Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


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Chapitre XXIII

De quelques dissentions d'entre le roy Charles et Ferrand de Castille, et des ambassadeurs envoyés de l'un à l'autre, pour les apaiser.

D

epuis le commencement de l'an mil quatre cens quatre vingts et seize (que jà estoit le roy deçà les monts trois ou quatre mois y avoit), jusques en l'an mil quatre cens quatre vingts et dix huit, ne fit le roy autre chose en Italie: et me trouvay tout ce temps avec luy, et estoye présent à la pluspart des choses. Et alloit le roy de Lyon à Moulins et de Moulins à Tours, et partout faisoit des tournoys et des joustes, et ne pensoit à autres choses. Ceux qui avoient plus de crédit à l'entour de luy estoient tant divisés que plus ne le pouvoient: les uns vouloient que l'entreprise d'Italie continuast (c'estoient les cardinal et séneschal), voyant leur profit et auctorité et passoit tout par eux; d'autre costé estoit l'amiral, qui avoit eu toute l'auctorité avec le jeune roy avant ce voyage. Cettuy-là vouloit que ces entreprises demourassent de tous points; et y voyoit son profit, et s'attourner à sa première auctorité, et les autres la perdre: et ainsi passèrent les choses un an et demy ou environ.
   Durant ce temps alloient ambassadeurs devers le roy et royne de Castille, car fort désiroit le roy apaiser ce bout, qui estoit en guerre: et estoient forts par merre et par terre. Combien que par la terre fissent peu d'exploit, par mer avoient fort aydé au roy Ferrand et Frederic: car Cécile est voisin du royaume de Naples d'une lieue et demye, à l'endroit de Reges en Calabre, et aucuns veulent dire qu'autresfois fut toute terre, mais que la mer a fait cette ouverture que l'on appelle de présent le Fars de Messine; et en Cécile, dont le roy et royne de Castille estoient grands seigneurs, vinrent grands secours à Naples, tant de carvelles qu'ils avoient envoyées d'Espagne que de gens; et en Cécile mesmes se trouva quelque nombre d'hommes d'armes qui estoient passés en Calabre avec une quantité de génétaires, et faisoient la guerre à ceux qui estoient là pour le roy. Leurs navires estoient sans cesse avec ceux de la ligue: ainsi, quand tout estoit assemblé, le roy estoit beaucoup trop foible par la mer. Par ailleurs fit le roy de Castille peu de dommage au roy. Grand nombre de gens de cheval entrèrent en Languedoc et y firent du pillage, et couchèrent audit pays; et en fut plusieurs qui furent sur ledit pays deux ou trois ou quatre jours; autre exploit ne firent-ils. Monseigneur de Saint-André, de Bourbonnois, estoit à cette frontière pour monseigneur le duc de Bourbon, gouverneur du Languedoc. Celuy-là entreprit de prendre Sausses, une petite ville qui estoit en Roussillon, car de là ils faisoient la guerre au roy: et deux ans devant leur avoit le roy rendu ledit pays de Roussillon, où est assis le pays de Perpignan, et cette petite ville est au pays. L'entreprise estoit grande parce qu'il y avoit largement gens, selon le lieu, et des gentilshommes de la maison du roy de Castille mesmes, et leur armée aux champs, logée à une lieue près, qui estoit plus grosse que la nostre; toutesfois ledit seigneur de Saint-André conduisit son entreprise si sagement et si secrettement que, en dix heures, il prit ladite place. Et icelle fut prise par assaut, et y mourut trente ou quarante gentilshommes d'estime, Espagnols: entre les autres, le fils de l'archevesque de Saint-Jacques, et trois ou quatre cens autres hommes, lesquels ne s'attendoient point que si tost on les dust prendre: car ils n'entendoient point quel exploit faisoit notre artillerie, qui, à la vérité, passe toutes les artilleries du monde.
   Et voilà tout l'exploit qui fut fait entre ces deux roys, mais ce fut honte et descry au roy de Castille, vu que son armée estoit si grosse; mais quand Nostre Seigneur veut commencer à punir les gens, il leur advient volontiers de telles petites douleurs au commencement: car il advint bien de plus grandes auxdits roy et royne tost après, et si fit-il à nous. Grand tort avoient lesdits roy et royne d'ainsi s'estre parjurés envers le roy, après cette grande bonté que leur avoit faite de leur avoir rendu ledit pays de Roussillon, qui tant avoit cousté à réparer et garder à son père: lequel l'avoit en gage pour trois cens mil escus, qu'il leur quitta, et tout cecy afin qu'ils ne l'empeschassent point à sa conqueste qu'il espéroit faire dudit royaume de Naples: et refirent les anciennes allyances de Castille (qui sont de roy à roy, de royaume à royaume, d'homme à homme de leurs subjets), où ils promirent de ne l'empescher point à ladite conqueste et ne marier nulles de leurs filles en ladite maison de Naples, d'Angleterre, ni de Flandres: et cette estroite offre de mariage vint de leur costé, et en fit l'ouverture un cordellier appellé frère Jean de Mauléon, de par la royne de Castille; et dès qu'ils virent la guerre encommencée, et le roy à Rome, ils envoyèrent leurs ambassadeurs partout pour faire allyances contre le roy, et mesmes à Venise,j'estoye: et là se fit la ligue, dont j'ay tant parlé, du Pape, roy des Romains, eux, la Seigneurie de Venise et le duc de Milan; et incontinent commencèrent la guerre au roy, disans que telle obligation n'estoit point de tenir que de ne pouvoir marier leurs filles à ces roys dont j'ay parlé (dont ils en avoient quatre, et un fils): et d'eux-mesmes estoit venue cette ouverture, comme avez vu.
   Or pour retourner à mon propos, et que toutes ces guerres d'Italie estoient faillies, et que le roy ne tenoit plus que Gayette audit royaume de Naples (car encores la tenoit-il quand les pratiques de paix commencèrent entre lesdits roys, mais tost après fut perdue) et aussi ne se faisoit plus nulle guerre du costé du Roussillon, mais gardoit chascun le sien; ils envoyèrent vers le roy Charles un gentilhomme et des religieux de Montferrat: car toutes leurs œuvres ont fait mener et conduire par telles gens, ou par hypocrisie ou afin de moins despendre: car ce frère Jean de Mauléon, cordellier, dont a esté parlé, mena le traité de faire rendre le Roussillon. Ces ambassadeurs dont j'ay parlé prièrent au roy, d'entrée, qu'il luy plust jamais n'avoir souvenance du tort que lesdits roy et royne luy tenoient (on nomme tousjours la royne parce que la Castille est de son costé: aussi elle avoit la principale auctorité, et a esté un fort honorable mariage que le leur); après, commençoient une trève, y comprenant toute leur ligue, et que le roy demourast en possession de Gayette, et autres places qu'il avoit au royaume de Naples, et qu'il les pourroit avitailler à son plaisir durant la trève, et que l'on prist une journée, où se trouveroient ambassadeurs de toute la ligue, pour traiter paix, qui voudroit; et après vouloient continuer lesdits roys en leur conqueste ou entreprise sur les Maures et passer la mer qui est entre Grenade et Afrique, dont la terre du roy de Fez leur estoit la plus prochaine. Toutesfois aucuns ont voulu dire que leur vouloir n'y estoit point et qu'ils se contenteroient de ce qu'ils avoient fait, qui est d'avoir conquis le royaume de Grenade, qui, à la vérité, a esté une belle et grande conqueste et la plus belle qui ait esté de nostre temps, et que jamais leurs prédécesseurs ne sçurent faire; et voudroye, pour l'amour d'eux, que jamais n'eussent entendu à autre chose, et tenu à nostre roy ce qu'ils luy avoient promis.
   Le roy renvoya quant et ces deux ambassadeurs le seigneur de Clérieux, de Dauphiné, et taschoit le roy de faire paix et trève avec eux, sans y comprendre la ligue: toutesfois, s'il eust accepté leur offre, il eust sauvé Gayette, qui estoit souffisant, pour recouvrer le royaume de Naples, vu les amys que le roy y avoit. Quand ledit de Clérieux revint, il apporta pratique nouvelle, et jà estoit perdue Gayette avant qu'il fust en Castille. Cette nouvelle ouverture fut que le roy et eux retournassent en leur première et ancienne amytié, et qu'eux deux, à butin, entreprissent toute la conqueste d'Italie et à communs despens, et que les deux roys fussent ensemble; mais, premier, vouloient la trève générale, où toute la ligue fust comprise, et qu'une journée se tinst en Piémont où chascun pourroit envoyer ambassadeurs: car honnestement ils se vouloient despartir de ladite ligue. Toute cette ouverture, à mon advis et à ce qu'on m'a depuis donné à entendre, n'estoit que dissimulation et pour gagner temps, et pour laisser reposer ce roy Ferrand (qui encores vivoit) et ce dom Frederic, nouveau entré en ce royaume; toutesfois, ils eussent bien voulu ledit royaume leur, car ils avoient meilleur droit que ceux qui l'ont possédé; mais la maison d'Anjou, dont le roy a le droit, dit aller devant; mais, de la nature dont il est et les gens qui y habitent, il me semble qu'il est à celuy qui le peut posséder, car ils ne veulent que mutation.
   Depuis y retourna ledit seigneur de Cérieux et un appelé Michel de Grammont, sur aucunes ouvertures. Ledit de Clérieux portoit quelque peu d'affection à cette maison d'Arragon et espéroit avoir le marquisat de Cotron, qui est en Calabre, que ledit roy d'Espagne tient de cette conqueste dernière que ses gens firent audit pays de Calabre: et ledit de Clérieux le prétend sien, et est homme bon et qui aysément croit, et par espécial tels personnages. A la deuxiesme fois qu'il revint, il amena un ambassadeur desdits roys; et rapporta ledit de Clérieux qu'ils se contenteroient d'avoir ce qui est le plus prochain de Cécile, pour ledit droit qu'ils pretendoient audit royaume de Naples, qui est Calabre, et que le roy prist le reste; et qu'en personne viendroit le roy de Castille en ladite conqueste, et payeroit autant de la despence de l'armée comme le roy: et jà tenoit et tient quatre ou cinq places fortes en Calabre, dont Cotron est l'une, qui est cité bonne et forte. Je fus présent au rapport: et à plusieurs sembla que ce n'estoit qu'abus, et qu'il falloit là envoyer quelqu'un bien entendu, et qu'il joignist cette pratique de plus près; parquoy fut joint avec les premiers le seigneur du Bouchage, homme bien sage et qui avoit eu grand crédit avec le roy Louis, et encores de présent avec le roy Charles, fils dudit feu roy Louis. L'ambassadeur que ledit de Clérieux avoit amené ne voulut jamais confermer ce que ledit de Clérieux disoit; mais disoit qu'il croyoit que ledit de Clérieux ne le diroit pas si ses seigneurs ne luy eussent dit, ce qui confermoit l'abusion: ni nul ne pouvoit croire que le roy de Castille y vinst en personne, ni qu'il voulsist ou y pust autant despendre que le roy.
   Après que ledit seigneur du Bouchage, de Clérieux, et Michel de Grammont, et autres, furent venus devers lesdits roy et royne de Castille, ils les firent loger en un lieu où nul ne communiquoit avec eux, et avoient gens qui s'en prenoient garde, et lesdits roy et royne parlèrent avec eux par trois fois; mais quand ce vint que ledit du Bouchage leur dist ce qu'avoit rapporté ledit de Clérieux et ledit Michel de Grammont, ils firent responce qu'ils avoient bien parlé par forme de devis, mais non point autrement, et que très volontiers se mesleroient de ladite paix, et de la faire à l'honneur du roy et à son profit. Ledit de Clérieux fut bien mal content de cette responce, et non sans cause, et soutint devant eux, présent ledit seigneur du Bouchage, qu'ainsi luy avoient dit. Lors fut conclu par ledit seigneur du Bouchage et ses compagnons une trève à deux mois de desdit, sans y comprendre la ligue; mais bien y comprenoit ceux qui avoient espousé leurs filles et les pères de leurs gendres (c'estoit le roy des Romains et d'Angleterre), car le prince de Galles est bien jeune; et en ont encores une à marier, car ils avoient quatre filles. L'aisnée estoit veufve et avoit espousé le fils du roy de Portugal, dernier trespassé, lequel se rompit le col devant elle, en passant une carrière sur un genest, trois mois après ce qu'il l'eut espousée.
   Arrivé que fut ledit du Bouchage et fait son rapport, connut le roy qu'il avoit bien fait d'y avoir envoyé ledit du Bouchage et qu'au moins estoit assuré de ce dont il estoit en doute: et luy sembloit bien que ledit de Clérieux avoit cru trop de léger. Oultre luy dit ledit du Bouchage qu'autre chose n'avoit pu faire ladite trève, et qu'il estoit au choix du roy de l'arrester ou refuser. Le roy l'arresta; et aussi elle estoit bonne, vu que c'estoit séparation de cette ligue qui tant l'avoit destourbé en ses affaires et que nulle manière n'avoit sçu trouver de la despartir: si l'avoit-il par toutes voyes essayé. Encores luy dit ledit du Bouchage qu'après luy venoient ambassadeurs devers le roy, et que lesdits roy et royne luy avoient dit, à son partement, qu'ils auroient pouvoir de conclure une bien bonne paix; et aussi dit ledit du Bouchage qu'il avoit laissé malade le prince de Castille, leur seul fils.


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