uand les chevaliers de France, qui ces gens, sur leur honneur, avoient à conduire et à gouverner, virent que les Navarrois et Anglois d'une sorte ne partiroient point de leur fort, et que il étoit jà haute nonne, et si oyoient les paroles que les prisonniers françois qui venoient de l'ost des Navarrois leur disoient, et si véoient la
greigneur partie de leur gens durement
foulés et travaillés pour le chaud, si leur tournoit à grand'déplaisance; si se remirent ensemble et eurent autre conseil, par l'avis de
messire Bertran du Guesclin qui étoit leur chef et à qui ils obéissoient. «Seigneurs, dit-il, nous véons que nos ennemis nous
détrient à combattre; et si en ont grand'volonté, si comme
je pense; mais point ne descendront de leur fort, si ce n'est par un parti que
je vous dirai. Nous ferons semblant de nous retraire et de non combattre mes-hui; aussi sont nos gens durement
foulés et travaillés par le chaud; et ferons tous nos
varlets, nos
harnois et nos chevaux passer tout bellement et ordonnément outre ce pont et retraire à nos logis, et toujours nous tiendrons sur aile et entre nos batailles en
aguet, pour voir comment ils se maintiendront: si ils nous désirent à combattre, ils descendront de leur montagne et nous viendront requerre tout au plein. Tantôt que nous verrons leur
convine, si ils le font ainsi, nous serons tous appareillés de retourner sur eux; et ainsi les aurons nous mieux à notre aise.» Ce conseil fut arrêté de tous, et le retinrent pour le meilleur entr'eux. Adonc se retraist chacun sire entre ses gens et dessous sa bannière ou pennon, ainsi comme il devoit être; et puis sonnèrent leurs trompettes et firent grant semblant d'eux retraire, et commandèrent tous chevaliers et écuyers et gens d'armes leurs
varlets et garçons à passer le pont et mettre outre la rivière leurs
harnois. Si en passèrent plusieurs en cel état, et presque ainsi que tous, et puis
aucunes gens d'armes faintement. Quand
messire Jean Jeviel, qui étoit
appert chevalier et vigoureux durement, et qui avoit grand plaisir des François combattre, aperçut la manière comment ils se retraioient, si dit au
captal: «Sire, sire, descendons
appertement; ne véez-vous pas comment les François s'enfuient?» Donc répondit
le captal et dit: «Messire Jean, messire Jean, ne croyez jà que si vaillans hommes qu'ils sont s'enfuient ainsi; ils ne le font que par malice et pour nous attraire.» Adonc s'avança
messire Jean Jeviel qui moult en grand désir étoit de combattre, et dit à ceux de sa
route, et en écriant Saint-George! «Passez avant! qui m'aime si me suive,
je m'en vais combattre.» Donc se hâta, son glaive en son poing, pardevant toutes les batailles; et jà étoit
avalé jus de la montagne, et une partie de ses gens,
ainçois que
le captal se partit. Quand
le captal vit que c'étoit
acertes et que
Jean Jeviel s'en alloit combattre sans lui, si le tint à grand'présomption et dit à ceux qui
de-lez lui étoient: «Allons, descendons la montagne
appertement,
messire Jean Jeviel ne se combattra point sans
moi.» Donc s'avancèrent toutes les gens du
captal, et il premièrement, son glaive en son poing. Quand les François qui étoient en
aguet le virent venu et descendu au plain, si furent tous réjouis et dirent entr'eux: «Véez ci ce que nous demandions
huy tout le jour.» Adonc retounèrent-ils tous à un
faix, en grand'volonté de
recueillir leurs ennemis, et écrièrent d'une voix: Notre-Dame,
Guesclin! Si s'adressèrent leurs bannières devers les Navarrois, et commencèrent les batailles à assaillir de toutes parts et topus à pied. Et véez ci venir
monseigneur Jean Jeviel tout devant, le glaive au poing, qui courageusement vint assembler à la bataille des Bretons, desquels
messire Bertran étoit chef; et là fit maintes grands
appertises d'armes, car il fut hardi chevalier durement.
Donc s'espardirent ces batailles, ces chevaliers et ces écuyers, sur ces plains, et commencèrent à lancer, à
férir et à frapper de toutes armures, ainsi que ils les avoient à main, et à entrer l'un en l'autre par
vasselage, et eux combattre de grand'volonté. Là crioient les Anglois et les Navarrois d'un lez: Saint-George,
Navarre! et les François: Notre-Dame,
Guesclin! Là furent moult bons chevaliers du côté des François: premièrement
messire Bertran du Guesclin,
le jeune comte d'Aucerre,
le vicomte de Beaumont,
messire Baudoins d'Ennequins,
messire Louis de Châlons,
le jeune sire de Beaujeu, messire Anthoine qui là leva
bannière,
messire Louis de Havesquierque,
messire Oudard de Renty,
messire Enguerran d'Eudin; et d'autre part les Gascons qui avoient leur bataille et qui se combattoient tout à part eux: premièrement
messire Aymon de Pommiers,
messire Perducas de Labreth,
monseigneur le soudich de l'Estrade,
messire de Courton et plusieurs autres tous d'une sorte. Et s'adessèrent ces Gascons à la bataille du
captal et des Gascons: aussi ils avoient grand'volonté d'eux trouver. Là eut grand
hutin et dur
poignis, et fait maintes grands
appertises d'armes. Et pour ce que en armes on ne doit point mentir à son pouvoir, on
me pourroit demander que
l'archiprêtre qui là étoit un grand capitaine, étoit devenu, pour ce que
je n'en fais nulle mention.
Je vous en dirai la vérité. Si très tôt que
l'archiprêtre vit l'assemblement de la bataille, et que on se combattroit, il se
bouta hors des
routes; mais il dit à ses gens et à celui qui portoit sa bannière: «Je vous ordonne et commande, sur quant que vous vous pouvez mes-faire envers
moi, que vous demeurez et attendez fin de journée;
je me pars sans retourner; car
je ne me puis
huy combattre à aucun des chevaliers qui sont pardelà; et si on vous demande de
moi, si en répondrez ainsi à ceux qui en parleront.» Adonc se partit-il, et un sien écuyer tant seulement, et repassa la rivière et laissa les autre convenir.
Oncques François ni Bretons ne s'en donnèrent garde, pourtant que ils véoient ses gens et sa bannière jusques en la fin de la
besogne, et le
cuidoient
de-lez eux avoir. Or vous parlerai de la bataille, comment elle fut persévérée, et des grands
appertises d'armes qui y furent faites celle journée.