Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


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Chapitre V

Comment le roy Charles passa plusieurs dangereux pas de montagnes, entre Pise et Cersanne: et comment la ville de Pontreme fut bruslée par les Allemans.

D

e Sene estoit le roy venu à Pise, comme avez vu et entendu ce qu'il y fit, et de Pise vint à Lucques, où il fut bien reçu de ceux de la ville, et y séjourna deux jours; et puis vint à Petresainte, que tenoit Entragues, ne craignant en riens ses ennemys ni ceux à qui ils donnoient le crédit: et trouva de merveilleux pas de montagnes entre Lucques et ledit lieu, et aysés à deffendre à gens de pied; mais encores n'estoient ensemble nos ennemys. Et près dudit Petresainte est le pas de la Seiere d'un costé et le Roctaille, d'autre costé marais de mer bien profons: et faut passer par une chaussée, comme celle d'un estang. Et estoit le pas, qui fust depuis Pise jusques à Pontreme, que je craignoye le plus et dont j'avoye plus ouÿ parler: car une charrette jetée au travers et deux bonnes pièces d'artillerie nous eussent gardés d'y passer, sans y trouver remède, avec gens en bien petit nombre. De Petresainte alla le roy à Cersanne, où fut mis en avant, par le cardinal de Saint-Pierre ad vincula, de faire rebeller Gènes et d'y envoyer gens: et fut mise la matière en conseil (et y estoye, en la compagnie de beaucoup de gens de bien, capitaines), où fut conclu par tous que on n'y entendroit point: car, si le roy gagnoit la bataille, Gènes se viendroit présenter d'elle mesme, et, s'il perdoit, il n'en auroit que faire. Et fut le premier coup que j'ouys parler que l'on crust qu'il y dust avoir bataille. Et fut fait rapport au roy de cette délibération; mais, nonobstant cela, il y envoya monseigneur de Bresse, depuis duc de Savoye, le seigneur de Beaumont de Polignac, mon beau-frère, et le seigneur d'Ambegeaix, de la maison d'Amboise, avec six vingts hommes d'armes et cinq cens arbalestriers, venus tous frais de France, par mer. Et m'esbahys comment il est possible qu'un si jeune roy n'avoit quelques bons serviteurs qui luy osassent avoir dit le péril en quoy il se mettoit. De moy, il me sembloit qu'il ne me croyoit point du tout.
   Nous avions une petite armée de mer, qui venoit de Naples, et y estoit monseigneur de Myolens, gouverneur du Dauphiné, et un Estienne de Neves, de Montpellier, et estoient en tout environ huit gallées. Et vinrent à la Specie et à Rapallo, où ils furent deffaits, à l'heure dont je parle, et au lieu propre où nos gens avoient deffait ceux du roy Alfonse, au commencement du voyage, et par ceux propres qui avoient esté des nostres à l'autre bataille, qui estoit messire Jean Louis Dauflicque et messire Jean Adorne; et fut tout mué à Gènes. Il eust mieux valu que tout eust esté avec nous, et encores estoit-ce peu. Monseigneur de Bresse et ce cardinal allèrent loger aux fauxbourgs de Gènes, cuydans que leur partialité se dust lever en la ville pour eux; mais le duc de Milan y avoit pourvu, et les Adornes, qui gouvernoient, et messire Jean Louis Dauflicque, qui est un sage chevalier: et furent en grand péril d'estre deffaits comme ceux de mer, vu le petit nombre qu'ils estoient, et ne tint sinon à ce que la part qui gouvernoit à Gènes n'osoit sortir de la ville, de paour que les Fourgouses ne se levassent et leur fermassent les portes: et eurent nos gens grand'peine à eux en venir vers Ast, et ne furent point à une bataille que le roy eut, où ils eussent esté bienséans.
   De Cersanne vint le roy vers Pontreme: car il estoit force d'y passer, et est l'entrée des montagnes. La ville et chasteau estoient assez bons, en fort pays, et, s'il y eust eu bon grand nombre de gens, elle n'y eust point esté prise; mais il sembloit bien qu'il fust vray ce que frère Hiéronyme m'avoit dit, que Dieu le conduiroit par la main jusques à ce qu'il fust en sureté: car is sembloit que ses ennemys fussent aveuglés et abestis, qu'ils ne deffendoient ce pas. Il y avoit trois ou quatre cens hommes de pied dedans. Le roy y envoya son avant garde, que menoit le mareschal de Gié; et avec luy estoit messire Jean Jacques de Trevoul, qu'il avoit recueilli du service du roi Ferrand, quand il s'enfuyt de Naples, gentil homme de Milan, bien apparenté, bon capitaine, et grand homme de bien, grand ennemy de ce duc de Milan, et confiné par luy à Naples; et, par le moyen de luy, fut incontinent rendue ladite place, sans tirer; et s'en allèrent les gens qui estoient dedans. Mais un grand inconvenient y survint: car il advint aux Suisses comme la dernière fois que le duc de Milan y vint. Il y eut un desbat entre ceux de la ville et aucuns Allemans, comme j'ay dit, desquels fut bien tué quarante; et pour revanche, nonobstant la composition, tuèrent tous les hommes, pillèrent la ville et y mirent le feu, et bruslèrent vivres et toutes autres choses, et plus de dix d'entre eux mesmes, qui estoient yvres, et ne sçut ledit mareschal de Gié y mettre remède. Et si assiégèrent le chasteau pour prendre ceux qui estoient dedans, qui estoient serviteurs dudit messire Jean Jacques de Trévoul, et les y avoit mis quand les autres partirent: et fallut que le roy envoyast vers eux pour les faire despartir. Ce fut un grand dommage que de la destruction de cette place, tant pour la honte que à cause des grands vivres qui y estoient, dont nous avions jà grand'faute, combien que le peuple ne fust en riens contre nous, fors à l'entour, pour le mal qu'on leur faisoit. Mais si le roy eust voulu entendre aux ouvertures que faisoit ledit messire Jean Jacques, plusieurs places et gentils homes se fussent tournés: car il vouloit que le roy fist hausser la bannière du petit duc que le seigneur Ludovic tenoit entre ses mains, qui estoit fils du duc dernier mort à Pavie et dont avez ouÿ parler devant, apellé Jean Galéas; mais le roy ne le voulut, pour l'amour de monseigneur d'Orléans, qui prétendoit et prétent droit à ladite duché. Et passa le roy outre Pontreme, et alla loger en une petite vallée où n'y avoit point dix maisons, et n'en sçay le nom; et y demoura cinq jours (et n'en sçauroye dire la raison) à très grand'famine, et à trente milles de nostre avant garde, qui estoit devant, montaignes très hautes et très aspres à l'entour, et où oncques homme ne passa artillerie grosse, comme sont canons et grosses coulevrines qui lors y passèrent. Le duc Galéas y passa quatre faucons de la grosseur qu'ils pesoient par adventure cinq cens livres, au moins (dont le peuple du pays faisoit grand cas) durant ce jour que je dis.


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