Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Huitième


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Chapitre Premier

De l'ordre et provision que le roy mit au royaume de Naples voulant retourner en France.

P

our mieux continuer ces Mémoires et vous informer, me faut retourner à parler du roy, qui, depuis qu'il entra à Naples jusques à ce qu'il en partit, il ne pensa qu'à passer temps, et d'autres à prendre et à profiter; mais son âge l'excusoit, mais nul ne sçauroit excuser les autres de leur faute: car le roy de toutes choses les croyoit. Et s'ils luy eussent sçu dire qu'il eust bien pourvu trois ou quatre chasteaux audit pays, comme celuy de Cayette, ou seulement celuy de Naples (dont il avoit donné les vivres, comme j'ay dit), il tiendroit encores le royaume: car en gardant celuy de Naples, jamais la ville ne se fust révoltée. Il tira tous les gens d'armes à l'entour de luy, depuis la conclusion de la ligue, et ordonna cinq cens hommes d'armes françois et deux mil cinq cens Suisses, et quelque peu de gens de pied françois, pour la garde du royaume; et avec le reste il délibéra de s'en retourner en France, par le chemin qu'il estoit venu: et la ligue se préparoit à l'en garder. Le roy d'Espagne avoit envoyé et envoyoit quelques caravelles en Cécile, mais peu de gens dessus: toutesfois, avant que le roy partist, ils avoient jà garny Rege en Calabre, qui est près de Cécile: et plusieurs fois j'avoye escrit au roy qu'ils devoient descendre là, car l'ambassadeur de Naples le m'avoit dit, cuydant que jà y fussent. Et si le roy y eust envoyé d'heure, il eust pris le chasteau: car le peuple de la ville tenoit pour luy. Aussi vinrent gens de Cécile à la Mantie et à la Turpie, par faute d'envoyer; et ceux d'Otrante, en Pouille, qui avoient levé les bannières du roy, vu la ligue et qu'ils estoient situés près de Brandis et de Gallipoly, et qu'ils ne pouvoient finer de gens, ils levèrent les bannières d'Arragon, et Dom Frederic, qui estoit à Brandis, la fournit: et par tout le royaume commencèrent à muer pensée, et se prit à changer la fortune, qui deux mois devant avoit esté au contraire, tant pour voir cette ligue que pour le partement du roy et la povre provision qu'on y laissoit, plus en chef qu'en nombre de soldats.
   Pour chef y demoura monseigneur de Montpensier, de la maison de Bourbon, bon chevalier et hardy, mais peu sage: il ne se levoit qu'il ne fust midy. Et en Calabre laissa monseigneur d'Aubigny, de nation d'Escosse, bon chevalier et sage, bon et honorable, qui fut grand connestable du royaume; et luy donna le roy (comme j'ay dit) la comté d'Are et le marquisat Dasquelase. Il laissa, au commencement, le séneschal de Beaucaire, appellé Estienne de Vers, capitaine de Cayette, fait duc de Nole et autres seigneuries, grand chambellan, et passoient tous les deniers du royaume par sa main; et avoit iceluy lus de faix qu'il ne pouvoit ni n'eust sçu porter; bien affectionné estoit à la garde dudit royaume. Il laissa monseigneur Domjulien, Lorrain, et le fit duc du Mont Saint-Angele, qu'a fait merveilles de bien gouverner. A Manfredonne laissa messire Gabriel de Montfaucon, homme que le roy estimoit fort, et à tous donna grosses terres: celuy-là s'y conduisit très mal et la bailla, au bout de quatre jours, par faute de vivres, et il l'avoit trouvée bien garnie, et estoit en lieu habondant de blé. Plusieurs vendirent tout ce qu'ils trouvèrent aux chasteaux, et, dit-l'on, cettuy. Pour garde laissa à Trane Guillaume de Villeneufve, que ses varlets vendirent à Dom Frederic, qui longtemps le tint en gallée. A Tarente laissa Georges de Suilly, qui s'y gouverna très bien et y mourut de peste; et a tenu cette cité-là pour le roy jusques à ce que la famine l'ait fait tourner. En l'Aquille demoura le bailli de Vitry, qui bien s'y conduisit; et messire Gracien de Guerres, qui fort bien s'est conduit en l'Abrousse.
   Tout demoura mal fourny d'argent, et les assignoit-l'on sur le royaume, et tous les deniers failloient. Le roy laissa bien appointés les princes de Salerne et de Besignan (qui l'ont bien servy tant qu'ils ont pu, et aussi les Colonnois) de tout ce qu'ils sçurent demander; et leur laissa plus de trente places pour eux et les leurs. S'ils les eussent voulu tenir pour luy, comme ils devoient et qu'ils avoient juré, ils luy eussent fait grand service, à leur honneur et profit: car je croy qu'ils ne furent, cent ans y a, en si grands honneurs; mais, avant son partement, ils commencèrent à pratiquer. Et aussi ils estoient ses serviteurs, à cause de Milan: car naturellement ils estoient du party Gibelin; mais cela ne leur devoit point faire fausser leur foy, estant si grandement traités. Encores fit le roy plus pour eux: car il amena, sous garde d'amy, prisonniers, le seigneur Virgile Ursin et le comte de Petillane, aussi des Ursins, et, contre raison, leurs ennemys. Car, combien qu'ils eussent esté pris, si sçavoit bien le roy, et ainsi l'entendoit, qu'il y avoit sauf conduit: et le monstroit bien, car il ne les vouloit mener sinon jusques en Ast, et puis les renvoyer, et le faisoit à la requeste des colonnois; et, avant qu'il y fust, lesdits Colonnois furent tournés contre luy, et les premiers, sans alléguer nulle cause.


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