Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


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Chapitre XIII

Comment le seigneur d'Argenton alla luy seul parlementer aux ennemys, quand il vit qu'autres députés avec luy n'y vouloient aller, et comment le roy parvint sain et sauf, avec ses gens, jusques en la ville d'Ast.

L

endemain au matin me délibéray de continuer encores nostre pratique d'appointement, toujours désirant le passage du roy en sureté; mais à peine pus-je trouver trompette qui voulsist aller en l'ost des ennemys, à cause qu'il avoit esté tué en la bataille neuf de leurs trompettes, qui n'avoient point esté connus, et eux en avoient pris un des nostres; et si en tuèrent un que j'ay nommé, que le roy avoit envoyé avant que la bataille commençast. Toutesfois un y alla, et porta un saufconduit du roy, et m'en rapporta un pour parlementer à my chemin des deux osts, qui me sembloit mal aysé à faire; mais je ne vouloye riens rompre, ni faire difficile. Le roy nomma le cardinal de Saint-Malo et le seigneur de Gié, mareschal de France, le seigneur de Piennes son chambellan, et moy en leur compagnie; et eux nommèrent le marquis de Mantoue, capitaine général de la Seigneurie, le comte de Caiazze (qui plusieurs fois a esté nommé en ces Mémoires et naguères estoit des notres, et estoit capitaine des gens du duc de Milan) et messire Lucques Pisan, et messire Marquinot Trevisan, providateurs de ladite Seigneurie de Venise; et marchions lors si près d'eux que nous les voyions, et n'etoient qu'eux quatre sur la grève, car la rivière couroit entre nous et eux, qui estoit bien crue depuis le jour précédent, et n'y avoit riens hors leur ost, ni aussi de nostre costé n'y avoit riens plus avant que nous, et nostre guet qui estoit à l'endroit. On leur envoya un héraut, sçavoir s'ils voudroient passer la rivière. Comme j'ay dit, je trouvay bien difficile que nous nous pussions assembler, et pensoye bien que chascun y feroit des doutes: et eux le monstrèrent, qui respondirent qu'il avoit esté dit que le parlement se feroit en my chemin des deux osts, et avoient fait plus de la moytié du chemin, et qu'ils ne passeroient point la rivière, et qu'ils estoient tous les chefs de l'ost, et qu'ils ne se vouloient point mettre en péril.
   Les nostres firent doute de leur costé, qui aussi estimoient leurs personnes, et me dirent que j'y allasse, sans me dire ce que j'y avoye à faire, ni à dire. Je dis que je n'iroye point seul et que je vouloye un tesmoin, et pourtant vint avec moy un appellé Robertet, secrétaire du roy, et un mien serviteur, et un héraut; et ainsi passay la rivière, et me sembloit que, si je ne faisoye riens, que au moins je m'acquitteroye vers eux, qui estoient assemblés par mon moyen. Et quand je fus arrivé près eux, je leur remonstray qu'ils n'estoient point venus jusques à my chemin, comme ils avoient dit, et que pour le moins ils venissent jusques sur le bord de la rivière: et me sembloit que, s'ils estoient si près, qu'ils ne despartiroient point sans parlementer. Ils me dirent que la rivière estoit trop large et couroit fort, parquoy ils ne s'entendoient point à parler: et ne sçus tant faire qu'ils voulsissent venir plus avant, et me dirent que je fisse quelque ouverture. Je n'avoye nulle commission, et leur dis que seul ne leur diroye autre chose; mais que, s'ils vouloient riens ouvrir, que j'en feroye le rapport au roy: et nous estans en ce propos, vint un de nos hérauts qui me dit que ces seigneurs dessusdits s'en alloient, et que j'ouvrisse ce que je voudroye, ce que je ne voulus point faire: car is sçavoient du vouloir du roy plus que moy, tant pour estre plus prochains que pour avoir parlé à luy en l'oreille à nostre partement; mais de son affaire présent, j'en sçavoye autant qu'eux pour lors.
   Le marquis de Mantoue me commença fort à parler de la bataille, et me demanda si le roy l'eust fait tuer s'il eust esté pris: je luy dis que non, «mais vous eust fait bonne chère»: car le roy avoit cause de l'aymer, car il luy faisoit acquérir grand honneur en l'assaillant. Lors il me recommanda les prisonniers, et par especial son oncle, le seigneur Rodolph, et le cuydoit vif; mais je sçavoye bien le contraire. L'assuray que tous les prisonniers seroient bien traités, et luy recommanday le bastard de Bourbon qu'il tenoit. Les prisonniers estoient bien aysés à penser, car il n'y en avoit point; ce qui n'advint par adventure jamais en bataille, comme l'ay dit; et y avoit perdu ledit marquis plusieurs de ses parens, et jusques à sept ou huit, et en toute sa compagnie bien six vingts hommes d'armes. Et après ces devises, je pris congé d'eux, disant qu'avant la nuit je retournoye, et fismes trèves jusques à la nuit.
   Après que je fus retourné là où estoit le roy, et ledit secrétaire avec moy, ils me demandèrent des nouvelles: et se mit le roy en conseil, en une povre chambre, et ne se conclut riens, que chascun regardoit son compagnon. Le roy parloit en l'oreille du cardinal, et puis me dit que je retournasse voir qu'ils voudroient dire (or l'entreprise du parler venoit de moy, parquoy estoit vraisemblable qu'ils voudroient que je commençasse à parler), et puis me dit le cardinal que je ne conclusse riens. Je n'avoye garde de riens conclure, car on ne me disoit riens: je ne voulus riens répliquer ni rompre mon allée, car j'esperoye bien ne gaster riens, et pour le moins voir quelque chose des contenances de nos ennemys qui, sans doute, estoient plus espouventés que nous et par adventure eussent pu ouvrir quelques paroles qui eussent porté sureté aux deux parties, et me mis en chemin. Mais jà approchoit la nuit quand j'arrivay sur le bord de la rivière, et là me vint une de leurs trompettes, qui me dit que ces quatre dont j'ay parlé me mandoient que je ne venisse point pour ce soir, à cause que leur guet estoit assis des Estradiots, qui ne connoissoient personne, et qu'il pourroit y avoir danger pour moy; mais vouloit demourer ladite trompette la nuit, pour moy guider. Je le renvoyay, disant que le matin, environ huit heures, je seroye sur le bord de ladite rivière, et que là il m'attendist, ou, s'il y avoit quelque mutation, que je leur renvoyroye un héraut: car je ne vouloye point qu'il connust riens de nostre cas, et si je sçavoye quelle conclusion le roy prendroit: car je vis des conseils en l'oreille, qui me fesoient douter; et retournay dire ces choses audit seigneur.
   Chascun souppa de ce qu'il avoit et se coucha sur la terre, et tost après mynuit me trouvay en la chambre dudit seigneur. Ses chambellans estoient là, en estat de monter à cheval, et me dirent que le roy délibéroit de tirer en diligence jusques en Ast et aux terres de la marquise de Montferrat, et me parlèrent de demourer derrière pour tenir le parlement: dont je m'excusay, disant que ne me vouloye point faire tuer à mon escient, et que je ne seroye point des derniers à cheval. Tantost le roy s'esveilla, et ouyt la messe, et puis monta à cheval. Une heure avant le jour, une trompette sonna «Faites bon guet»; mais autre chose ne fut sonné à se desloger (et croy aussi qu'il n'en estoit nul besoin); toutesfois c'estoit donner effroy à l'armée, au moins aux gens de connoissance, et puis nous tournions le dos à nos ennemys et prenions le chemin de sauveté, qui est chose bien espouventable pour un ost: et y avoit bien mauvaise saillie au partir du logis, comme chemins creux et boys, et si nous en tordismes: car il n'y avoit point de guide pour nous guider, et ouys comme on demanda la guide à ceux qui conduisoient les enseignes et à celuy qui faisoit l'office de grand escuyer; mais chascun respondit: «Je n'en ay point.» Notez qu'il ne falloit point de guide, car Dieu seul avoit guidé la compagnie au venir, et, ensuyvant ce que m'avoit dit frère Hiéronyme, il nous vouloit encores conduire au retour: car il n'estoit point à croire qu'un tel roy chevauchast de nuit sans guide, là où il en pouvoit assez finer. Encores monstra Nostre Seigneur plus grand signe de nous vouloir preserver: car les ennemys ne s'aperçurent point de nostre partement qu'il ne fust midy, attendans tousjours ce parlement que j'avoye entrepris; et puis la rivière crut si très grande, qu'il fut quatre heures après midy avant que nul homme s'osast aventurer d'y passer pour nous suyvre: et lors y passa le comte de Caiazze avec deux cens chevaux légers italiens, en grand péril pour la force de l'eau; et, en passant, il s'y noya un homme ou deux, comme depuis il m'a conté.
   Et cheminasmes par chemin bossu et boys, et falloit aller à la file. Ce chemin duroit six mils ou environ; et après trouvasmes une belle grande plaine, où jà estoit nostre avant-garde, artillerie et bagage, qui estoit fort grand, et qui de loin sembloit une grosse bende: et en eusmes effroy de prime face, à cause de l'enseigne blanche et carrée de messire Jean Jacques de Trévoul, pareille de celle que avoit porté à la bataille le marquis de Mantoue, et ladite avant-garde eut doute de nostre arrière-garde qu'ils voyoient venir de loin hors du chemin, pour venir par le plus court. Et se mit chascun en estat de combattre; mais cet effroy dura peu, car chevaucheurs vinrent de tous costés et se reconnurent incontinent; et de là allasme repaistre au Bourg-Saint-Denys, où l'on crya une alarme, faite à propos pour en tirer les Allemans, de paour qu'ils ne pillassent la ville. Et allasmes coucher à Florensolle; le second jour coucher près Plaisance, et passasmes la rivière de Trebia; mais il demoura de l'autre part deux cens lances, nos Suisses et toute l'artillerie, excepté six pièces que le roy menoit; et cela fit le roy pour estre mieux logé et plus au large, car ladite rivière, par ordinaire, est petite, et par espécial en cette saison de lors. Toutesfois, environ dix heures de nuit, ladite rivière crut si fort que nul homme n'y eust sçu passer à pied ni à cheval, ni l'une compagnie n'eust sçu secourir l'autre: qui fut chose de grand doute, pour avoir les ennemys près, et chercha-l'on toute la nuit pour trouver le remède, d'un costé et d'autre; mais il n'y en avoit point, jusques à ce qu'il vint de luy-mesmes, qui fut environ cinq heures du matin: et lors on tendit des cordes d'un bout jusques à l'autre pour ayder à passer les gens de pied, qui estoient en l'eau jusques au dessus de l'estomac.
   Tost après passèrent les gens de cheval, et artillerie: ce fut une soudaine et périlleuse aventure, consideré le lieu où nous estions, et les ennemys auprès de nous: c'est assçavoir la garnison de Plaisance et le comte de Caiazze, qui y estoit entré: car aucuns de ladite ville pratiquoient d'y mettre le roy; mais ils vouloient que ce fust sous le tiltre d'un petit fils demouré de Jean Galéas, dernier duc, qui puis naguères estoit mort, comme avez ouÿ. Et quand le roy eust voulu entendre à cette pratique, plusieurs villes et autres personnes y eussent entendu, par le moyen dudit messire Jean Jacques de Trévoul; mais ledit seigneur ne vouloit point faire ce desplaisir au duc d'Orléans son cousin, qui jà estoit dedans Novarre, comme avez vu: et, à dire vérité, de l'autre costé il ne désiroit point fort de voir sondit cousin si grand, et luy suffisoit de passer et laisser aller ce différend comme il pourroit. Le troisiesme jour après le partement du lieu où avoit esté la bataille, alla le roy disner au chastel Saint-Jehan, et coucha en un boys; le quatriesme, disna à Voghera et coucha à Pont-Curon; le cinquiesme jour, coucha près Tortone, et passa la rivière, appellée Scrivia, que Fracasse deffendoit: car les gens qui y estoient sous sa charge, estoient à Tortone pour le dux de Milan; et, adverty qu'il fut par ceux qui faisoient le logis du roy que ledit seigneur ne vouloit que passer, se retira en la ville et manda qu'il bailleroit des vivres tant que l'on voudroit, et ainsi le fit: car toute l'armée passa rasibus de la porte dudit Tortone, et vint ledit Fracasse au devant du roy, armé; mais il n'avoit que deux personnes avec luy, et s'excusa fort au roy qu'il ne le logeoit en la ville, et fit mettre force vivres hors ladite ville, dont tout l'ost fut bien fourny, et au soir vint au coucher du roy. Et faut entendre qu'il estoit de cette maison de Saint-Severin, et frère de ce comte de Caiazze et de messire Galéas, et avoit esté, peu de temps devant, à la solde du roy, en la Romagne, comme il a esté dit ailleurs. De là vint le roy à Nice de la Paille, qui est du marquisat de Montferrat, que nous désirions bien trouver, pour estre en pays d'amys et en sureté: car ces chevaulx légers que menoit le comte de Caiazze estoient sans cesse à nostre queue, et les premiers jours nous firent grand ennuy; et avions peu de gens à cheval qui se voulsissent mettre derrière, car plus approchions du lieu de sureté, et moins monstroient les nostres qu'ils eussent vouloir de combattre. Et aussi dit-l'on que c'est la nature d'entre nous François; et l'ont escript les Italiens en leurs hystoires, disant qu'au venir des François ils sont plus qu'hommes, mais qu'à leur retraite sont moins que femmes: et je croy du premier point, que véritablement ce sont les plus rudes gens à rencontrer qui soient en tout le monde (j'entens les gens de cheval), mais à la retraite d'une entreprise, tous gens du monde ont moins cœur qu'au partir de leurs maisons.


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