nviron la my may, l'an de grâce mil trois cent cinquante sept, mit
le duc de Lancastre sus une grosse chevauchée de gens d'armes en Bretagne, tant d'Anglois que de Bretons de l'aide de
la comtesse de Montfort et
son jeune fils qui jà s'armoit et chevauchoit, et étoient bien mille homme d'armes très bien appareillés et cinq mille autres gens parmi les archers. Et se partirent ces gens d'armes de
Hainebon, et vinrent ardant et exillant le pays de Bretagne, devant
la bonne cité de Rennes. Si l'assiégea
le dit duc tout à l'environ, et s'y tint tout le temps ensuivant à grand
ost et bel, et la fit par plusieurs fois assaillir; mais petit y gagna, car dedans avoit bonne chevalerie qui la gardoient et défendoient: premièrement
le vicomte de Rohan,
le sire de Laval,
messire Charles de Dynant et plusieurs autres bons chevaliers et écuyers. Et y étoit adoncques un jeune
bachelier qui s'appeloit
messire Bertran du Guesclin, qui depuis fut moult renommé au royaume de France et au royaume d'Espagne, pour ses grands prouesses, si comme vous orrez avant en l'histoire; et se combattit le siége tenant par devant
Rennes à un chevalier d'Angleterre, aussi moult renommé, qui s'appeloit
messire Nicolas d'Angourne. Et fut la bataille prise, par
ahatie, de trois fers de glaive, de trois coups de hache et de trois coups de dague. Et se portèrent là chacun des deux chevaliers moult vaillamment; et volontiers furent vus de ceux de dedans et de ceux de dehors aussi. Si se partirent de la bataille sans dommage.
Ainsi tint
le duc Henry de Lancastre le siége de
Rennes un moult longtemps, et la fit par plusieurs fois assaillir; mais peu y conquit.
Or avint un jour, le siége durant, que un chevalier anglois, qui s'appeloit
monseigneur Jean Bolleton,
appert homme d'armes durement, avoit été déduire aux champs atout son épervier et pris six perdrix. Si monta tantôt à cheval, armé de toutes pièces, ses perdrix en sa main, et vint devant les barrières de
la cité et commença à écrier à ceux de
la ville que il vouloit parler à
monseigneur Bertran du Guesclin. Or avint ainsi que d'aventure
Olivier de Mauny étoit sur la porte de
la ville venu voir comment l'ost des Anglois se portoit. Si avisa et choisit
cel Anglois atout ses perdrix et lui demanda tantôt qu'il vouloit et s'il vouloit vendre ou donner ses perdrix aux dames qui là dedans étoient encloses. «Par ma foi, répondit
l'Anglois à
Olivier, si
vous osiez marchander de plus près et venir jusqu'à
moi pour combattre,
vous avez trouvé marchand. — Et à Dieu le veut, répondit
le dit Olivier, ouil, attendez-moi et
je
vous paierai tout sec.» Adoncques descendit des murs sur les fossés qui étoient tout pleins d'eau et se mit à nager et passa tout outre, armé de toutes pièces, fors du harnois de jambes et des gantelets, et vint à
son marchand qui l'attendoit d'autre part. Et se combattirent moult vaillamment l'un contre l'autre, longuement et assez près de l'ost du
duc de Lancastre qui les
regarda et vit moult volontiers et défendit que nul n'y allât au-devant. Et aussi ceux de
la ville, et les dames qui là dedans étoient, prirent grand plaisir à eux regarder. Toutefois tant se combattirent ces deux vaillans hommes et tant firent d'armes que
le dit Olivier de Mauny conquit
monseigneur Jean de Bolleton son marchand atout les perdrix; et
voulsist ou non, il l'emmena, moult durement blessé, parmi les fossés dedans
la cité, et le présenta aux dames atout les dites perdrix, qui le reçurent moult
liement et l'honorèrent moult grandement. Ne demeura mie grandement après que
le dit Olivier, qui se sentoit blessé et ne pouvoit
finer d'aucunes herbes qu'il connoissoit bien pour se guérir, si appela
son prisonnier moult courtoisement et lui dit: «Monseigneur Jean,
je me sens blessé durement; si connois là dehors
aucunes herbes par lesquelles, à l'aide de Dieu,
je pourrois légèrement recouvrir santé et guérir de mes plaies; si
vous dirai que
vous ferez:
vous partirez de cy et irez par devers
le duc de Lancastre votre seigneur et
m'apporterez un sauf-conduit pour
moi quatrième durant un mois, tant que
je sois guéri; et si
vous le
me pouvez impétrer,
je
vous quitterai de votre
prison; et au cas que
vous ne le ferez,
vous retournerez céans mon prisonnier comme devant.»
De ces nouvelles fut
le dit monseigneur Jean de Bolleton moult joyeux, et partit de
léans, et vint en l'ost où il fut reçu à grand'joie de tous et mêmement du
duc de Lancastre qui assez le rigola des perdrix. Et puis fit sa requête au
duc, lequel le lui accorda moult bonnement, et tantôt commanda que le sauf-conduit fût écrit et scellé. Ainsi fut fait. Tantôt
le dit monseigneur Jean partit du
duc atout le sauf-conduit et revint en
la cité où il le
bailla à
son maître Olivier de Mauny, qui lui dit qu'il avoit moult bien esploité et tantôt le quitta de sa
prison. Et partirent ensemble de
la bonne cité de Rennes et vinrent en l'ost du
duc de Lancastre, lequel les vit moult volontiers, et fit grand'chère et montra grand signe d'amour au dit
Olivier. Et dit bien
le dit duc que en lui avoit noble cœur et montroit bien qu'il seroit encore moult vaillant homme et de grand'prouesse, quand pour avoir son sauf-conduit et un peu d'herbes il avoit quitté un tel prisonnier qui pouvoit payer dix mille
moutons d'or.
Après ces choses ainsi faites,
le duc de Lancastre ordonna une chambre pour
Olivier de Mauny et commanda qu'elle fût tendue et parée moult richement et que on lui
baillât et délivrat tout ce qui besoin lui seroit. Ainsi que
le duc commanda, ainsi fut fait. Là fut
le dit Olivier logé en l'ost du
duc et lui
bailla-t-on les cerurgiens et médicins du
duc, qui le visitoient tous les jours; et aussi
le duc l'alloit voir et conforter moult souvent. Et tant fut
illecques qu'il fut guéri de ses plaies; et tantôt prit-il congé du
duc de Lancastre et le remercia moult grandement de la très grant honneur qu'il lui avoit faite; et aussi prit-il congé aux autres seigneurs et à son prisonnier qui avoit été
monseigneur Jean Bolleton. Mais au départir
le duc de Lancastre lui donna moult belle vaisselle et lui dit: «Mauny,
je
vous prie que
vous
me recommandez aux dames et damoiselles, et leur dites que nous leur avons souhaité souvent perdrix.» A ces paroles se partit
Olivier de Mauny et puis s'en revint en
la cité de Rennes où il fut reçu joyeusement de tous grands et petits et des dames auxquelles il conta moult de ses nouvelles; et par espécial à
son cousin Bertran du Guesclin conta-t-il comment il avoit exploité; et s'entrefirent grand'joie, car moult s'entraimoient et firent jusques à la mort. […]