Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


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Chapitre XV

Comment le roy fit dresser une armée de mer pour cuyder secourir les chasteaux de Naples, et comment ils n'en purent estre secourus.

A

près que le roy et séjourné quelque peu de jours audit Ast, il despescha à Nice un maistre d'hostel, nommé Perron de Basche, pour faire une armée de mer pour aller secourir les chasteaux de Naples qui encores tenoient; ce qu'il fit. Et mit sus ladite armée monseigneur d'Arban, chef et lieutenant d'icelle armée, et alla jusques vers Pruce, où il fut à une vue des ennemys, là où une fortune de temps le garda d'approcher; et fit peu de fruit, parce que ledit d'Arban retourna à Ligorne, là où la pluspart de ses gens s'enfuyrent en terre et laissèrent les navires vuydes. Et l'armée des ennemys s'en vint au port de Bengon, près Plombin, là où elle fut bien deux mois sans partir: et les gens de nostre armée fussent allez légèrement secourir lesdits chasteaux, parce que le port de Bengon est de nature que l'on n'en peut saillir que d'un vent, lequel règne peu souvent en yver. Ledit d'Arban estoit vaillant homme, mais non expérimenté en armée de mer.
   En ce mesme temps, le roy estant arrivé à Turin, se menoient plusieurs traités entre le roy et le duc de Milan, et s'en empeschoit la duchesse de Savoye, qui estoit fille de Montferrat, veufve, et mère d'un petit duc, qui estoit lors: par autres mains s'en traitoient encores. Je m'en mesloye aussi; et le désiroient bien ceux de la ligue (c'est assçavoir les chefs, qui estoient au camp devant Novarre) que je m'en meslasse, et m'envoyèrent un saufconduit; mais comme les envieux sont entre gens de cour, le cardinal, que tant ay nommé, rompit que je ne m'en meslasse point, et vouloit que la pratique de madame de Savoye sortist son effet, que conduisoit son hoste, le trésorier de Savoye, homme sage et bon serviteur pour sa maistresse. Grand'pièce traisna cette matière: et pour cette cause fut envoyé le bailli de Dijon aux Suisses, ambassadeur, pour en lever jusques à cinq mil.
   Peu avant ay parlé comme l'armée de mer fut faite à Nice pour secourir les chasteaux de Naples, ce qui ne se put faire pour les raisons dessusdites. Incontinent, monseigneur de Montpensier et autres gens de bien qui estoient dedans lesdits chasteaux voyant ledit inconvénient, prirent party, et saillirent desdits chasteaux et par l'armée qui lors estoit près desdits chasteaux; et les laissèrent fournis en nombre suffisant pour les garder selon les vivres qui y estoient si estroits que plus n'en pouvoit. Et partirent avec deux mil cinq cens hommes, et laissèrent pour chef Ognas, et deux autres gens de bien; et alla ledit seigneur de Montpensier, le prince de Salerne, le séneschal de Beaucaire, et autres qui là estoient, à Salerne: et voulut dire le roy Ferrand qu'ils avoient rompu l'appointement, et qu'il pouvoit faire mourir les ostages qu'ils avoient baillés peu de jours avant, qui estoient monseigneur d'Alègre, un appellé de la Marche, d'Ardene, et un seigneur de la Chapelle, d'Anjou, un appellé Roquebertin, Cathelan, et un appellé Genly. Et faut entendre que, environ trois mois par avant, ledit roy Ferrand estoit entré dedans Naples par intelligence, et mauvais ordre des nostres, qui estoient bien informés de tout et n'y sçurent mettre remède. Je parleroye bien plus avant de ce propos, mais je n'en puis parler que pour l'avoir ouÿ dire aux principaux et ne tiens point volontiers long propos des choses où je n'ay point esté présent. Mais estant ainsi le roy Ferrand dedans la ville de Naples, nouvelles y vinrent que le roy estoit mort à la bataille de Fornoue: et fut certifié à nos gens qui estoient au chasteau, par les lettres mensonges que mandoit le duc de Milan, que ainsi estoit, et y adjoutèrent foy; et si firent les Colonnois qui se tournèrent incontinent contre nous, avec le bon vouloir qu'ils avoient d'estre tousjours des plus forts: car ils estoient bien tenus au roy, comme il est dit ailleurs. Et pour cesdits mensonges, et principalement que nos gens se voyans retraits en grand nombre dedans le chasteau et peu de vivres, et avoient perdu tous leurs chevaux et autres biens qu'ils avoient dedans la ville, composèrent le sixiesme octobre mil quatre cens quatre vingts et quinze (et avoient jà esté environnés trois mois quatorze jours, et environ vingt jours après partirent, comme dit est), et promirent que, s'ils n'estoient secourus dedans certain nombre de jours, qu'ils s'en iroient en Provence et laisseroient les chasteaux sans plus faire de guerre, ni par mer ni par terre, audit royaume: et baillèrent les ostages susdits. Toutesfois, selon le dit du roy Ferrand, ils rompirent l'appointement, à l'heure qu'ils partirent sans congé. Les nostres disoient le contraire; mais lesdits ostages furent en grand danger, et y avoit cause: et croy que nos gens firent sagement de partir, quelque appointement qu'il y eust; mais ils eussent mieux fait de bailler les chasteaux audit jour et retirer leurs ostages: car aussi bien ne tinrent-ils que vingt jours après, à faute de vivres et qu'ils n'avoient nulle espérance de secours, et fut la totale perte du royaume que ledit chasteau de Naples.


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