Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


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Chapitre XVII

Comment le duc d'Orléans et sa compagnie furent délivrés, par appointement, de la dure calamité de Novarre, où ils estoient assiégés, et de la descente des Suisses pour secourir le roy et monseigneur d'Orléans.

L

e mareschal de Gié alla à ladite place avec d'autres du duc de Milan, et fit partir ledit duc d'Orléans seulement, à petite compagnie, qui à grand'joye en saillit. Estoient tant pressés ceux de ladite place de faim et de maladie, qu'il fallut que ledit mareschal laissast son neveu, appellé monsieur de Romefort, en ostage, promettant à ceux de dedans qu'ils partiroient tous dedans trois jours. Vous avez bien entendu comme, paravant, le bailly de Dijon avoit esté envoyé devers les Suisses, par tous leurs cantons, pour en assembler jusques à cinq mil, qui, à l'heure du partement du duc d'Orléans de la place de Novarre, n'estoient encores venus: car s'ils eussent esté venus, sans nul doute, à mon advis, on eust combattu; et combien que l'on fust bien sur qu'il en venoit plus largement que le nombre qu'on demandoit, si n'estoit-il possible d'attendre, pour l'extresme famine qui estoit en ladite place, où il mourut bien deux mil hommes, que de faim, que de maladie, et le reste estoit si maigre qu'ils sembloient mieux morts que vifs: et croy que jamais hommes n'endurèrent plus de faim (je n'y vouldroye alléguer le siège de Jerusalem). Et si Dieu les eust faits si sages que de vouloir mettre les blés dedans, qui estoient à l'environ ladite ville, quand au premier ils la prirent, ils ne fussent jamais venus en cet inconvénient, et se fussent leurs ennemys levés à leur grand'honte.
   Trois jours ou quatre après le partement dudit duc d'Orléans dudit Novarre, fut accordé des deux costés que tous les gens de guerre pourroient saillir, et furent ordonnés le marquis de Mantoue et messire Galéas de Saint-Severin, chefs de l'armée tant des Vénissiens que du duc de Milan, pour les conduire en sureté, ce qu'ils firent: et demoura la place entre les mains de ceux de la ville, qui firent serment de n'y mettre ni François, ny Italiens, jusques à ce que le tout fust conclu. Et demourèrent trente hommes au chasteau, à qui le duc de Milan laissoit avoir vivres pour leur argent, ce qu'il leur en falloit pour chascun jour seulement: et ne croyoit jamais nul qui ne l'eust vue, la povreté des personnes qui en sailloient. Bien peu de chevaux en saillit, car tout estoit mangé: et n'y avoit point six cens hommes qui se fussent pu deffendre, combien qu'il en saillit bien cinq mil cinq cens. Largement en demouroit par les chemins, à qui les ennemys propres faisoient de l'ayde. Je sçay bien que j'en sauvay bien cinquante pour un escu, auprès du petit chasteau que les ennemys tenoient, appelé Camerian, qui estoient couchés en un jardin, et à qui on donna de la souppe, et n'en mourut qu'un; sur le chemin en mourut environ quatre, car il y avoit dix mils de Novarre à Versay, où ils alloient. Le roy usa de quelque charité vers ceux qui arrivèrent audit Versay, et ordonna huit cens francs pour les despartir en aumosnes et aussi des payemens de leurs gages, et furent payés les morts et les vifs, et aussi des Suisses, dont il estoit bien mort quatre cens; mais quelque bien que on leur sçust faire, il mourut bien trois cens hommes audit Versay, les uns par trop manger, les autres par maladie, et largement sur les fumiers de la ville.
   Environ le temps que tout fut dehors, exceptés trente hommes qu'on avoit laissés au chasteau (dont chascun jour en sailloit quelqu'un), arrivèrent les Suisses, le nombre de huit ou dix mil hommes, en nostre ost, où y en avoit quelques deux mil qui avoient servy le voyage de Naples. Les autres demourèrent auprès de Versay, environ à dix mils, et ne fut point conseillé le roy de laisser joindre ces deux bendes, où estoient bien vingt deux mil, et croy que jamais ne se trouvèrent tant de gens de leur pays ensemble; et, selon l'oppinion des gens qui les connoissoient, il demoura peu de gens combattans en leur pays, et vinrent la pluspart malgré qu'on en eust; et fallut deffendre l'entrée du pays de Piémont pour n'en laisser plus passer, ou les femmes et les enfans y fussent venus. On pourroit demander si cette venue procedoit de grand amour, vu que le feu roy Louis leur avoit fait beaucoup de bien et les avoit aydés à eux mettre en la gloire du monde et à la réputation: vray est qu'aucuns vieux avoient amour au roy Louis onziesme, et y vint beaucoup de capitaines, qui avoient soixante et douze ans passés, qui avoient esté capitaines contre le duc Charles de Bourgongne; mais la principale cause estoit avarice et leur grande povreté, car, à la vérité, tout ce qu'ils avoient de gens combattans y vinrent. Tant de beaux hommes y avoit que je ne vis jamais si belle compagnie, et me sembloit impossible de les avoir sçu desconfire, qui ne les eust pris par faim, par froid ou par autre nécessité.
   Or faut venir au principal point de ce traité. Le duc d'Orléans, qui jà avoit esté huit ou dix jours à son ayse et qui estoit hanté de toutes sortes de gens, et à qui il sembloit bien qu'aucuns avoient parlé de ce que tant de gens comme il avoit dedans Novarre avec luy s'estoient laissés mener à cette nécessité, parloit fort de la bataille, et un ou deux avec luy, monseigneur de Ligny, et l'archevesque de Rouen, qui se mesloit de ses besognes; et deux ou trois menus personnages forgèrent aucuns Suisses qui venoient s'offrir à combattre; et n'alléguoient nulle raison, car aussi le duc d'Orléans n'avoit plus nul en la place que trente hommes au chasteau. Il n'avoit plus d'occasion de combattre: car le roy ne prétendoit nulle querelle, et ne vouloit combattre que pour sauver la personne du duc et de ses serviteurs. Les ennemys estoient bien forts, et estoit impossible de les prendre dedans leur ost, tant estoient bien fermés de fosses plaines d'eau, et l'assiette propre: et n'avoient à se deffendre que de nous, car de ceux de la ville n'avoient-ils plus de crainte. Ils estoient bien deux mil huit cens hommes d'armes bardés et cinq mil chevaux légers, onze mil cinq cens Allemans, menés de bons chefs (comme ce messire Georges de Pietre Plant, messire Frederic Capelare et messire Hance), et autre grande nombre de gens de pied; et sembloit bien parler par volonté de dire qu'on les dust prendre léans, ni qu'ils dussent fuyr. Un autre plus grand doute y avoit: que, si tous les Suisses se trouvoient ensemble, qu'ils ne prissent le roy et tous les hommes riches de sa compagnie, qui estoit bien foible au prix d'eux, et qu'ils ne les menassent en leur pays; et quelque apparence s'en vit, comme verrez par la conclusion de la paix.


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