u commencement de la bataille, quand
messire Jean Jeviel fut descendu et toutes gens le suivoient du plus près qu'ils pouvoient, et mêmement
le captal et sa
route, ils
cuidèrent avoir la journée pour eux; mais il en fut tout autrement. Quand ils virent que les François étoient retournés par bonne ordonnance, ils connurent tantôt que ils s'étoient
forfaits; néanmoins, comme gens de grand'emprise, ils ne s'ébahirent de rien, mais eurent bonne intention de tout recouvrer par bien combattre. Si reculèrent un petit et se remirent ensemble; et puis s'ouvrirent et firent voie à leurs archers qui étoient derrière eux, pour traire. Quand les archers furent devant, si se élargirent et commencèrent à traire de grand'manière; mais les François étoient si fort armés et
pavoisés contre le trait, que
oncques ils n'en furent grevés, si petit non, ni pour ce ne se laissèrent-ils point à combattre, mais entrèrent dedans les Navarroie et Anglois tous à pied, et iceux entre eux de grand'volonté. Là eut un grand
boutis des uns et des autres; et tolloient l'un l'autre, par force de bras et de lutter, leurs lances et leurs haches et les armures dont ils se combattoient; et se prenoient et fiançoient prisonniers l'un l'autre; et se approchoient de si près que ils se combattoient main à main si vaillament que nul ne pourroit mieux. Si pouvez bien croire que en telle presse et en tel péril il y avoit des morts et des renversés grand'foison; car nul ne s'épargnoit d'un côté ni d'autre. Et vous dis que les François n'avoient que faire de dormir ni de reposer sur leur bride, car ils avoient gens de grand fait et de hardie entreprise à la main; si convenoit chacun
acquitter loyaument à son pouvoir, et défendre son corps, et garder son pas, et prendre son avantage quand il venoit à point; autrement ils eussent été tous déconfits. Si vous dis pour vérité que les Picards et les Gascons y furent là très bonnes gens et y firent plusieurs belles
appertises d'armes.
Or vous veuil-je compter des trente qui étoient élus pour eux adresser au
captal, et trop bien montés sur
fleurs de coursiers. Ceux qui n'entendoient à autre chose que à leur
emprise, si comme chargés étoient, s'en vinrent tout serrés là où
le captal étoit, qui se combattoit moult vaillamment d'une hache, et donnoit des coups si grands que nul n'osoit l'approcher; et rompirent la presse, parmi l'aide des Gascons qui leur firent voye. Ces trente, qui étoient trop bien montés, ainsi que vous savez, et qui savoient quel chose ils devoient faire, ne vouldrent mie ressoigner la peine et le péril; mais vinrent jusques au
captal et l'environnèrent, et s'arrêtèrent du tout sur lui, et le prirent et embrassèrent de fait entre eux par force, et puis vidèrent la place, et l'emportèrent en cel état. Et en ce lieu eut adonc grand débat et grand abattis et dur
hutin; et se commencèrent toutes les batailles à converser celle part; car les gens du
captal, qui sembloient bien forcenés, crioient: «Rescousse au
captal! Rescousse!» Néanmoins, ce ne leur put rien valoir ni aider:
le captal en fut porté et ravi en la manière que
je vous dis, et mis à sauveté. De quoi, à l'heure que ce avint, on ne sauroit encore lesquels en auroient le meilleur.