Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


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Chapitre XI

Pourparlers tentés inutilement, et commencement de la bataille de Fornoue.

O

r faut entendre que le roy avoit mis tout son effort en son avant-garde, où pouvoit avoir trois cens cinquante hommes d'armes et trois mil Suisses (qui estoit l'espérance de l'ost); et fit le roy mettre à pied, avec eux, trois cens archiers de sa garde (qui luy fut grand'perte) et aucuns arbalestriers à cheval, des deux cens qu'il avoit de sa garde; d'autres gens de pied y avoit peu, mais ce qui y estoit y fut mis. Et y estoit à pied, avec les Allemans, Engellibert, monseigneur de Clèves, frère au duc de Clèves, Lornay et le bailli de Dijon, chef des Allemans, et devant eux l'artillerie. Icy firent bien besoin ceux qu'on avoit laissés aux terres des Florentins, et envoyés à Gènes, contre l'opposition de tous. Cette avant-garde avoit jà marché aussi avant que leur ost (et cuydoit-on qu'ils dussent commencer), et nos deux autres batailles n'estoient point si près ni si bien pour s'ayder comme ils estoient le jour de devant. Et parce que le marquis s'estoit jà jeté sur la grève et passé la rivière de nostre costé, et justement estoit à nostre dos quelque un quart de lieue derrière l'arrière-garde, et venoient le petit pas, bien serrés à merveilles, les faisoit beau voir. Le roy fut contraint de tourner le dos à son avant-garde et le visage vers ses ennemys, et s'approcher de son arrière-garde, et reculer de l'avant-garde. J'estoye lors avec monseigneur le cardinal, attendant responce, et luy dis que je voyoye bien qu'il n'estoit plus temps de s'y amuser: et m'en allay là où estoit le roy, et partis d'auprès des Suisses; et perdis, en allant, un page qui estoit mon cousin germain, et un varlet de chambre et un laquais, qui me suyvoient d'un petit loin; et ne les vis point tuer.
   Je n'eus point fait cent pas, que le bruit commença de là où je venoye, au moins un peu derrière. C'estoient les Estradiots, qui estoient parmy le bagage et au logis du roy, où y avoit trois ou quatre maisons: et y tuèrent ou blessèrent quatre ou cinq hommes, le reste eschappa. Ils tuèrent bien cent varlets de sommiers, et mirent le charriage en grand désordre. Comme j'arrivoye là où estoit le roy, je le trouvay où il faisoit des chevaliers, et les ennemys estoient jà fort près de luy, et le fit-on cesser. Et ouys le bastard de Bourbon, Mathieu (à qui le roy donna du crédit), et un appellé Philippe du Moulin, simple gentil homme, mais homme de bien, qui appellèrent le roy, disant: «Passez, Sire, passez», et le firent venir devant sa bataille et devant son enseigne: et ne voyoye nuls hommes plus près des ennemys que luy, excepté ce bastard de Bourbon, et n'y avoit point un quart d'heure que j'estoye arrivé; et estoient les ennemys à cent pas du roy, qui estoit aussi mal gardé et conduit que fust jamais prince ni grand seigneur; mais, au fort, il est bien gardé que Dieu garde, et estoit bien vraye la prophétie du vénérable frère Hiéronyme, qui disoit que Dieu le conduisoit par la main. Son arrière-garde estoit à la main dextre, de luy un peu reculée; et la plus prochaine compagnie de luy, de ce costé, estoit Robinet de Framezelles, qui menoit les gens du duc d'Orléans, environ quatre vingts lances, et le sire de la Trémoille, qui en avoit environ quarante lances; et les cent archiers escossois y estoient aussi, qui se mirent en la presse comme hommes d'armes. Je me trouvay du costé gauche, où estoient les gentils hommes des vingts escus, et les autres de la maison du roy, et les pensionnaires. Je laisse à nommer les capitaines, pour brièveté; mais le comte de Foix estoit chef de cette arrière-garde.
   Un quart d'heure après que fus arrivé, le roy estant ainsi près d'eux comme j'ay dit, les ennemys jetèrent les lances en l'arrest et se mirent un peu au galop, et en deux compagnies donnèrent. Nos deux compagnies, de la main d'eux dextre, et les archiers escossois choquèrent presque aussitost l'un comme l'autre, et le roy comme eux; le costé gauche, là où j'estoye, leur donna sur le costé, qui fut advantage grand, et n'est possible au monde de plus hardyment donner que l'on donna des deux costés. Leurs Estradiots, qui estoient à la queue, virent fuyr mulets et coffres vers nostre avant garde, et que leurs compagnons gagnoient tout. Ils allèrent celle part, sans suyvre leurs hommes d'armes qui ne se trouvèrent point accompagnés: car sans doute, si un mil cinq cens chevaux légers se fussent meslés parmy nous, avec leurs cimetaires au poing (qui sont terribles espées), vu le petit nombre que nous estions, nous estions desconfits sans remède. Dieu nous donna cette ayde, et, tout aussitost comme les coups de lances furent passés, les Italiens se mirent tous à la fuyte, et leurs gens de pied se jetèrent au costé, ou la pluspart. A cette propre instance qu'ils donnèrent sur nous, donna le comte de Caiazze sur l'avant garde; mais ils ne joignirent point si près: car, quand l'heure vint de coucher les lances, ils eurent paour et se rompirent d'eux-mesmes. Quinze ou vingt en prirent là les Allemans, par les bendes, qu'ils tuèrent; le reste fut mal chassé, car le mareschal de Gié mettoit grand'peine à tenir sa compagnie ensemble, car il voyoit encores grande compagnie assez près de luy. Toutesfois, quelques-uns en chassèrent, et partie de ces fuyans venoient le chemin où nous avions combattu, le long de la grève, les espées au poing; car les lances estoient jetées.
   Or vous faut sçavoir que ceux qui assaillirent le roy se mirent incontinent à la fuyte, et furent merveilleusement et vivement chassés, car tout alla après: les uns prirent le chemin du village dont estions partis, les autres prenoient le plus court en leur ost; et tout chassa, excepté le roy, qui avec peu de gens demoura, qui se mit en grand péril pour ne venir quant et nous. L'un des premiers hommes qui fut tué, ce fut le seigneur Rodolph de Mantoue, oncle dudit marquis, qui devoit mander à ce messire Antoine d'Urbin quand il seroit temps qu'il marchast: et cuydoient que la chose dust durer comme font leurs faits d'armes d'Italie, et de cela s'est excusé ledit messire Antoine; mais je croy qu'il ne vit nuls signes pour le faire venir. Nous avions grande sequelle de varlets et de serviteurs, qui tous estoient à l'environ de ces hommes d'armes italiens, et en tuèrent la pluspart; ceux-ci, presque tous, avoient des haches à couper boys en la main, dequoy ils faisoient nos logis, dont ils rompirent les visières des armets, et leur en donnoient de grands coups sur les testes: car bien mal aysés estoient à tuer, tant estoient fort armés, et ne vis tuer nul où il n'y eust trois ou quatre hommes à l'environ; et aussi les longues espées qu'avoient nos archiers et serviteurs firent un grand exploit. Le roy demoura un peu au lieu où l'on l'avoit assailly, disant ne vouloir point chasser, ni aussi tirer à l'avant-garde, qui sembloit estre reculée. Il avoit ordonné sept ou huit gentilshommes, jeunes, pour estre près de luy. Il estoit bien eschappé au premier choc, vu qu'il estoit des premiers: car ce bastard de Bourbon fut pris, à moins de vingt pas de luy, et emmené en l'ost des ennemys.


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