Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


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Chapitre XVI

De la grande famine et peine où estoit le duc d'Orléans à Novarre avec ses gens: de la mort de la marquise de Montferrat, et de celle de monsieur de Vendosme, et comment, après plusieurs délibérations, on entendit à faire paix pour sauver les assiégés.

E

stant le roy à Turin, comme j'ay dit, et à Quiers, où quelquefois il alloit pour son esbat, attendoit nouvelle des Allemans qu'il avoit envoyé quérir, et aussi essayoit s'il pourroit réduire le duc de Milan, dont il en avoit grand vouloir; et ne luy chaloit point trop du fait du duc d'Orléans, qui commençoit à estre pressé à cause de la nécessité de vivres et escrivoit chascun jour pour avoir secours: et aussi estoient approchés les ennemys de plus près qu'ils n'avoient esté, et estoit cru l'ost de mil hommes à cheval, Allemans, que menoit messire Frederic Capelare, de la comté de Ferrette, vaillant chevalier et bien expérimenté tant en France qu'en Italie. Aussi y avoit bien onze mil Allemans, des terres du roy des Romains, et Lancequenets que conduisoit messire Georges Dabecfin, vaillant chevalier (et fut celuy qui print Saint-Omer, pour le roy des Romains) natif d'Autriche. Et voyant croistre les ennemys, et que nul accord ne se pouvoit trouver à l'honneur du roy, il luy fut conseillé se retirer à Versay pour voir la manière de sauver ledit duc d'Orléans et sa compagnie, qui, comme dit est ailleurs, avoient mis petite provision en leurs vivres au commencement qu'ils entrèrent audit Novarre; et luy eust mieux valu avoir fait ce que lui manday, comme se voit dessus, dès qu'arrivasmes en Ast, qui estoit de partir et mettre hors toutes gens inutiles, et venir devers le roy: car sa présence eust guidé partie de ce qu'il eust voulu; au moins ceux qu'il eust laissé n'eussent point souffert si extrême nécessité de faim, comme ils firent, car il eust pris party plus tost, s'il eust vu qu'il n'y eust eu autre remède. Mais l'archevesque de Rouen, qui avoit esté avec luy au commencement audit lieu de Novarre, et, pour faire service audit seigneur, estoit venu devers le roy et se trouvoit présent aux affaires, luy mandoit tousjours ne partir point et qu'il seroit secouru, et se fondoit qu'ainsi le disoit le cardinal de Saint-Malo, qui avoit tout le crédit; et bonne affection le faisoit parler, mais j'estoye assuré du contraire: car nul ne vouloit retourner à la bataille si le roy n'y alloit, et celuy-là n'en avoit nulle envie: car la question n'estoit que pour cette seule ville que ledit duc d'Orléans vouloit retenir, et le duc de Milan la vouloit ravoir, car elle est à dix lieues de Milan, et estoit force que l'un eust tout: car en ladite duché de Milan sont neuf ou dix grosses cités près l'une de l'autre, et en petit d'espace; mais bien disoit ledit duc de Milan que, en luy laissant Novarre, et ne luy demandant point Gènes, que toutes choses il feroit pour le roy.
   Plusieurs fois on mena farines audit Novarre, dont il s'en perdit la moytié au chemin; et un coup furent destroussés quelque soixante hommes d'armes que menoit un appellé Chastillon, qui estoit jeune gentil homme de la maison du roy. Aucuns furent pris, autres entrèrent, autres eschappèrent à grand'peine; et n'est possible de croire en quelle destresse estoit cette compagnie de Novarre: car chascun jour en mouroit de faim les deux parts, ou estoient malades, et venoient de piteuses lettres en chiffer, et en grand'difficulté. Tousjours on leur donnoit reconfort, et tout estoit abus; mais ceux qui menoient l'affaire du roy désiroient la bataille, et ne considéroient point que nul ne la vouloit que eux: car tous les grands chefs, comme le prince d'Orenge, qui estoit de nouveau arrivé et à qui le roy donnoit grand crédit aux affaires de la guerre, et tous autres chefs de guerre, cherchoient une honneste yssue par appointement, vu que l'yver approchoit, qu'il n'y avoit point d'argent et que le nombre des François estoit petit, et plusieurs malades, et s'en alloient chascun jour sans congé, et d'autres à qui le roy donnoit congé. Mais tous les sages ne pouvoient garder ceux dont j'ay parlé de mander au duc d'Orléans qu'il ne bougeast, lequel ils mirent en grand péril: et se fioient sur le nombre des Allemans dont nous assuroit le bailli de Dijon, auquel aucuns avoient mandé qu'il amenast ce qu'il pourroit: et estoit une compagnie mal unie, et chascun disoit et escrivoit ce qu'il vouloit.
   Ceux qui ne vouloient point d'accord, ni qu'on se trouvast ensemble pour en parler, disoient que le roy ne devoit point commencer, mais devoit laisser parler ses ennemys, qui aussi disoient ne vouloir commencer les premiers: et tousjours s'avançoit le temps en la destresse de ceux de Novarre, et ne parloient plus leurs lettres que de ceux qui mouroient de faim chascun jour et que plus ne pouvoient tenir que dix jours, et puis huit, et telle heure les vis à trois; mais avant passèrent les termes qu'ils avoient baillés. Bref, on n'avoit vu de longtemps si grosses nécessités; et cent ans avant que fussions nés, ne souffrirent gens si grand faim comme ils souffrirent léans.
   Estans les choses en ce train, mourut la marquise de Montferrat: et y eut quelque division léans pour le gouvernement, que demandoit le marquis de Saluces et, d'autre part, le seigneur Constantin, oncle de la marquise, qui estoit grec, et elle grecque et fille du roy de Serbie, tous deux destruits par le turc. Ledit seigneur Constantin s'estoit mis fort au chasteau de Casal, et en avoit les deux fils en ses mains (dont le plus grand n'avoit que neuf ans) du feu marquis et de cette sage et belle dame qui estoit morte en l'âge de vingt et neuf ans, et grande partisanne des François. Autres particuliers taschoient encores audit gouvernement, et en estoit grande question chez le roy, pour ceux qui les soustenoient. Ledit seigneur m'ordonna y aller, pour accorder cette question à la sureté des enfans et au gré de la pluspart du pays, doutant que le différend ne leur fist appeler le duc de Milan: et le seigneur de cette maison nous estoit bien séant.
   Il me desplaisoit fort de partir que je ne misse en train de reprendre cette paix, vu les maux qu'ay dit, et approchoit l'yver, et doutoye que des prélats ne fussent cause de ramener le roy à la bataille, qui estoit mal fourny, s'il ne venoit force estrangers, comme Suisses: encores, s'ils venoient si forts comme l'on disoit, il n'y avoit que danger pour le roy de se mettre en leurs mains; et si estoient les ennemys fort puissans et logés en fort lieu de situation, et bien fortifiés. Considéré ces choses, m'adventuray de dire au roy qu'il me sembloit qu'il vouloit mettre sa personne en estat de grand hazard, pour peu d'occasion: il luy devoit souvenir qu'il avoit esté en grand péril à Fornoue; mais là avoit esté contraint, et icy n'y avoit nulle contrainte, et ne devoit point laisser à prendre quelque honneste appointement pour ces paroles qu'on disoit qu'il ne devoit point commencer: et que, s'il vouloit, je le feroye bien parler en sorte que l'honneur des deux costés y seroit bien gardé. Il me respondit que je parlasse à monseigneur le cardinal, ce que je fis; mais il me faisoit d'étranges responces, et désiroit la bataille, et tenoit la victoire sure, à son dire: et disoit-on qu'il luy avoit esté promis dix mil ducats de rente pour un sien fils, par le duc d'Orléans, s'il avoit cette duché de Milan. Le lendemain, je vins prendre congé du roy pour aller à Casal, et y avoit environ journée et demye. Je rencontray monsieur de la Trémoille, à qui je contay cet affaire, parce qu'il estoit des prochains du roy, demandant si encores luy en devoye parler. Il me conforta que ouy: car chascun désiroit de se retirer. Le roy estoit en un jardin: je repris les paroles dessusdites devant le cardinal, qui dit que luy, qui estoit homme d'Eglise, devoit commencer. Je luy dis que, s'il ne commençoit, que je commenceroye: car il me sembloit bien que le roy n'en seroit point marry, ni ses plus prochains; et ainsi partis. Et, au despartir, dis à monseigneur le prince d'Orenge, qui avoit la principale charge de l'ost, que, si je commençoye riens, que je luy adresseroye; et allay à Casal,je fus bien recueilly par tous ceux de cette maison, et les trouvay la pluspart rengés avec le seigneur Constantin, et sembloit à tous que c'estoit plus grande sureté pour les enfans: car il ne pouvoit venir à la succession, et le marquis de Saluces y prétendoit droit. Je fis plusieurs jours assemblée, tant de nobles que de gens d'Eglise et des villes, et, à leur requeste ou de la pluspart, desclaray que le roy vouloit que ledit seigneur Constantin demourast en son gouvernement: car, vu la force du roy de là les monts et l'affection que le pays porte à la maison de France, ils ne pouvoient contredire au vouloir du roy.
   Environ le troisiesme jour que j'eus esté là, vint léans un maistre d'hostel du marquis de Mantoue, capitaine général des Vénissiens, qui, comme parent, envoyoit faire doléance de la mort de ladite marquise: et celuy-là et moy entrasmes en paroles d'appointer ces deux osts sans combattre, car les choses s'y disposoient. Et estoit le roy logé en camp, près Versay; mais, à la vérité dire, il ne passa seulement que la rivière, et logea son ost, mal fourny de tentes et de pavillons: car ils en avoient peu porté, et encores ceux-là estoient perdus, et jà estoit le lieu moyte, pour l'yver qui approchoit, et est pays bas.
    Ledit seigneur n'y logea qu'une nuit, et se retira le lendemain en la ville; mais y demourèrent le prince d'Orenge, le comte de Fouez et le comte de Vendosme, qui y prit un mal de flux dont il mourut, qui fut dommage: car il estoit beau personnage, jeune et sage, et y estoit venu en poste parce qu'il estoit bruit qu'il y devoit avoir bataille (car il n'avoit point fait le voyage en Italie avec le roy). Avec ceux-là y demourèrent le mareschal de Gié et plusieurs autres capitaines; mais la principale force estoit des Allemans qui avoient fait le voyage avec le roy, car mal volontiers y demouroient les François, estans si près de la ville: et plusieurs estoient malades, et plusieurs partis, les uns avec congé, les autres sans congé. Dudit ost jusques à Novarre y avoit dix milles italiques grosses, qui vaillent bien six lieues françoises, fort pays et mol (comme au pays de Flandres) à cause des fossés qui sont au long des chemins, de l'un costé et de l'autre, fort profons et beaucoup plus que ceux de Flandres. L'yver, les fanges y sont fort grandes, et l'esté la poudre. Entre nostre dit ost et Novarre y avoit une petite place, appellée Bourg, à une lieue de nous, que nous tenions; et eux en tenoient une autre, qu'on appeloit Camerian, qui estoit à une lieue de leur ost; et jà estoient les eaux bien grandes à aller d'un ost à l'autre.
   Comme j'ay commencé à dire, ce maistre d'hostel du marquis de Mantoue, qui estoit venu à Casal, et moy continuasmes nos paroles: et disoye les raisons pourquoy son maistre devoit éviter cette bataille, et qu'il avoit vu le péril en quoy il avoit esté à la première, et qu'il combattoit pour gens qui ne l'accoutrèrent jamais pour service qu'il leur fist, et qu'il devoit entreprendre l'appointement, et moy que je luy ayderoye de nostre costé. Il me respondit que son maistre le voudroit; mais il faudroit, comme autresfois m'avoit esté mandé, que nous parlissions les premiers, vu que leur ligue (dont estoit le Pape, les roys des Romains et d'Espagne, et le duc de Milan) estoit plus grand'chose que le roy: et luy disoye que c'estoit folye de mettre cette cérymonie, et que le roy devoit aller devant, qui estoit là en personne, et que les autres n'y avoient que leurs lieutenans, et que moy et luy, comme médiateurs, commencerions, s'il vouloit, mais que je fusse sur que son maistre continuast et tinst: et conclusmes que j'envoyeroye une trompette en leur ost le lendemain et escriroye aux deux providateurs Vénissiens, l'un appellé messire Lucques Pisan, l'autre Marquisot Trevisan, qui sont offices députés pour conseiller leurs capitaines, et pour pourvoir aux affaires de leur ost.
   En ensuyvant ce que nous avions conclu, je leur escrivis la substance de ce que j'avoye dit audit maistre d'hostel, et avoye occasion de continuer l'office de bon médiateur: car ainsi l'avoye conclu, au partir de Venise et aussi le roy l'avoit bien agréable: et si me sembloit nécessaire, car il se trouve tousjours assez gens pour troubler un affaire, mais il s'en trouve peu qui ayent l'adventure, et le vouloir ensemble, d'accorder si grand différent, ni qui voulsissent endurer tant de paroles qui se disent de ceux qui traitent tels affaires: car en tels grands osts, il y a maintes différentes oppinions. Lesdits providateurs furent joyeux de ces nouvelles, et m'escrivirent que tost me feroient responce et par leurs postes le feroient à sçavoir à Venise. Tost eurent responce, et vint en l'ost du roy un comte qui estoit au duc de Ferrare, lequel y avoit gens (car son fils aisné y estoit, à la solde du duc de Milan) et cettuy-là en estoit, et avoit ledit duc de Ferrare un autre fils avec le roy. Ledit comte avoit nom le comte Albertin, et vint voir messire Jean Jacques de Trévoul, sous couleur d'un fils qu'il avoit avec ledit messire Jean Jacques; et s'adressa au prince d'Orenge, ainsi qu'il avoit esté conclu entre ce maistre d'hostel dont j'ay parlé et moy, disant avoir commission du marquis de Mantoue et des providateurs, et autres capitaines estans en leur ost, de demander saufconduit pour ledit marquis et autres, jusques à cinquante chevaux, à se trouver à parler avec tels personnages qu'il plairoit au roy ordonner: et ceux-là connoissoient bien que c'estoit raison qu'ils vinssent devers le roy, ou les siens, les premiers, et aussi qu'ils luy vouloient bien faire cet honneur. Et puis demanda congé de parler au roy à part, ce qu'il fit; et à part conseilla de n'en faire riens, disant que cet ost estoit en grand'paour et que bref deslogeroit: et par ces paroles il monstroit vouloir rompre cet acord et non point le faire, n'y ayder, combien que sa charge publique fust telle qu'avez ouÿ. Et fut present à ces paroles ledit messire Jean Jacques de Trévoul, grand ennemy du duc de Milan, et volontiers eust rompu ladite paix; et surtout le maistre dudit comte messire Albertin, le duc de Ferrare, désiroit fort la guerre, pour la grande inimytié qu'il avoit aux Vénissiens, à cause de plusieurs terres qu'ils tenoient de luy, comme le Polesan et plusieurs autres, et estoit venu en l'ost du dessusdit duc de Milan, qui avoit sa fille pour femme.
   Dès ce que le roy eut ouÿ parler ledit comte, il me fit appeller, et eut en conseil s'il bailleroit ce saufconduit ou non. Ceux qui vouloient rompre la paix (comme messire Jean Jacques et autres, qui parloient en faveur du duc d'Orléans, ce leur sembloit) monstroient vouloir la bataille (mais ils estoient gens d'Eglise et ne s'y fussent point trouvés) disoient estre bien assurez que les ennemys deslogeroient, et qu'ils mourroient de faim. Autres disoient (et j'estoye de ceux-là) que plustost nous aurions faim, qu'eux qui estoient en leur pays, et si avoient la puissance trop grande pour s'enfuyr et se laisser destruire, et que ces paroles venoient gens qui vouloient qu'on se hasardast et combattist pour leurs querelles. Toutesfois, pour abréger, le saufconduit fut accordé et envoyé, et dit que le lendemain, à deux heures après midy, ledit prince d'Orenge, le mareschal de Gié, le seigneur de Piennes, et moy en leur compagnie, nous trouverions entre Bourg et Camerian, près d'une tour où ils faisoient le guet, et que là parlerions ensemble: et nous y trouvasmes bien accompagnez de gens d'armes. Ledit marquis et un Vénissien qui avoit la charge de leurs Estradiots y vinrent et usèrent d'honnestes paroles, disans que, de leur part, ils désiroient la paix: et fut conclu que, pour parler plus à loisir, ils viendroient le lendemain quelques gens des leurs en l'ost, et que le roy après envoyeroit des siens au leur; et ainsi se fit. Et vint le lendemain devers nous messire Francisco Bernardin Visconte pour le duc de Milan, et un secretaire du marquis de Mantoue, et nous trouvasmes avec eux, ceux que j'ay nommés et le cardinal de Saint-Malo, et entrasmes en la pratique de la paix; et demandoient Novarre, en laquelle cité estoit assiégé le duc d'Orléans. Aussi demandions Gènes, disans que c'estoit fief de roy et que ledit duc de Milan l'avoit confisqué. Eux s'excusoient, disans n'avoir riens entrepris contre le roy que pour se deffendre, et que ledit duc d'Orléans leur avoit prise ladite cité de Novarre et commencé la guerre, avec les gens du roy, et qu'ils croyoient que leurs maistres ne feroient riens de ce que demandions; mais que toute autre chose voudroient faire pour complaire au roy. Ils furent là deux jours, et puis retournèrent en leur ost, où nous allasmes le mareschal de Gié, monseigneur de Piennes et moy, tousjours sur la demande de cette cité. Bien eussions nous esté contens que Novarre se fust mis en la main des gens du roy des Romains qui estoient en leur ost (dont estoient chefs messire Georges de Pietre Plant et messire Frederic Capelare, et un nommé messire Hance), car nous ne le pouvions secourir que par la bataille, que nous ne désirions point; et le disions parce que la duché de Milan est tenue en fief de l'Empereur, et pour honnestement s'en descharger. Plusieurs allées et venues se firent de nous en leur ost, et des l eurs au nostre, sans conclusion; mais je demouroye tousjours au giste en leur ost, car tel estoit le vouloir du roy qui ne vouloit riens rompre.
   Finablement y retournasmes, et davantage y vint le président de Gannay, pour porter la parole en latin, et un appelé monsieur de Morvilliers, bailli d'Amiens (car jusques alors j'avoye parlé en mauvais italien), et estoient à coucher nos articles. Et estoit notre façon de procéder que, dès ce que nous estions arrivés au logis dudit duc, il venoit au devant de nous, et la duchesse, jusques au bout d'une galerie, et nous mettions tous devant luy, à l'entrée en sa chambre, où nous trouvions deux grands rengs de chaires l'un devant l'autre, et bien près l'un de l'autre. Ils se seoyent de l'un des costés et nous de l'autre. Premier estoit assis, de son costé, un pour le roy des Romains, l'ambassadeur d'Espagne, le marquis de Mantoue, les deux providateurs Vénissiens, un ambassadeur Vénissien, et puis le duc de Milan, sa femme, et le dernier l'ambassadeur de Ferrare; et de leur costé ne parloit nul que ledit duc, et du nostre, un; mais nostre condition n'est point de parler si posément comme ils font, car nous parlions quelquefois deux ou trois ensemble, et ledit duc disoit: «Ho, un à un.» Venant à coucher les articles, tout ce qui s'accordoit estoit escrit incontinent par un secrétaire des nostres et aussi par un de leur costé, et au despartir le lisoient les deux secrétaires, l'un en italien et l'autre en françois, et quand on se rassembloit aussi, afin de voir si on y avoit point riens mué et aussi pour nous abréger, et est bonne forme pour expédier grand affaire. Ce traité dura environ quinze jours, et plus; mais, dès le premier jour que commençasmes à traiter, fut accordé que monsieur d'Orléans pourroit partir de là; et fismes une trève, ce jour, qui continua, jour après autre, jusques à la paix; et, pour sureté dudit duc, se mit en ostage le marquis de Mantoue entre les mains du comte de Fouez, qui très volontiers le fit, et plus pour faire plaisir que pour crainte; et premier nous firent jurer que nous procedions à bon escient au traité de paix, et que nous ne le faisions point pour délivrer ledit duc d'Orléans seulement.


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