Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


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Chapitre XXI

Comment les nouvelles de la perte du chasteau de Naples vinrent au roy; de la vendition des places des Florentins à diverses gens; du traité d'Estelle en la Pouille, au grand dommage des François; et de la mort du roy Ferrand de Naples.

L

e trespas de monseigneur le Dauphin, seul fils du roy Charles huitiesme, fut environ le commencement de l'an mil quatre cens quatre vingts et seize, qui luy fut la plus grande perte que jamais luy fust advenue ni qui luy pust advenir: car jamais n'a plus eu enfant qui ait vescu. Ce mal ne vint point seul: car, en ce propre temps, luy vinrent nouvelles que le chasteau de Naples estoit rendu par ceux que monseigneur de Montpensier y avoit laissés, par famine, et aussi pour avoir les ostages que ledit seigneur de Montpensier avoit baillés (qui estoit monsieur d'Alègre, un des enfans de la Marche, d'Ardene, un appellé de la Chapelle, de Loudonnois, et un appellé Jehan Roquebertin, Cathelan): et revinrent par mer ceux qui estoient audit chasteau. Une autre honte et dommage luy advint, qu'un appellé Entragues, qui tenoit la citadelle de Pise (qui estoit le fort, et qui tenoit cette cité en sujétion), bailla ladite citadelle aux Pisans: qui estoit aller contre le serment du roy qui deux fois jura aux Florentins de leur rendre ladite citadelle et autres places, comme Cersanne, Sarrasanne, Pietresainte, Librefacto et Mortron que les Florentins avoient presté audit seigneur (à son grand besoin et nécessité) à son arrivée en Italie, et donné six vingts mil ducats dont il ne restoit que trente mil à payer: en quelque autre endroit en a esté parlé. Mais toutes ces places furent vendues. Les Genevois achetèrent Cersanne et Sarrasanne, et les leur vendit un bastard de Saint-Pol. Pietresainte vendit encores ledit Entragues aux Lucquois, et Librefacto aux Vénissiens; le tout à la grand honte du roy, et de ses subjets, et dommage, et consommation de la perte du royaume de Naples. Le premier serment (comme dit est ailleurs) que le roy fit de restitution desdites places fut fait à Florence, sur le grand autel, en la grande église de Saint-Jean; le second fut en Ast. Quand il fut retourné, prestèrent les Florentins trente mil ducats comptant audit seigneur (qui en avoit bien grand besoin) par condition que, si Pise se rendoit, que le roy ne payeroit riens de ladite somme et seroient rendus les gages et bagues qu'on leur bailloiit; et si devoient prester audit seigneur encores les soixante mil ducats et les faire payer comptant, au royaume de Naples, à ceux qui encores estoient là pour le roy, et tenir audit royaume trois cens hommes d'armes continuellement (à leurs despens) au service dudit seigneur jusques à la fin de l'entreprise. Et pour cette mauvaisté dite, riens ne se fit de ces choses; et fallut rendre lesdits trente mil ducats que les Florentins avoient prestés; et tout ce dommage par faute d'obéyssance et pour rapports en l'oreille, car aucuns des plus près de luy donnèrent cœur audit Entragues d'ainsi le faire.
   En ce propre temps, deux mois plus ou moins, au commencement de cette année mil quatre cens quatre vingt et seize, voyant monseigneur de Montpensier, le seigneur Virgile Ursin, messire Camille Vitelly et autres capitaines françois que tout estoit ainsi perdu, ils se mirent aux champs et prirent quelques petites places; et là leur vint au devant le roy Ferrand, fils du roy Alfonse (qui s'estoit voué de religion, comme avez vu devant). Et avec ledit Ferrand estoit le marquis de Mantoue, frère de la femme dudit Montpensier et capitaine général des Vénissiens, qui trouvèrent logé ledit Montpensier à une ville, appellée l'Estelle, lieu très desadvantageux pour eux pour avoir vivres; et en un haut fortifièrent leurs logis, comme ceux qui craignoient la bataille: car ledit roy Ferrand et ses gens avoient tousjours esté battus en tous lieux (et ledit marquis en venant à Fornoue) où nous avions combattu. Et avoient Vénissiens en gage six places en la Pouille, de grande importance, comme Brandis, Trane, Gallepoly, Crana, Otrante, Monopoly; Tarente aussi, qu'ils avoient pris sur nous (qui valoit peu); et prestèrent quelque somme d'argent audit roy Ferrand, et comptèrent le service de leurs gens d'armes qu'ils avoient audit royaume (et tant qu'ils tiennent lesdites places pour deux cens cinquante mil ducats, et puis veulent compter la despence de les garder). Et croy que leur intention n'est point de les rendre, car ils ne l'ont point de coutume quand elles leur sont bien séantes, comme sont celles icy, qui sont de leur costé du gouffre de Venise: et par ce moyen sont vrays seigneurs du gouffre, qui est une chose qu'ils désirent bien. Et me semble que dudit Otrante, qui est le fin bout du gouffre, y a neuf cens milles jusques à Venise. Le Pape y a Encosne et autres places entre deux; mais il faut que tout paye gabelle à Venise, qui veut nager par ledit gouffre: et est plus grand'chose pour eux d'avoir acquis ces places que beaucoup de gens n'entendoient, et en tirent grands blés et huiles, qui leurs sont deux choses bien séantes.
   Audit lieu dont je parle survint question entre les nostres: tant pour les vivres (qui se commencèrent à accourcir) que pour faute d'argent: car il estoit du aux gens d'armes un an et demy et plus, et avoient enduré de grandes povretés. Aux Allemans estoit aussi largement du, mais non point tant: car tout l'argent que monseigneur de Montpensier pouvoit finer audit royaume, c'estoit pour eux. Toutesfois il leur restoit du un an et plus; mais ils avoient pillé plusieurs petites villes, dont ils estoient enrichis. Toutesfois, si les quarante mil ducats que tant de fois leur avoit promis envoyer eussent esté ou on l'eust sçu qu'ils eussent esté à Florence, le débat qui y advint n'y fust point advenu; mais tout estoit sans espoir. Toutesfois, comme m'ont dit plusieurs des chefs, si nos gens eussent esté d'accord pour combattre, il leur sembloit qu'ils eussent gagné la bataille; et quand ils l'eussent perdue, ils n'eussent point perdu la moytié des gens qu'ils perdirent en faisant un si vilain accord qu'ils firent. Monseigneur de Montpensier et le seigneur Virgile Ursin, qui estoient les deux chefs, vouloient la bataille; et ceux-là sont morts en prison, et ne leur fut point observé ledit appointement. Ces deux que je dis chargèrent monseigneur de Percy, un jeune chevalier d'Auvergne, d'avoir esté cause que l'on ne combattist: il estoit un très mauvais chevalier et peu obéyssant à son chef.
   Il y avoit deux sortes d'Allemans en cet ost. Il y pouvoit avoir quinze cens Suisses, qui y avoient esté dès ce que le roy y alla: ceux-là le servirent loyaument jusques à la mort, et tant que plus on ne sçauroit dire. Il en y avoit d'autres, que nous appelons communément Lancequenets (qui vaut autant à dire comme compagnons du pays), et ceux-là hayent naturellement les Suisses, et les Suisses eux. Ils sont de tous pays, comme de dessus le Rhin et du pays de Souabe; il en y avoit aussi de pays de Vaux, en Senonie, et du pays de Gueldres. Tout cecy montoit environ sept ou huit cens hommes, qu'on avoit envoyés nouvellement avec un payement de deux mois, qui estoit mangé; et quand ils arrivèrent là, ils ne trouvèrent autre payement. Ceux-ci se voyant en péril et nécessité, ils ne nous potyèrent point l'amour que font les Suisses, pratiquèrent et se tournèrent du costé dudit dom Ferrand: et pour vette cause, et pour la division des chefs, nos gens firent un vilain et infame appointement avec ledit dom Ferrand, qui bien jura de le tenir: car ledit marquis de Mantoue voulut bien assurer la personne de son beau-frère monsieur de Montpensier.
   Par ledit accord, ils se rendirent tous en la main de leurs ennemys et leur baillèrent toute l'artillerie du roy, et leur promirent faire rendre toutes les places que le roy avoit audit royaume, tant en Calabre, où estoit monseigneur d'Aubigny, qu'en l'Abousse, où estoit messire Gracien des Guerres, avec Gayette et Tarente: et, par ce moyen, ledit roy Ferrand les devoit envoyer en Provence par mer, leurs bagues sauves, lesquelles ne valoient guères. Ledit roy Ferrand les fit tous mener à Naples: et estoient cinq ou six mil personnes, ou plus. Si déshonneste appointement n'a esté fait de nostre temps ni n'advint devant; et n'en ay lu de semblable, fors celui qui fut fait par deux conseillers romains (comme dit Titus Livius) avec les Samnitiens, qu'on veut dire estre ceux de Bénévent, en un lieu appellé lors les furcques Caudines, qui est certains pays de montagnes: lequel appointement les Romains ne voulurent tenir, et renvoyèrent prisonniers les deux conseillers aux ennemys.
   Et quand nos gens eussent combattu et perdu la bataille, ils n'eussent point perdu tant de morts: car les deux parts des nostres y moururent par famine ou peste, tant furent gardés dedans les navires, en l'isle de Prusse où ils furent envoyés depuis par ledit roy Ferrand: et mesmes y mourut monsieur de Montpensier (aucuns disans de poison, aucuns disans de fièvres, ce que je croy mieux). Et ne croy point que de tout ce nombre revint jamais quinze cens personnes: car des Suisses, qui estoient bien treize cens, n'en revinp point plus de trois cens cinquante, et tous malades, lesquels doivent estre loués de leur loyauté: car jamais ne voulurent prendre le party du roy Ferrand, et eussent avant enduré la mort, comme plusieurs firent audit lieu de Prusse, tant de chaleur et de maladie comme de faim: car on les tint en ces navires, par longtemps, en si grande extrémité de vivres qu'il n'est de croire. Je vis revenir ceux qui en revinrent, et par espécial les Suisses, qui rapportèrent toutes leurs enseignes; et monstroient bien à leurs visages qu'ils avoient beaucoup souffert, et tous estoient malades; et quand ils partirent des navires pour un peu prendre l'air, on leur haussoit les pieds. Ledit seigneur Virgile s'en pouvoit bien aller en ses terres, par ledit appointement, et son fils, et tous Italiens qui servoient le roy; toutesfois ils le retinrent et sondit fils légitime aussi, car il n'en avoit qu'un; bien avoit un bastard, homme de bien, appellé le seigneur Carlo. Plusieurs Italiens de leur compagnie les destroussèrent en s'en allant. Si cette mal adventure ne fust tombée que sur ceux qui avoient fait ledit appointement, on ne les devroit point plaindre.
   Tost après que ledit roy Ferrand eut reçu cet honneur dont j'ay parlé dessus, et que de nouveau avoit esté marié avec la fille de son grand'père le roy Ferrand (qu'il avoit eue de la sœur du roy de Castille, de présent régnant, et si estoit sœur du roy Alfonse son propre père), qui estoit fille de treize ou quatorze ans, il prit une fièvre continue, dont en peu de jours mourut; et vint la possession du royaume au roy Frederic (qui de présent le tient), oncle dudit Ferrand. Ce me semble horreur de parler d'un tel mariage, dont en ont fait jà plusieurs en cette maison, de fresche mémoire, comme depuis trente ans en çà. Et fut ladite mort tost après ledit appointement, qui fut fait à Estelle, l'an mil quatre cens quatre vingts et seize. Et s'excusoient ledit roy dom Ferrand et ledit dom Frederic (depuis qu'il fut roy), sur ce que monsieur de Montpensier ne faisoit point rendre lesdites places qu'il avoit promis en faisant ledit traité. Et Gayette et autres n'estoient point en sa main: combien qu'il fust lieutenant du roy, si n'estoient point tenus ceux qui tenoient les places pour le roy de les rendre par son commandement, combien que le roy n'y eust guères perdu: car elles coustoient beaucoup depuis à garder et avitailler, et si se perdirent. Et ne pense mentir (car j'estoye présent à voir despescher, trois ou quatre fois, ceux qui allèrent pour avitailler et secourir les chasteaux de Naples, un coup, et après jusques à trois, pour avitailler Gayette), mais ces quatre voyages coustèrent plus de trois cens mil francs, et si furent voyages perdus.


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