Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


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Chapitre XIX

Comment le roy renvoya le seigneur d'Argenton à Venise pour les conditions de la paix, lesquelles refusèrent les Vénissiens, et des tromperies du duc de Milan.

M

a charge estoit, à Venise, sçavoir s'ils vouldroient accepter cette paix et passer trois articles: le premier, rendre Monopoly, qu'ils avoient pris sur nous; l'autre de retirer le marquis de Mantoue, et autres qu'ils avoient au royaume de Naples, du service du roy Ferrand; la tierce, qu'ils desclarassent que le roy Ferrand n'estoit de la ligue qu'ils avoient faite de nouveau, où estoit nommé seulement le Pape, le roy des Romains, le roy d'Espagne et le duc de Milan. Et quand j'arrivay audit lieu de Venise, ils me recueillirent honorablement, mais non point tant qu'ils avoient fait au premier coup: aussi nous estions en inimytié desclarée, et la première fois nous estions en paix. Je dis ma charge au duc de Venise, et il me dit que je fusse le très bien venu et que de bref il me feroit responce, et qu'il se conseilleroit avec son sénat.
   Par trois jours ils firent processions généralles, et grandes aumosnes et sermons publics, priant Nostre Seigneur qu'il leur donnast grace de prendre bon conseil; et me fut dit que souvent le font en cas semblable. Et, à la vérité, ce me semble la plus révérente cité que j'aye jamais vue aux choses ecclésiastiques et qui ont leurs églises mieux parées et accoutrées: et en cela les tiens assez esgaux aux Romains, et croy que la grandeur de leur Seigneurie vient de là, qui est digne d'augmenter plustost que d'appetisser. Pour conclusion de mon affaire, j'attendis quinze jours avant qu'avoir responce, qui fut de refuz de toutes mes demandes: disans n'avoir nulle guerre avec le roy, et que ce qu'ils avoient fait c'estoit pour ayder à leur allyé le duc de Milan que le roy vouloit destruire. Et firent parler à part avec moy le duc, qui m'offrit bon appointement: qui fut que le roy Ferrand feroit hommage au roy du royaume de Naples et du consentement du Pape, et qu'il payeroit cinquante mil ducats l'an de cens, et quelque somme comptant, et qu'ils presteroient; et entendoient, moyennant ce prest, avoir entre leurs mains les places qu'ils ont en la Pouille, comme Brandis, Otrante, Trani, et d'autres; et aussi bailleroit ledit dom Ferrand ou laisseroit au roy quelque place ou quartier de la Pouille, pour sureté: et vouloient dire Tarente, que le roy tenoit encores, et en eust baillé une ou deux davantage: et s'offroient de les bailler de ce costé, parce que c'estoit le plus loin de nous et en lieu pour servir contre le Turc, dont le roy avoit fort parlé quand il entra en Italie, disant qu'à cette fin faisoit cette entreprise, et pour en estre plus près: qui fut une très meschante invention, car c'estoit mensonge, et à Dieu ne peut-l'on celer les pensées. Outre, m'offroit ledit duc de Venise que, si ledit roy vouloit entreprendre contre le Turc, qu'il auroit assez places en ce que je dis, et que toute Italie y contribueroit, et que le roy des Romains feroit la guerre de son costé aussi; et que le roy et eux tiendroient toute Italie, et que nul ne contrediroit à ce qu'il ordonneroit; et que, pour leur part, serviroient le roy avec cent gallées, à leurs despens, et de cinq mil chevaux par terre.
   Je pris congé dudit duc et de sa Seigneurie, disant que en feroye le rapport au roy. Je revins à Milan; et trouvay le duc de Milan à Vigesve, où estoit un maistre d'hostel du roy, appellé Rigaut Dorelles, ambassadeur pour le roy. Ledit duc vint au devant de moy, faignant chasser: car ils sont ainsi honorables aux ambassadeurs. Il me fit loger en son chasteau, en très grand honneur. Je luy suppliay de pouvoir parler à luy à part. Il dit qu'il le feroit, mais il monstroit signe de ne le chercher point. Et le vouloye presser de ces naves qu'il nous avoit promises par ce traité de Versay, qui estoient en estat de partir (et encores tenoit ledit chasteau de Naples), et il faignoit de les bailler: et estoit à Gènes, pour le roy, Peron de Basche, son maistre d'hostel, et Estienne de Neves, qui soudainement m'escrivirent dès ce qu'ils sçurent ma venue là, se doulant de la tromperie du duc de Milan qui faignoit de leur bailler les naves, et, au contraire, en avoit envoyé deux contre nous. L'un jour respondit le gouverneur de Gènes qu'il ne souffriroit point que lesdites naves fussent armées des François et qu'en chascune n'en mettroit que vingt cinq, et maintes autres excuses de cette sorte, dissimulant et attendant les nouvelles que ledit chasteau de Naples fust rendu, où ledit duc sçavoit bien qu'il n'y avoit vivres que pour un mois environ; et l'armée qui se faisoit en Provence n'estoit point suffisante pour faire ledit secours, sans lesdites deux naves: car les ennemys avoient devant ledit chasteau grosse armée de mer, tant d'eux que des Vénissiens et du roy d'Espagne.
   Trois jours je fus avec ledit duc. L'un jour il mit en conseil, se courrouçant que ne trouvoye pas bonne la responce qu'il faisoit touchant lesdites naves; et disoit que, par le traité de Versay, il avoit bien promis de servir avec deux naves, mais qu'il n'avoit point promis de laisser monter nuls François dessus. A quoy je respondis que cette excuse me sembloit bien maigre, et que si, d'aventure, il me prestoit une bonne mule pour passer les monts, que feroit-il pour moy de la me faire mener en main et que je n'en eusse que la vue sans pouvoir monter dessus? Après longs débats, il me retira en une galerie, à part: là luy monstray la peine que d'autres et moy avions prise pour ce traité de Versay et le péril en quoy il nous mettoit, d'aller ainsi au contraire et d'ainsi faire perdre au roy ses chasteaux, qui estoit la totale perdition dudit royaume de Naples, qui seroit hayne perpétuelle entre le roy et luy: et luy offris la principauté de Tarente, avec la duché de Bari, car jà il la tenoit. Luy disoye le péril en quoy il se mettoit, et toute l'Italie, de vouloir consentir que Vénissiens eussent ces places en la Pouille. De tout il confessoit que je disoye vérité, par espécial des Vénissiens; mais, pour toute conclusion, il me dit qu'avec le roy ne pouvoit trouver nulle sureté, ni fiance.
   Après ces devises, je pris congé dudit duc de Milan, lequel me consuisit une lieue; et au partir advisa une plus belle mensonge (ainsi on doit parler des princes), et luy sembloit bien que je m'en alloye bien mélancolique: ce fut qu'il me dit soudainement, comme un homme qui change de propos, qu'il me vouloit monstrer un tour d'amy, afin que le roy eust occasion de me faire bonne chère; et que lendemain il feroit partir messire Galéas (qui estoit le tout quand il nommoit cettuy-là) pour aller faire partir lesdites naves et joindre avec nostre armée; et qu'encores il vouloit faire ce service au roy que de luy sauver son chasteau de Naples, et que en ce faisant il luy sauveroit le royaume de Naples (il disoit vray, s'il l'eust fait); et que, quand elles seroient parties, il m'escriroit de sa main afin que par moy le roy en sçust des nouvelles le premier et qu'il vist que je luy auroye fait ce service, et que le courrier me joindroit avant que je fusse à Lyon. Et en cette bonne espérance je me partis et me mis à passer les monts, et n'ouÿs venir poste derrière moy que je ne cuidasse que ce fust celuy qui me devoit apporter les lettres dessusdites, combien que j'en faisoye quelque doute, connoissant l'homme. Et vins jusques à Chambéry,je trouvay monseigneur de Savoye qui me fist bonne chère et me retint un jour; et puis je vins à Lyon (sans ce que mon courrier vinst) du tout faire mon rapport au roy, qui lors estoit entendant à faire bonne chère et jouster: et de nulle autre chose ne luy chaloit.
   Ceux qui avoient esté courroucés de la paix de Versay furent fort joyeux de la tromperie que nous avoit fait le duc de Milan, et en crut leur auctorité; et me lavèrent bien la teste, comme on a accoutumé de faire, aux cours des princes, en semblable cas. Bien estoye iré et marry. Je comptay au roy, et monstray par escript, l'offre que les Vénissiens luy faisoient, qu'avez entendu devant: dont il ne fit nulle estime, et moins encores le cardinal de Saint-Malo, qui estoit celuy qui conduisoit tout. Toutesfois, j'en parlay une autre fois, et me sembloit qu'il eust mieux valu accepter cette offre que de perdre le tout: et aussi je ne voyoye point gens pour conduire telle entreprise, et n'appeloient nul qui leur pust ayder, ou le moins souvent qu'ils pouvoient. Le roy l'eust bien voulu; mais il estoit craintif de desplaire à ceux à qui il donnoit le crédit, et par espécial à ceux qui menoient ses finances, comme ledit cardinal, ses frères et parens. Et est belle exemple pour les princes: car il faut qu'ils prennent la peine de conduire eux-mesmes leurs affaires pour le moins, et quelquesfois en appeller d'autres, selon les matières, et les tenir presque esgaux: car s'il en y a un si grand que les autres le craignent (comme fit le roy Charles huitiesme et a fait jusques icy, qui tousjours en a eu un), celuy-là est roy et seigneur, quant à l'effet, et se trouve le maistre mal servy: comme il a fait de ces gouverneurs, qui ont très bien fait leurs besognes et mal les siennes, et en a esté moins estimé.


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