n celle propre semaine arriva
le captal de Buch au
havelle de
Chierebourc, à bien quatre cents hommes d'armes. Si lui fit
le roi de Navarre grand'fête, et le
recueillit moult doucement, et lui remontra, en lui complaignant du
duc de Normandie, comment il avoit pris et
emblé ses villes de
Mante et
Meulan, et se mettoient encore tous les jours en peine les François de tollir le demeurant.
Le captal lui dit: «Monseigneur, s'il plaît à Dieu, nous irons au devant, et exploiterons tellement que
vous les r'aurez, et encore des autres. On dit que
le roi de France ira briévement à
Reims, si irons à l'encontre et lui porterons et ferons ennuy.» De la venue du
captal de Buch fut
le roi de Navarre tout reconforté, et dit qu'il le feroit briévement chevaucher en France. Si manda
le roi gens de toutes parts, là où il les pouvoit trouver et avoir.
Adonc étoit en Normandie sur la
marine un chevalier d'Angleterre qui autrefois s'étoit armé pour
le roi de Navarre. Il étoit
appert homme d'armes durement, et l'appeloit-on
monseigneur Jean Jeviel. Cil avoit toujours de sa
route deux cents
apperts combattants ou trois cents.
Le roi de Navarre escripsit devers lui et lui pria qu'il le
voulsist servir à ce qu'il avoit de gens, et il lui
reguerdonneroit grandement.
Messire Jean Jeviel descendit à la prière du
roi de Navarre et vint devers lui tôt et hâtivement, et se mit du tout en son service. Bien savoit et étoit informé
le duc de Normandie que
le roi de Navarre faisoit son
amas de gens d'armes et que
le captal de Buch en seroit chef et gouverneur. Il se pourvut sur ce et escripsit devers
monseigneur Bertran du Guesclin qui se tenoit à
Mante, et lui manda que il et ses Bretons fissent frontière contre ls Navarrois, et se missent aux champs, et il lui envoieroit gens assez pour combattre la puissance du
roi de Navarre. Et ordonna encore
le dit duc de Normandie à demeurer
monseigneur Boucicaut à
Mante, et de garder là la frontière, et
Mante et
Meulan pour les Navarrois.
Tout ainsi fut fait comme
le duc ordonna. Si se partit
monseigneur Bertran à tous ses Bretons, et se mit aux champs devers
Vernon. En brefs jours envoya
le duc de Normandie devers lui grands gens d'armes en plusieurs
routes,
le comte d'Aucerre,
le vicomte de Beaumont,
le seigneur de Beaujeu,
monseigneur Louis de Châlons,
monseigneur l'archiprêtre,
le maître des arbalétriers, et plusieurs bons chevaliers et écuyers. Encore étoient en ce temps
issus de Gascogne et venus en France, pour servir
le duc de Normandie,
le sire de Labreth,
messire Aymemon de Pommiers,
messire Petiton de Curton,
le souldich de l'Estrade, et plusieurs autres
apperts chevaliers et écuyers: de quoi
le duc de Normandie leur sçavoit grand gré; et leur donna tantôt grands gages et grands profits, et leur pria qu'ils
voulsissent chevaucher en Normandie contre ses ennemis. Les dessus nommés, qui ne demandoient autre chose que les armes, obéirent volontiers et se mirent en
arroy et en ordonnance, et vidèrent de
Paris, et chevauchèrent devers Normandie, excepté le corps du
seigneur de Labreth. Cil demeura à
Paris
de-lez
le duc; mais ses gens allèrent en celle chevauchée.
En ce temps
issit des frontières de Bretagne, des
marches devers
Alençon, un chevalier Breton François, qui s'appeloit
Braimon de Laval, et vint sur une
ajournée devant
la cité d'Évreux. Si avoit en sa compagnie quarante
lances tous Bretons. A ce temps étoit dedans
Évreux un jeune chevalier qui s'appeloit
messire Guy de Gauville. Sitôt qu'il entendit l'effroi de ceux d'Évreux, il se courut armer; et fit armer tous les compagnons soudoyers qui dedans le chastel étoient, et puis montèrent sur leurs chevaux et vidèrent par une porte dessous le chastel et se mirent aux champs.
Messire Braimon avoit jà faite son
emprise et sa montre et s'en retournoit tout le pas; evvous venir
monsire Guy de Gauville, monté sur
fleur de coursier, la targe au col et le glaive au poing! et écrie tout haut: «Braimon!
Braimon!
vous n'en irez pas ainsi, il
vous faut parler à ceux d'Évreux,
vous les êtes venus voir de si près qu'ils
vous veulent apprendre à eux connoître.»
Quand
messire Braimon se ouït écrier, si retourna son coursier et abaissa son glaive et s'adressa droitement dessus
monseigneur Guy. Ces deux chevaliers se aconsuivirent de grand'manière tellement sur leurs targes que les glaives volèrent en tronçons; mais ils se tinrent franchement que
oncques n'en partirent des arçons et passèrent outre: au retour qu'ils firent, ils
sachèrent leurs épées; et tantôt s'entremêlèrent leurs gens. De première venue il en y eut maints renversés d'une partie et d'autre. Là eut bon
poignis, et se
acquittèrent les Bretons moult loyaument, et se combattirent vaillamment; mais finablement ils ne purent obtenir la place;
ainçois les convint demeurer, car gens d'armes croissoient toujours sur eux. Et furent tous ou morts ou pris,
oncques nul n'en échappa; et prit
messire Guy de Gauville
monseigneur Braimon, et l'emmena comme son prisonnier dedans le chastel d'Évreux; et aussi y furent menés tous les autres qui pris étoient. Ainsi eschey de cette aventure, dont
messire Guy fut durement prisé et aimé du
roi de Navarre et de tous ceux de
la ville d'Évreux; et au
voir dire, les Bretons se portèrent vaillamment; car ils n'étoient que poignée de gens au
regard des Navarrois qui toujours croissoient.