Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


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Chapitre IX

Comment le roy et son armée en petit nombre arrivèrent au lieu de Fornoue, près du camp de ses ennemys, qui l'attendoient en moult bel ordre, et délibérés de le deffaire et de le prendre.

L

e roy descendit environ midy de la montagne, et se logea audit village de Fornoue, et fut le cinquiesme jour de juillet, l'an mil quatre cens quatre vingts et quinze, par un dimenche. Audit logis y avoit grand'quantité de farines et de vins, et de vivres pour chevaux. Le peuple nous faisoit par tout bonne chère (aussi nul homme de bien ne leur faisoit mal) et apportoient des vivres, comme pain, petit et bien noir, et le vendoient cher, et au vin les trois parts d'eau, et quelque peu de fruits, et firent plaisir à l'armée. J'en fis acheter, et faire l'essay devant moy: car on avoit grand souspeson qu'ils eussent laissé là les vivres pour empoisonner l'ost, et n'y toucha-l'on point de prime face; et se tuèrent deux Suisses à force de boire, ou prirent froid et moururent en une cave, qui mit les gens en plus grand souspeson; mais avant qu'il fust mynuit, les chevaux commencèrent les premiers, et puis les gens, et se tint-l'on bien ayse. Et en ce pas faut parler à l'honneur des Italiens: car nous n'avons point trouvé qu'ils ayent usé de nulles poisons, et s'ils l'eussent voulu faire, à grand'peine s'en fust-l'on sçu garder en ce voyage. Nous arrivasmes, comme avez ouÿ, un dimenche midy, et maint homme de bien y mangea un morceau de pain, là où le roy descendit et but; et croy que guères autres vivres n'y avoit pour celle heure, vu qu'on n'osoit encores menger de ceux du lieu.
   Incontinent après disner vinrent courir aucuns Estradiots jusques dedans l'ost et firent une grande alarme, et nos gens ne les connoissoient point encores: et toute l'armée saillit aux champs, en merveilleusement bon ordre et en trois batailles, avant-garde, bataille et arrière-garde, et n'y avoit point un jet de boulle d'une bataille à l'autre, et bien aysément se fussent secourus l'une l'autre. Ce ne fut riens, et on se retira au logis. Nous avions des tentes et des pavillons en petit nombre, et s'étendoit nostre logis en approchant du leur; parquoy ne falloit que vingt Estradiots pour nous faire une alarme, et ils ne bougèrent du bout de nostre logis: car il y avoit du boys et venoient à couvert. Et estions en une vallée entre deux petits costeaux, et en ladite vallée couroit une rivière que l'on passoit bien à pied, sinon quand elle croissoit, qui, en ce pays-là, est aysément et tost, et aussi elle ne dure guères, et les appellent torrens. Toute ladite vallée estoit gravier et pierres grosses, et malaysée pour chevaux, et estoit ladite vallée d'environ un quart de lieue de large: et en l'un des costeaux, qui estoit celuy de la main droite, estoient logés nos ennemys, et estions contraints de passer vis à vis d'eux (la rivière entre deux), et pouvoient avoir demye lieue jusques à leur ost; et y avoit bien un autre chemin, à monter le costeau de gauche (car nous estions logés de leur costé), mais il eust semblé qu'on se fust reculé. Environ deux jours devant, on m'avoit parlé que j'allasse parler à eux (car la crainte commençoit à venir aux plus sages) et qu'avec moy je menasse quelqu'un, pour bien nombrer et connoistre de leur affaire: cela n'entreprenoye-je point volontiers (et aussi que sans saufconduit je n'y pouvoye aller); mais respondis avoir pris bonne intelligence avec les providateurs, en mon partement de Venise et au soir que j'arrivay à Padoue, et que je croyoye qu'ils parleroient bien à moy en my chemin des deux osts; et aussi, si je m'offroye d'aller vers eux, je leur donneroye trop de cœur, et qu'on l'avoit dit trop tard.
   Ce dimenche dont je parle, j'escrivy aux providateurs (l'un se nommoit messire Lucques Pisan, l'autre messire Marquinot Trevisan) et leur prioye qu'à sureté l'un vinst parler à moy, et qu'ainsi m'avoit-il esté offert au partir de Padoue, comme a esté dit devant. Ils me firent responce qu'ils l'eussent fait volontiers, si n'eust esté la guerre encommencée contre le duc de Milan; mais que, nonobstant, l'un des deux, selon qu'ils adviseroient, se trouveroit en quelque lieu en my chemin, et eus cette responce le dimenche au soir: nul ne l'estima que ceux qui avoient le crédit. Je craignoye à trop entreprendre, et que on le tinst à couardise si j'en pressoye trop: et laissay ainsi la chose pour ce soir, combien que j'eusse volontiers aydé à tirer le roy et sa compagnie de là, si j'eusse pu, sans péril.
   Environ mynuit, me dit le cardinal de Saint-Malo (qui venoit de parler au roy, et mon pavillon estoit près du sien) que le roy partiroit au matin et iroit passer au long d'eux, et faire donner quelque coup de canon en leur ost, pour faire la guerre et puis passer outre sans s'y arrester. Et croy bien que ç'avoit esté l'advis du cardinal propre, comme d'homme qui sçavoit peu parler de tel cas et qui ne se connoissoit: et aussi il appartenoit bien que le roy eust assemblé de plus sages hommes et capitaines pour se conseiller d'un tel affaire; mais je vis faire assemblée plusieurs fois, en ce voyage, dont on fit le contraire des conclusions qui y furent prises. Je dis au cardinal que, si on s'approchoit si près que de tirer en leur ost, il n'estoit possible qu'il ne saillist des gens à l'escarmouche, que jamais ne se pourroient retirer, ni d'un costé ni d'autre, et aussi que ce seroit au contraire de ce que j'avoye commencé; et me desplet bien qu'il falloit prendre ce train; mais mes affaires avoient esté tels, au commencement du règne de ce roy, que je n'osoye fort m'entremettre, afin de ne faire point ennemys de ceux à qui il donnoit auctorité, qui estoit si grande, quand il se mettoit, que trop.
   Cette nuit eusmes encores deux grandes alarmes, le tout pour n'avoir mis ordre contre ces Estradiots, comme on devoit, et comme l'on a accoutumé de faire contre chevaux légers: car vingt hommes d'armes des nostres, avec leurs archiers, en arresteroient tousjours deux cens; mais la chose estoit encores nouvelle. Et si fit aussi cette nuit merveilleuse pluye, esclairs, et tonnoyrre, et si grands qu'on ne sçauroit dire plus: et sembloit que le ciel et la terre fondissent, ou que cela signifiast quelque grand inconvenient à venir. Aussi nous estions au pied de ces grandes montagnes, et en pays chaut, et en esté; et combien que ce fust chose naturelle, si estoit chose espouventable que d'estre en ce peril et voir tant de gens au devant, et n'y avoir nul remède de passer que par combattre, et se voir si petite compagnie: car, que bons que mauvais hommes, pour combattre n'y avoit point plus de neuf mil hommes, dont je compte deux mil pour la séquelle et serviteurs de gens de bien de l'ost: je ne compte point pages ni varlets de sommiers, ni tels gens.


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