olleboise est un chasteau bon et fort durement, séant sur la rivière de Saine, à une lieue près de
Mante; et étoit pour ce temps garni et rempli de compagnons gens d'armes, qui faisoient guerre d'eux-mêmes, et couroient autant sur la terre
le roi de Navarre que sur le royaume de France; et avoient un capitaine à qui ils obéissoient du tout, et qui les retenoit et payoit parmi certains gages qu'il leur donnoit; et cil étoit né de
la ville de Brusselles, et s'appeloit
Wautre Obstrate,
appert homme d'armes et outrageux durement. Cil et ses gens avoient le pays de là environ tout pillé et
robé; et n'osoit nul aller de
Paris à
Mante, ni de
Mante à
Rouen ni à
Pontoise, pour ceux de la garnison de
Rolleboise. Et n'avoient cure à qui: aussi bien les gens du
roi de Navarre ruoient-ils jus quand ils les trouvoient, que les François; et par espécial ils contraignoient si ceux de
Mante, qu'ils n'osoient
issir hors de leurs portes, et se doutoient plus d'eux que des François. Quand
messire Boucicaut se partit de
Paris, quoiqu'il donnât à entendre qu'il allât celle part, il se feignit de prendre le droit chemin de
Rolleboise, et attendit
monseigneur Bertran du Guesclin et sa
route, qui avoit paravant chevauché devant
la ville d'Évreux et parlementé à ceux de dedans, mais on ne lui avoit voulu ouvrir les portes;
ainçois avoient ceux d'Évreux fait semblant de lui servir de pierres et de
mangonneaux, et de traire à lui et à ses gens, si il ne se fût légèrement parti des barrières où il étoit arrêté. Si se retira
messire Bertran du Guesclin arrière, devers
le maréchal Boucicaut qui l'attendoit sur un chemin assez près de
Rolleboise. Quand ils se furent trouvés, ils étoient bien cinq cents hommes d'armes. Si eurent les deux capitaines,
messire Bertran et
messire Boucicaut, sur les champs là, moult grand parlement ensemble, à savoir comment ils se maintiendroient, ni par quelle manière ils pourroient avoir
la ville de Mante, où ils tiroient. Si conseillèrent entr'eux que
messire Boucicaut, lui centième de chevaux tant seulement, chevaucheroit devant et viendroit à
Mante, et feroit l'effréé, et diroit à ceux de
la ville que ceux de
Rolleboise le chassent, et que ils le laissent dedans entrer. Si il y entre, tantôt il se saisira de
la ville, et
messire Bertran et sa grosse
route tantôt venront
férant et battant, et entreront en
la ville et en feront leur volonté. Si ils ne l'ont par celle voie, ils ne peuvent mie voir comment ils l'aient. Toutefois pour le meilleur ce conseil fut tenu; et le tinrent les seigneurs entr'eux en secret; et se partit
messire Boucicaut et la
route qu'il devoit mener, et chevauchèrent à la couverte pardevers
Mante, et
messire Bertran d'autre part; et se mirent, il et les siens, en embûche assez près de
Mante. Quand
messire Boucicaut et sa
route durent approcher
la ville de Mante, ils se déroutèrent ainsi comme gens déconfits et mis en chasse, et s'en vint
le dit maréchal,
espoir lui dixième, et les autres le suivoient petit à petit. Si s'arrêta devant la barrière, car toujours y avoit gens qui la gardoient, et dit: «Haro! bonnes gens de
Mante, ouvrez vos portes et nous laissez entrer dedans et nous
recueillez; car véez ci ces meurtriers de
Rolleboise et pillards qui nous ont déconfits par grand'mésaventure. — Qui êtes-vous, sire, dirent ceux qui là étoient, et qui la barrière et la porte gardoient? — Seigneurs,
je suis
Boucicaut, maréchal de France, que
le duc de Normandie envoyoit devant
Rolleboise; mais il
m'en est mal pris; car les barons de dedans
m'ont jà déconfit et
me convient fuir, veuille ou non; et
me prendront aux mains, et ce que
j'ai de demeurant de gens, si vous ne nous ouvrez votre porte bientôt.» Ceux de
Mante répondirent, qui
cuidèrent qu'il dît vérité: «Sire, nous savons bien
voirement que sont ceux de
Rolleboise, et que ils sont nos ennemis et les vôtres aussi, et n'ont cure à qui ils aient la guerre, et d'autre part que
le duc de Normandie votre sire nous hait, pour la cause du
roi de Navarre notre sire: si sommes en grand'doute que nous ne soyons
déçus par
vous qui êtes maréchal de France. — Par ma foi, seigneurs! dit-il, nennil;
je ne suis ci venu en autre intention que pour gréver, combien qu'il
m'en ait mal pris, la garnison de
Rolleboise.» A ces paroles ouvrirent ceux de
Mante leurs barrières et leurs portes, et laissèrent dedans passer
monseigneur Boucicaut et sa
route; et toujours venoient gens petit à petit. Entre les derniers des gens
monseigneur Boucicaut et les gens
monseigneur Bertran, n'eurent ceux de
Mante nul loisir de refermer leurs portes; car combien que
messire Boucicaut et la plus grand'partie de ses gens se traissent tantôt à l'hôtel et se désarmassent, pour mieux assurer ceux de
la ville, les derniers, qui étoient Bretons, se saisirent des barrières et de la porte. Et n'en furent mie maîtres ceux de
la ville; et tantôt
messire Bertran et sa
route vinrent le grand galop et écrièrent: «Saint Yve!
Guesclin! à la mort! à la mort tous Navarrois!» Donc entrèrent ces Bretons par ces hôtels; si pillèrent et
robèrent tout ce qu'ils trouvèrent, et prirent des bourgeois desquels qu'ils voulurentpour leurs prisonniers, et en tuèrent aussi assez. Et tantôt incontinent qu'ils furent entrés à
Mante, ainsi comme vous oyez recorder, une
route de Bretons se partirent et
férirent chevaux des épreons et ne cessèrent, si vinrent à
Meulan, une lieue pardelà, et y entrèrent assez
soutilement; car ils dirent que c'étoient gens d'armes que
messire Guillaume de Gauville, capitaine d'Évreux, envoyoit, et que autant ou plus en étoient demeurés à
Mante.
Ceux de
Meulan proprement
cuidèrent qu'ils disent vérité, pourtant qu'ils étoient venus le chemin de
Mante, et ne pouvoient venir autre voie que par-là, ni avoir passé la rivière de Saine, fors au pont à
Mante. Si les crurent légèrement, et ouvrirent leurs barrières et leurs portes tôt et
appertement, et mirent en
leur ville ces Bretons qui tantôt se saisirent des portes et commencèrent à crier «Saint-Yve!
Guesclin!» et commencèrent à tuer et à découper ces gens, qui furent tous éperdus et prinrent à fuir et à eux sauver, chacun au mieux qu'il put. Quand ils se virent ainsi
déçus et trahis, ils n'eurent nul pouvoir d'eux recouvrer ni sauver. Ainsi fut
Mante et
Meulan pris, dont
le duc de Normandie fut moult joyeux quand il sçut les nouvelles, et
le roi de Navarre moult courroucé quand il en sçut la vérité. Si mit tantôt gardes et capitaines espéciaux par toutes ses villes et chasteaux, et tint à trop grand dommage la perte de
Mante et de
Meulan; car ce lui étoit par-là une trop belle entrée en France.