Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


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Chapitre XXVI

Comment le saint homme frère Hiéronyme fut bruslé à Florence, par envie qu'on eut sur luy, tant du costé du Pape que de plusieurs autres Florentins et Vénissiens.

J'

ay dit, en quelque endroit de cette matière d'Italie, comme il y avoit un frère prescheur ou jacobin, ayant demouré à Florence par l'espace de quinze ans, renommé de fort sainte vie (lequel je vis et parlay à luy, en l'an mil quatre cens quatre vingts et quinze), appellé frère Hiéronyme, qui a dit beaucoup de choses avant qu'elles fussent advenues, comme j'ay dit cy-dessus, et tousjours avoit soustenu que le roy passeroit les monts, et le prescha publiquement, disant sçavoir par révélation de Dieu tant cela qu'autres choses dont il parloit; et disoit que le roy estoit eslu de Dieu pour réformer l'Eglise par force et chastier les tyrans. Et à cause de ce qu'il disoit sçavoir les choses par révélation, murmuroient plusieurs contre luy, et acquit la hayne du Pape et de plusieurs de la ville de Florence. Sa vie estoit la plus belle du monde, ainsi qu'il se pouvoit veoir, ses sermons les meilleurs: preschant contre les vices, et a réduit en icelle cité maintes gens à bien vivre, comme j'ay dit.
   En ce temps mil quatre cens quatre vingts et dix huit, que le roy Charles est trespassé, est finy aussi frère Hiéronyme, à quatre ou cinq jours l'un de l'autre, et vous diray pourquoy je fais ce compte. Il a tousjours presché publiquement que le roy retourneroit de rechef en Italie, pour accomplir cette commission que Dieu luy avoit donnée, qui estoit de réformer l'Eglise à l'espée et de chasser les tyrans d'Italie; et que, au cas qu'il ne le fist, Dieu le puniroit cruellement. Et tous ses sermons premiers, et ceux de present, il les a fait mettre en molle, et se vendent. Cette menasse qu'il faisoit au roy, de dire que Dieu le puniroit cruellement s'il ne retournoit, luy a plusieurs fois escrite ledit Hiéronyme, peu de temps avant son trespas; et ainsi le me dit de bouche ledit Hiéronyme, quand je parlay à luy (qui fut au retour d'Italie), en me disant que la sentence estoit donnée contre le roy au ciel, au cas qu'il n'accomplist ce que Dieu luy avoit ordonné et qu'il ne gardast ses gens de piller.
   Or, environ ledit trespas du roy, estoient Florentins en grand différend en la cité. Les uns attendoient encores la venue du roy et la désiroient, sur espérance que ledit frère Hiéronyme leur donnoit, et se consumoient et devenoient povres à merveilles, à cause de la despense qu'ils soustenoient, pour cuyder recouvrer Pise et les autres places qu'ils avoient baillées au roy, dont Vénissiens tenoient Pise. Plusieurs de la cité vouloient que l'on prist le party de la ligue, et qu'on habandonnast de tous points le roy, disans que ce n'estoient qu'abusions et folyes de s'y attendre, et que ledit frère Hiéronyme n'estoit qu'un hérétique et un paillard, et qu'on le devoit jeter en un sac en la rivière; mais il estoit tant soustenu en la ville que nul ne l'osoit faire. Le Pape et le duc de Milan escrivoient souvent contre ledit frère, assurans les Florentins de leur faire rendre ladite cité de Pise et autres places, en délaissant l'amytié du roy, et qu'ils prissent ledit frère Hiéronyme et qu'ils en fissent punition. Et, par cas d'adventure, se fit à l'heure une Seigneurie à Florence, où il y avoit plusieurs de ses ennemys (car ladite Seigneurie se change et se mue de deux mois en deux mois): et se trouva un cordellier forgé, ou qui de luy-mesmes vint prendre débat audit frère Hiéronyme, l'appellant hérétique et abuseur de peuple, de dire qu'il eust révélation, ni chose semblable: et s'offrit de le prouver jusques au feu, et estoient ces paroles devant ladite Seigneurie. Ledit frère Hiéronyme ne se voulut point présenter au feu; mais un sien compagnon dit qu'il s'y mettroit pour luy, contre ledit cordellier: et lors un compagnon dudit cordellier se présenta de l'autre costé. Et fut pris jour qu'ils devoient entrer dedans le feu, et tous deux se présentèrent, accompagnés de leurs religieux, au jour nommé; mais le jacobin apporta le Corpus Domini en sa main, et les cordelliers vouloient qu'il l'otast, et aussi la Seigneurie: ce qu'il ne voulut point faire. Et ainsi s'en retournèrent à leur couvent: et le peuple, esmu par les ennemys dudit frère, par commission de cette Seigneurie, l'allèrent prendre audir couvent, luy troisiesme, et d'entrée le géhennèrent à merveilles. Le peuple tua le principal homme de la ville, amy dudit frère, appellé Francisque Valory. Le Pape leur envoya pouvoir et commissaire pour faire le procès; et, fin de compte, ils les bruslèrent tous trois. Les charges n'estoient sinon qu'il mettoit discort en la ville, et que ce qu'il disoit de prophétie, il le sçavoit par ses amys qui estoient au Conseil. Je ne les veux point accuser ni excuser, et ne sçay s'ils ont fait bien ou mal de l'avoir fait mourir; mais il a dit maintes choses vrayes, que ceux de Florence n'eussent sçu luy avoir dites. Mais touchant le roy, et des maux qu'il dit luy devoir advenir, luy est advenu ce que vous voyez: qui fut, premier, la mort de son fils, puis la sienne: et ay vu des lettres qu'il escrivoit audit seigneur.


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