Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


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Chapitre XVIII

Comment la paix fut conclue entre le roy et le duc d'Orléans d'un costé, et les ennemys de l'autre, et des conditions et articles qui furent contenus en ladite paix.

E

stans toutes ces questions parmy nous, et que ledit duc d'Orléans en prit débat avec le prince d'Orenge jusques à le desmentir, nous retournasmes, ledit mareschal, le seigneur de Piennes, le président de Gannay, le seigneur de Morvilliers, le vidame de Chartres et moy, en l'ost des ennemys, et conclusmes une paix, croyans bien par les signes que voyions qu'elle ne tiendrait point; mais nous avions nécessité de la faire, pour maintes raisons qu'avez entendues et pour la saison d'yver qui nous y contraignoit, et aussi par faute d'argent, et pour nous despartir honorablement, avec une honorable paix par escrit, qui se pourroit envoyer partout, comme elle fut: et ainsi l'avoit conclu le roy, en un grand conseil, présent le duc d'Orléans. La substance estoit que le duc de Milan serviroit le roy de gens contre tout le monde; et, en ce faisant, il feroit équiper deux navires à ses despens pour aller secourir le chasteau de Naples, qui encores tenoit, et, l'année après, de trois; et de sa personne serviroit le roy derechef à l'entreprise du royaume, au cas que le roy y retournast, et donneroit passage aux gens du roy; et, en cas que les Venissiens n'acceptassent la paix dedans deux mois et qu'ils voulsissent soustenir la maison d'Arragon, il devoit soustenir le roy contre eux, moyennant que tout ce que le roy prendroit de leurs terres luy seroit baillé, et employeroit sa personne et subjets; et quitoit au roy quatre vingt mil ducats, de cent vingt quatre mil qu'il luy avoit prestés en ce voyage que le roy avoit fait, et devoit bailler deux ostages de Gènes pour sureté, et fut mis le Chastellet entre les mains du duc de Ferrare, comme neutre, pour deux années: et payoit ledit duc de Milan la moytié de la garde qui estoit audit Chastellet, et le roy l'autre: et en cas que le duc de Milan fist riens de Gènes contre le roy, ledit duc de Ferrare pouvoit bailler ledit Chastellet au roy; et devoit bailler deux autres ostages de Milan, qu'il bailla; et aussi eussent fait ceux de Gènes, si le roy n'eust esté si hastif de partir; mais dès ce qu'il le vit party, il s'excusa.
   Dès ce que nous fusmes retournés de faire jurer cette paix au duc de Milan, et que les Vénissiens eurent pris terme de deux mois de l'accepter ou non (car plus avant ne se voulurent mettre), ledit seigneur jura aussi ladite paix, et dès le lendemain délibéra de partir, comme celuy qui avoit grande envie de retourner en France, et aussi avoit toute sa compagnie; mais la nuit, les Suisses qui estoient en nostre ost se mirent en plusieurs conseils, chascun avec ceux de son canton, et sonnèrent leurs tabourins, et tinrent leur reng (qui est la forme de conseil): et ces choses que je dis me conta Lornay, qui estoit un des chefs d'entre eux et tousjours a esté, et qui entend bien la langue, et estoit couché en l'ost et en vint advertir le roy.
   Les uns disoient qu'ils prissent le roy et toute sa compagnie, c'est assçavoir les riches. D'autres ne le consentoient point, mais bien qu'on luy demandast le payement de trois mois: disans qu'ainsi leur avoit esté promis, par le roy son père, que toutes les fois qu'ils sortiroient de leur pays avec leurs bannières, que tel payement devoient avoir. Autres vouloient qu'on ne prist que les principaux, sans toucher au roy, et se disposoient de l'exécuter: et avoient jà largement gens dedans la ville; mais avant qu'ils eussent conclu, le roy partit, et tira vers Trin, une ville du marquis de Montferrat. Toutesfois ils avoient tort: car il ne leur avoit esté promis qu'un mois de payement, aussi ne servirent point. Point fin de compte, on appointa avec eux, mais avant ils prirent ledit bailly de Dijon et Lornay (mais ce furent ceux qui avoient esté avec nous à Naples), qui tousjours avoient esté leurs chefs, pour avoit un payement de quinze jours pour eux en aller; mais les autres furent payés de trois mois, et monta bien le tout à cinq cens mil francs. Ils se fièrent en pleiges et en ostages, et ceci advint des François propres qui leur misrent cela en avant: car un de leurs capitaines en vint advertir le prince d'Orenge, qui le dit au roy: et c'estoit par despit de cette paix.
   Arrivé que fut le roy à Trin, il envoya vers le duc de Milan ledit mareschal, le président de Gannay et moy, afin qu'il voulsist venir devers ledit seigneur, pour parler à luy: et luy dismes plusieurs raisons pour le faire venir, et que cela seroit la vraye confirmation de la paix. Il nous dit plusieurs raisons au contraire, et s'excusa sur aucunes paroles que monseigneur de Ligny avoit dites qu'on le devoit prendre quand il fut devers le roy à Pavie, et d'autres paroles qu'avoit dites le cardinal qui avoit tout le crédit avec le roy. Il est bien vray que plusieurs foles paroles avoient esté dites: de qui que ce fut, je ne sçay; mais pour lors le roy avoit envie d'estre son amy. Il estoit en lieu appellé Bolie: il vouloit bien parler, une barrière entre eux et une rivière. Quand le roy eut sçu cette responce, il tira à Quiers, où il n'arresta qu'une nuit ou deux, et prit son chemin pour passer les monts; et me renvoya à Venise, et d'autres à Gènes, pour armer ces deux naves que ledit duc devoit prester; mais de tout ne fit riens, et leur laissa faire grand'despence et grand apprest, et puis les garda de partir; mais au contraire il en envoya deux contre nous, en lieu de tenir promesse.


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