Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


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Chapitre X

Disposition des deux armées pour la bataille de Fornoue.

L

e lundy matin, environ sept heures, sixiesme jour de juillet, l'an mil quatre cent quatre vingts et quinze, monta le noble roy à cheval, et me fit appeller par plusieurs fois. Je vins à luy, et le trouvay armé de toutes pièces et monté sur le plus beau cheval que j'aye vu de mon temps, appellé Savoye (plusieurs disoient qu'il estoit cheval de Bresse: le duc Charles de Savoye luy avoit donné et estoit noir, et n'avoit qu'un œil; et estoit moyen cheval, de bonne grandeur pour celuy qui estoit dessus); et sembloit que ce jeune homme fust tout autre que sa nature ne portoit, ni sa taille, ni sa complexion: car il estoit fort craintif à parler et est encores aujourd'huy (aussi avoit-il esté nourry en grand'crainte, et avec petites personnes): et ce cheval le monstroit grand, et avoit le visage bon et de bonne couleur, et la parole audacieuse et sage. Et sembloit bien (et m'en souviens) que frère Hiéronyme m'avoit dit vray, que Dieu le conduisoit par la main et qu'il auroit bien à faire au chemin, mais que l'honneur luy en demoureroit. Et me dit le roy que, si ces gens vouloient parlementer, que je parlasse; et parce que le cardinal estoit présent, le nomma et le mareschal de Gié, qui estoit mal paisible (et estoit à cause d'un différend qui avoit esté entre le comte de Narbonne et de Guise, qui quelquesfois avoit mené des bendes, et chascun disoit qu'à luy appartenoit de mener l'avant-garde). Je luy dis: «Sire, je le feray volontiers; mais je ne vis jamais deux si grosses compagnies, si près l'une de l'autre, qui se despartissent sans combattre.»
   Toute l'armée saillit en cette grève, et en bataille, et près l'un de l'autre, comme le jour de devant; mais à voir la puissance, me sembloit trop petite, auprès de celle que j'avoye vue au duc Charles de Bourgongne et au roy son père: et sur ladite grève nous tirasmes à part, ledit cardinal et moy, et nommasmes une lettre aux deux providateurs dessusdits (qu'escrivit monseigneur Robertet, un secrétaire que le roy avoit, de qui il se fioit), disant le cardinal qu'à son office et estat appartenoit de procurer paix, et à moy aussi, comme celuy qui de nouveau venoye de Venise ambassadeur, et que je pouvoye encores estre médiateur: leur signifiant le roy ne vouloir que passer son chemin, et qu'il ne vouloit faire dommage à nul: et par ce, s'ils vouloient venir à parlementer, comme il avoit esté entrepris le jour de devant, que nous estions contens et nous employerions en tout bien. Jà estoient escarmouches de tous costés: et, comme nous tirions pas à pas nostre chemin à passer devant eux, la rivière entre deux, comme j'ay dit (et y pouvoit avoir un quart de lieue de nous à eux, qui tous estoient en ordre en leur ost: car c'est leur coutume qu'ils font tousjours leur camp si grand que tous peuvent y estre en bataille et en ordre), ils envoyèrent une partie de leurs Estradiots et arbalestriers à cheval, et aucuns hommes d'armes, qui vinrent du long du chemin, assez couvert, entrer au village dont nous partions, et là passer cette petite rivière pour venir assaillir nostre charriage, qui estoit assez grand (et croy qu'il passoit six mil sommiers, que mulets, que chevaux, que asnes). Et avoient ordonné leur bataille si très bien que mieux on ne sçauroit dire, et plusieurs jours devant, et en façon qu'ils se fioient en leur grand nombre: ils assailloient le roy et son armée tout à l'environ, et en manière qu'un seul homme n'en eust sçu eschapper si nous eussions esté rompus, vu le pays où nous estions: car ceux que j'ay nommés vindrent sur nostre bagage. A costé gauche vint le marquis de Mantoue et son oncle, le seigneur Rodolph; le comte Bernardin de Valmonton et toute la fleur de leur ost, en nombre de six cens hommes d'armes, comme ils me contèrent depuis, se vinrent jeter en la grève, droit à nostre queue, tous les hommes d'armes bardés, bien empanachés, belles bourdonnasses, très bien accompagnés d'arbalestriers à cheval, et d'Estradiots, et de gens de pied. Vis à vis du mareschal de Gié et de nostre avant garde se vint mettre le comte de Caiazze, avec environ quatre cens hommes d'armes, accompagnés comme dessus, et grand nombre de gens de pied; avec luy une autre compagnie de quelques deux cens hommes d'armes, que conduisoit le fils de messire Jean de Bentivoille, de Boulongne, hommes jeunes, qui n'avoient jamais riens vu et avoient aussi bon besoin de chefs que nous: et cettuy-là devoit donner sur l'avant garde, après ledit comte de Caiazze. Et semblablement y avoit une pareille compagnie après le marquis de Mantoue (et pour semblable occasion), que menoit un appellé messire Antoine d'Urbin, bastard du feu duc d'Urbin; et en leur ost demourèrent deux grosses compagnies. Cecy j'ay sçu par eux-mesmes, car dès le lendemain ils en parloient, et le vis à l'œil: et ne voulurent point les Vénissiens estrader tout à un coup, ni dégarnir leur ost; toutesfois il leur eust mieux valu mettre tout aux champs, puisqu'ils commençoient.
   Je laisse un peu ce propos pour dire que devint nostre lettre, qu'avions envoyée, le cardinal et moy, par une trompette. Elle fut reçue par les providateurs; et, comme ils l'eurent lue, commença à tirer le premier coup de nostre artillerie, qui encores n'avoit tiré; et incontinent tira la leur, qui n'estoit point si bonne. Lesdits providateurs renvoyèrent incontinent nostre trompette, et le marquis une des siennes: et mandèrent qu'ils estoient contens de parlementer, mais qu'on fist cesser l'artillerie, et aussi qu'ils feroient cesser la leur. J'estoye pour lors loin du roy, qui alloit et venoit, et renvoya les deux trompettes dire qu'il feroit tout cesser; et manda au maistre de l'artillerie ne tirer plus, et tout cessa des deux costés un peu; et puis soudainement eux tirèrent un coup, et la nostre recommença plus que devant, en approchant trois pièces d'artillerie; et quand nos deux trompettes arrivèrent, ils prirent la nostre et l'envoyèrent en la tente du marquis, et délibérèrent de combattre. Et dit le comte de Caiazze (si me dirent les présens) qu'il n'estoit point temps de parler, et que jà estions demy vaincus; et l'un des providateurs s'y accorda (qui le m'a conté) et l'autre non, et le marquis s'y accorda; et son oncle, qui estoit bon et sage, y contredit de toute sa puissance (lequel nous aymoit, et à regret estoit contre nous), et à la fin tout s'accorda.


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