Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


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Chapitre VII

Comment la grosse artillerie du roy passa les monts Appenins, à l'ayde des Allemans; et du danger où fut le mareschal de Gié avec son avant garde.

J'

ay laissé à parler du roy comme il fut en cette vallée, deçà Pontreme, où il avoit demouré par cinq jours, en grand'famine, sans nul besoin. Un tour honorable firent nos Allemans: ceux qui avoient fait cette grand'faute audit Pontreme et avoient paour que le roy les en haÿst à jamais, se vinrent d'eux-mesmes offrir à passer l'artillerie en ce merveilleux chemin de montagnes (ainsi le puis-je appeller, pour estre hautes et droites et où il n'y a point de chemin: et ay vu toutes les principales d'Italie et d'Espagne, mais trop aysément l'eussent fait passer les monts); et firent cette offre par condition que le roy leur pardonnast, ce qu'il fit: et y avoit quatorze pièces de grosse artillerie et puissante. Au partir de ladite vallée commençoit-l'on à monter par un chemin fort droit, et vis des mulets y passer à très grand'peine. Ces Allemans se couploient deux à deux, de bonnes cordes, et s'y mettoient cent ou deux cens à la fois; et quand ceux-là estoient las, il s'y en mettoit d'autres. Nonobstant cela y estoient les chevaux de l'artillerie; et toutes gens qui avoient train, de la maison du roy, prestoient chascun un cheval, pour cuyder passer plustost; mais si n'eussent esté les Allemans, les chevaux ne l'eussent jamais passée. Aussi ils furent bien aydés, car ils avoient aussi bon besoin et aussi grand vouloir de passer que les autres. Ils firent largement des choses mal faites; mais le bien passoit le mal. Le plus fort n'estoit point de monter, car incontinent après on y trouvoit une vallée: car le chemin est tel que la nature l'a fait, et n'y a riens adoubé: et falloit mettre les chevaux à tirer contremont et aussi les hommes, et estoit de plus grand'peine, sans comparaison, que le monter, et à toute heure y falloit les charpentiers ou les mareschaux; ou tomboit quelque pièce qu'on avoit grand'peine à redresser. Plusieurs eussent esté d'advis de rompre toute la grosse artillerie, pour passer plustost; mais le roy pour riens ne le vouloit consentir.
   Le mareschal de Gié, qui estoit à trente mils de nous, pressoit le roy de se haster, et mismes trois jours à le joindre: et si avoit les ennemys logés devant luy, en beau camp, au moins à demye lieue près, qui en eussent eu bon marché s'ils eussent assailly; et après il fut logé à Fornoue (qui vaut à dire à un trou nouveau) qui est le pied de la montagne et l'entrée de la plaine, bon village, pour garder qu'ils ne nous vinssent assaillir en la montagne. Mais nous avions meilleure garde que luy, car Dieu mit autre pensée au cœur de nos ennemys: car leur avarice fut si grande qu'ils nous vouloient attendre au plain pays, afin que riens n'eschappast: car il leur sembloit que des montagnes en hors, on eust pu fuyr vers Pise et en ces places des Florentins; mais ils erroient, car nous estions trop loin. Et aussi quand on les eust attendu jusques au joindre, ils eussent bien autant chassé qu'on eust sçu fuyr, et si sçavoient mieux les chemins que nous.
   Encores jusques icy n'est point commencée la guerre de nostre costé; mais le mareschal de Gié manda au roy comme il avoit passé ces montagnes, et comme il envoya quarante chevaux courre devant l'ost des ennemys pour sçavoir des nouvelles, qui furent bien recueillis des Estradiots: et tuèrent un gentilhomme appellé Lebeuf et luy couppèrent la teste, et la portèrent à leur Providateur, pour en avoir un ducat. Estradiots sont gens comme Génétaires: vestus à pied et à cheval, comme les Turcs, sauf la teste, où ils ne portent cette toile qu'ils appellent tolliban, et sont dures gens, et couchent dehors tout l'an et leurs chevaux. Ils estoient tous Grecs, venus des places que les Vénissiens y ont, les uns de Naples de Romanie, en Morée, autres d'Albanie, devers Duras: et sont leurs chevaux bons, et tous chevaux turcs. Les Vénissiens s'en servent fort, et s'y fient. Je les avoye tous vu descendre à Venise, et faire leurs monstres en une isle où est l'abbaye de Saint-Nicolas, et estoient bien quinze cens: et sont vaillans hommes et qui fort travaillent un ost, quand ils s'y mettent.
   Les Estradiots chassèrent, comme j'ay dit, jusques au logis dudit mareschal, où estoient logés les Allemans, et en tuèrent trois ou quatre, et en emportèrent les testes, et telle estoit leur coustume: car ayant Vénissiens guerre contre le Turc, père de cettuy-cy, appellé Méhémet Ottoman, il ne vouloit point que ses gens prissent nuls prisonniers, et leur donnoit un ducat pour teste, et Vénissiens faisoient le semblable, et croy bien qu'ils vouloient espouventer la compagnie, comme ils firent; mais lesdits Estradiots se trouvèrent bien espouventés aussi de l'artillerie. Car un faucon tira un coup qui tua un de leurs chevaux, qui incontinent les fit retirer, car ils ne l'avoient point accoutumé; et, en se retirant, prirent un capitaine de nos Allemans, qui estoit monté à cheval pour voir s'ils se retireroient, et eut un coup de leurs lances au travers du corps: car il estoit desarmé. Il estoit sage, et fut mené devant le marquis de Mantoue, qui estoit capitaine général des Vénissiens: et y estoit son oncle le seigneur Rodolph de Mantoue, et le comte de Caiazze, qui estoit chef pour le duc de Milan, et connoissoit bien ledit capitaine. Et faut entendre que tout leur ost estoit aux champs, au moins tout ce qui estoit ensemble, car tout n'estoit point encores venu: et y avoit huit jours qu'ils estoient là faisans leur assemblée, et eust eu le roy beau à se retirer en France, sans péril, si n'eussent esté ses longs séjours sans propos, dont vous avez ouÿ parler; mais Nostre Seigneur en avoit autrement ordonné.


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