Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


Précédent Table des matières Suivant

Chapitre II

Comment le roy se partit de Naples et repassa par Rome, d'où le Pape s'enfuyt à Orviette; des paroles que le roy tint à monsieur d'Argenton à son retour de Venise; des deliberations de rendre aux Florentins leurs places.

A

près que le roy eut ordonné de son affaire comme il entendoit, se mit en chemin avec ce qu'il avoit de gens, que j'estime neuf cens hommes d'armes au moins, en ce compris sa maison, deux mil cinq cens Suisses, et croy bien sept mil hommes payés en tout: et y pouvoit bien avoir mil cinq cens hommes de deffense, suyvans le train de la cour comme serviteurs. Le comte de Petillane (qui les avoit mieux comptés que moy) disoit que, en tout, en avoit neuf mil; et le me dit depuis nostre bataille, dont sera parlé. Le roy prit son chemin vers Rome, dont le pape paravant vouloit partir, et venir à Padoue sous le pouvoir des Vénissiens: et y fut son logis fait. Depuis, le cœur leur vint; et y envoyèrent quelques gens, et le duc de Milan y en envoya aussi; et combien qu'ils y fussent à temps, si n'osa attendre le pape, nonobstant que le roy ne luy eust fait que tout honneur et service, et luy avoit envoyé ambassadeurs pour le prier d'attendre; mais il se retira à Orviette et de là à Pérouse, et laissa les Cardinaux à Rome, qui recueillirent le roy, lequel n'y arresta point. Et ne fut fait desplaisir à nul; et m'escrivit d'aller à luy vers Sene,je le trouvay, où me fit par sa bonté bon recueil et me demanda, en riant, si les Vénissiens envoyoient au devant de luy (car toute sa compagnie estoient jeunes gens, et ne croyoient point qu'il fust autres gens qui portassent armes). Je luy dis que la Seigneurie m'avoit dit, au despartir, devant un de ses secrétaires, appellé Lourdin, qu'eux et le duc de Milan mettroient quarante mil hommes en un camp, non point pour l'assaillir, mais pour se deffendre; et me firent dire (le jour que je partis d'eux, à Padoue), par un de leurs Providateurs qui venoit contre nous, que leurs gens ne passeroient point une rivière, près de Parme (et me semble qu'elle a nom Olye), qui est en leur terre, sinon qu'il assaillist le duc de Milan; et prismes enseignes ensemble ledit providateur et moy de pouvoir envoyer l'un vers l'autre, s'il en estoit besoin, pour traiter quelque bon appointement: et ne voulus rien rompre, car je ne sçavoye ce qui pourroit survenir à mon maistre. Et estoit présent à ces paroles un appellé messire Louis Marcel qui gouvernoit, pour cette année-là, le Mont Vieil (qui est comme un trésorier), et l'avoient envoyé pour me conduire; aussi y estoient les gens du marquis de Mantoue, qui luy portoient argent; mais ils n'ouyrent point ces paroles. De ceux-là, ou autres, portay au roy par escrit le nombre de leurs gens de cheval, de pied, et d'Estradiots, et qui en avoient les charges. Peu de gens, d'entour du roy, croyoient ce que je disoye.
   Estant ledit seigneur à Sene, le presay de partir dès ce qu'il y eut esté deux jours et les chevaux reposés, car ses ennemys n'estoient point encores ensemble et ne craignoye sinon qu'il vinst des Allemans: car le roy des Romains en assembloit largement, et vouloit fort tirer argent comptant. Quelque chose que je disse, le roy mit deux matières en conseil, qui furent brièves: l'une, sçavoir si on devoit rendre aux Florentins leurs places et prendre trente mil ducats qu'ils devoient encores de leur don, et septante mil qu'ils offroient prester, et servir le roy à son passage avec trois cens hommes d'armes (sous la charge de messire Francisque Secco, vaillant chevalier et de qui le roy se fioit) et deux mil hommes de pied. Je fus d'oppinion que le roy le devoit faire, et d'autres aussi, et seulement retenir Ligorne jusques à ce qu'il fust en Ast. Il eust bien payé ses gens, et encores luy fust demouré de l'argent pour fortraire des gens de ses ennemys et puis les aller chercher. Toutesfois cela n'eut point de lieu: et l'empeschoit monseigneur de Ligny (qui estoit homme jeune, et cousin germain du roy), et ne sçavoit point bien pour quelle raison, sinon pour pitié des Pisans. L'autre conseil fut celuy que ledit monseigneur de Ligny faisoit mettre en avant par un appellé Gaucher de Tinteville et une part de ceux de Sene, qui vouloient monseigneur de Ligny pour seigneur: car la ville est de tous temps en partialité, et se gouverne plus follement que ville d'Italie. Il m'en fut demandé le premier: je dis qu'il me sembloit que le roy devoit tirer à son chemin, et ne s'amuser à ces folles offres qui ne sçauroient durer une semaine: aussi que c'estoit ville d'Empire, qui seroit mis Empire contre nous. Chascun fut de cet advis; toutesfois on fit autrement: et le prirent ceux de Sene pour leur capitaine, et luy promirent certaine somme d'argent l'an, dont il n'eut riens: et cecy amusa le roy six ou sept jours, et luy monstrèrent les dames; et y laissa le roy bien trois cens hommes, et s'affoiblit de tant. Et de là tira à Pise, passant par Pogebon, chastel florentin, et ceux qu'on laissa à Sene furent chassés avant un mois de là.


Précédent Table des matières Suivant