Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


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Chapitre XXVII

Des obsèques et des funérailles du roy Charles huitiesme, et du couronnement du roy Louis, douziesme de ce nom, son successeur, avec les généalogies de France jusques à icelluy.

L

e mal du roy fut un caterre ou apoplexie; et espéroient les médecins qu'il luy descendroit sur un bras, et qu'il en seroit perclus, mais qu'il n'en mourroit point; toutesfois il advint autrement. Il avoit quatre bons médecins, mais il n'adjoustoit foy qu'au plus fol; et à celuy-là donnoit l'auctorité, tant que les autres n'osoient parler, qui volontiers l'eussent purgé quatre jours avant: car ils y voyoient les occasions de mort qui fut et advint. Tout homme couroit vers le duc d'Orléans, à qui advenoit la couronne comme le plus prochain; mais les chambellans dudit roy Charles le firent ensevelir fort richement, et sur l'heure luy commença le service, qui jamais ne falloit ni jour ni nuit: car quand les chanoines avoient achevé, commençoient les cordelliers, et quand ils avoient finy, commençoient les Bons Hommes, qu'il avoit fondés. Il demoura huit jours à Amboise, tant en une grande chambre bien tendue qu'en l'église; et toutes autres choses furent faites plus richement qu'elles ne furent jamais de roy; et ne bougèrent d'emprès du corps tous ses chambellans, et ses prochains, et tous ses officiers. Et dura ce service et cette compagnie jusques à ce qu'il fut mis en terre, qui bien dura l'espace d'un mois, et cousta quarante cinq mil francs, comme me dirent les gens des finances. J'arrivay à Amboise deux jours après son trespas, et allay dire mon oraison là où estoit le corps, et y fus cinq ou six heures: et, à la vérité, on ne vit jamais semblable deuil, ni qui tant durast. Aussi ses prochains, comme chambellans et dix ou douze gentils hommes qui estoient en sa chambre, estoient mieux traités et avoient plus grands estats et dons que jamais roy ne donna, et trop davantage: la plus humaine et douce parolle d'homme que jamais fust estoit la sienne: car je croy que jamais à homme ne dit chose qui luy dust desplaire: et à meilleure heure ne pouvoit-il jamais mourir, pour demourer en grand'renommée par hystoires et en regret de ceux qui l'ont servy: et croy que j'ay esté l'homme du monde à qui il a plus fait de rudesse; mais connoissant que ce fut en sa jeunesse, et qu'il ne venoit point de luy, ne luy en sçus jamais mauvais gré.
   Quand j'eus couché une nuit à Amboise, j'allay devers ce roy nouveau, de qui j'avoye esté aussi privé que nulle autre personne, et pour luy avoye esté en tous mes troubles et pertes: toutesfois pour l'heure ne luy en souvint point fort. Mais sagement entra en possession du royaume: car il ne mua riens des pensions pour celle année, qui avoit encores six mois à durer. Il osta peu d'offices, et dit qu'il vouloit tenir tout homme en son entier et estat; et tout cela luy fut bien séant. Et le plustost qu'il put il alla à son couronnement, là où je fus. Et pour les pairs de France, s'y trouvèrent ceux qui s'ensuyvent: le premier duc fut le duc d'Alençon, qui servoit pour le duc de Bourgongne; le deuxiesme, monseigneur de Bourbon, qui servoit pour le duc de Normandie; le troisiesme fut le duc de Lorraine, qui servoit pour le duc de Guyenne; le premier comte, Philippe, monsieur de Ravestain, qui servoit pour le comte de Flandres; le deuxiesme, Engilbert, monsieur de Clèves, qui servoit pour le comte de Champagne; le troisiesme, monseigneur de Fouez, qui servoit pour le comte de Toulouse; et fut ledit couronnement à Reims, du roy Louis douziesme de présent régnant, le vingt septiesme jour de may, l'an mil quatre cens quatre vingts et dix huit: et est le quatriesme venu en ligne collatérale. Les deux premiers ont esté Charles Martel, ou Pépin son fils, et Hue Capelle, tous deux Maires du Palais ou gouverneurs des roys, qui usurpèrent le royaume sous lesdits roys et le prirent pour eux. Le tiers fut le roy Philippe de Valois, et le quart le roy de présent. A ces deux derniers venoit le royaume justement et loyaument. La première génération des roys de France, est à prendre à Mérovée. Deux roys y avoit eu en France avant ledit Mérovée: c'est assçavoir Pharamond (qui fut le premier eslu roy de France, car les autres avoient esté appelés ducz ou roys de Gaule), lequel Pharamond eut un sien fils, appellé Clodio. Ledit Pharamond fut eslu roy l'an quatre cens et vingt, et régna dix ans; son fils Clodio en régna dix huit. Ainsi régnèrent ces deux roys vingt huit ans; et Mérovée, qui vint après, n'estoit point fils dudit Clodio, mais son parent: parquoy sembleroit qu'il y eust cinq fois mutations en ces lignes royales; toutesfois, comme j'ay dit, on prent la première génération à commencer à Mérovée, qui fut fait roy en l'an quatre cens quarante huit. Et là commença cette première ligne; et y a eu, jusques au sacre du roy Louis douziesme, mil cinquante ans que commença la génération desdits roys de France; et qui le voudra prendre à Pharamond, il y en auroit vingt et huit davantage, qui seroit mil septante et huit ans que premier y a eu roy, appellé roy de France. Depuis Mérovée jusques à Pépin, y eut trois cens trente trois ans qu'avoit duré ladite ligne de Mérovée. Depuis Pépin jusques à Hue Capelle, y a deux cens trente sept ans qu'a duré ladite vraye ligne de Pépin et de Charlemagne son fils. Celle de Hue Capelle a duré, en vray ligne, trois cens trente neuf ans, et faillit au roy Philippe de Valois; et celle dudit roy Philippe de Valois a duré, en vraye ligne, jusques au trespas du roy Charles huitiesme, qui fut l'an mil quatre cens quatre vingts dix huit: et cestuy-là a été le dernier roy de cette ligne, qui a duré cent soixante neuf ans, et y ont régné sept roys: c'est assçavoir le roy Philippe de Valois, le roy Jean, le roy Charles cinquiesme, le roy Charles sixiesme, le roy Charles septiesme, le roy Louis onziesme et le roy Charles huitiesme, et fin de la ligne droite de Philippe de Valois.


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