur partie de ces gens d'armes ne savoient où il les vouloit mener, fors tant seulement
aucuns grands barons et bons chevaliers, auxquels il touchoit bien de le savoir. Si fut celle chose si approchée que,
droitement la nuit de l'an, la chose fut arrêtée d'être faite, et devoit
le dit Aimery délivrer
le chastel de Calais en celle nuit. Si le signifia
le dit Aymeri, par un sien frère, ainsi qu'il avoit promis, au
roi d'Angleterre.