Jehan Froissart

Chroniques

Livre Premier

(Brigandages. — Les Anglais à Calais)


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Chapitre CCCXXIV

Comment plusieurs escarmouches et plusieurs prises de chasteaux et de villes se faisoient entre les Anglois, les Escots et les François.

T

oute celle année que celle trève fut accordée que vous avez ouï, se tinrent les deux rois à paix l'un contre l'autre; mais pour ce ne demeura mie que messire Guillaume de Douglas, ce vaillant chevalier d'Escosse, et les Escots qui se tenoient en la forêt de Gedours, ne guerroyassent toudis les Anglois partout où ils les pouvoient trouver, quoique le roi d'Escosse leur sire fût pris; et ne tinrent oncques trèves que le roi de France et le roi d'Angleterre eussent ensemble. D'autre part aussi ceux qui étoient en Gascogne, en Poitou, en Xantonge, tant des François comme des Anglois, ne tinrent oncques fermement trèves, ni respit, qui fut entre les deux rois; ains gagnoient et conquéroient villes et forts chasteaux souvent, les uns sur les autres, par force ou par pourchas, par embler ou par écheler, de nuit ou de jour; et avenoient souvent de belles aventures, une fois aux Anglois, l'autre fois aux François. Et toujours gagnoient povres brigands à dérober et piller villes et chasteaux, et y conquéroient si grand avoir que c'étoit merveille; et devenoient les uns si riches, par espécial ceux qui se faisoient maîtres et capitaines des autres brigands, que il en y avoit de tels qui avoient bien la fiance de soixante mille écus. Au voir dire et raconter, c'étoit grand'merveille de ce qu'ils faisoient: ils épioient, telle fois étoit, et bien souvent, une bonne ville ou un bon chastel, une journée ou deux loin; et puis s'assembloient vingt ou trente brigands, et s'en alloient tant de jour que de nuit, par voies couvertes, que ils entroient en celle ville ou en cel chastel que épié avoient, droit sur le point du jour, et boutoient le feu en une maison ou deux. Et ceus de la ville cuidoient que ce fussent mille armures de fer, qui vouloient ardoir leur ville: si s'enfuyoient qui mieux mieux, et ces brigands brisoient maisons, coffres et écrins, et prenoient quant qu'ils trouvoient, puis s'en alloient leur chemin, chargés de pillage.
   Ainsi firent-ils à Dousenac et en plusieurs autres villes; et gagnèrent ainsi plusieurs chasteaux, et puis les revendirent.
   Entre les autres, eut un brigand en la Languedoc, qui en telle manière avisa et épia le fort chastel de Combourne, qui sied en Limosin, en très fort pays durement. Si chevaucha de nuit atout trente de ses compagnons, et vinrent à ce fort chastel, et l'échellèrent et gagnèrent, et prirent le seigneur dedans que on appeloit le vicomte de Combourne, et occirent toute la maisnée de léans, et mirent le seigneur en prison en son chastel même, et le tinrent si longuement qu'il se rançonna atout vingt-quatre mille écus tous appareillés. Et encore détint le dit brigand le dit chastel et le garnit bien, et en guerroya le pays. Et depuis, pour ses prouesses, le roi de France le voulut avoir de-lez lui, et acheta son chastel vingt mille écus; et fut huissier d'armes du roi de France et en grand honneur de-lez le roi. Et étoit appelé ce brigand Bacon. Et étoit toujours bien monté de bons coursiers, de doubles roncins et de gros palefrois, et aussi bien armé comme un comte et vêtu très richement, et demeura en ce bon état tant qu'il vesqui.


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