our mieux continuer ces Mémoires et vous informer,
me faut retourner à parler du
roy, qui, depuis qu'il entra à
Naples jusques à ce qu'il en partit, il ne pensa qu'à passer temps, et d'autres à prendre et à profiter; mais son âge l'excusoit, mais nul ne sçauroit excuser les autres de leur faute: car
le roy de toutes choses les croyoit. Et s'ils luy eussent sçu dire qu'il eust bien
pourvu trois ou quatre chasteaux audit pays, comme celuy de
Cayette, ou seulement celuy de
Naples (dont il avoit donné les vivres, comme
j'ay dit), il tiendroit encores le royaume: car en gardant celuy de
Naples, jamais
la ville ne se fust révoltée. Il tira tous les gens d'armes à l'entour de luy, depuis la conclusion de la ligue, et ordonna cinq cens hommes d'armes françois et deux mil cinq cens Suisses, et quelque peu de gens de pied françois, pour la garde du royaume; et avec le reste il délibéra de s'en retourner en France, par le chemin qu'il estoit venu: et la ligue se préparoit à l'en garder.
Le roy d'Espagne avoit envoyé et envoyoit quelques caravelles en Cécile, mais peu de gens dessus: toutesfois, avant que
le roy partist, ils avoient jà garny
Rege en Calabre, qui est près de Cécile: et plusieurs fois
j'avoye escrit au
roy qu'ils devoient descendre là, car
l'ambassadeur de
Naples le
m'avoit dit,
cuydant que jà y fussent. Et si
le roy y eust envoyé d'heure, il eust pris le chasteau: car le peuple de
la ville tenoit pour luy. Aussi vinrent gens de Cécile à
la Mantie et à
la Turpie, par faute d'envoyer; et ceux d'Otrante, en Pouille, qui avoient levé les bannières du
roy, vu la ligue et qu'ils estoient situés près de
Brandis et de
Gallipoly, et qu'ils ne pouvoient
finer de gens, ils levèrent les bannières d'Arragon, et
Dom Frederic, qui estoit à
Brandis, la fournit: et par tout le royaume commencèrent à muer pensée, et se prit à changer la fortune, qui deux mois devant avoit esté au contraire, tant pour voir cette ligue que pour le partement du
roy et la povre provision qu'on y laissoit, plus en chef qu'en nombre de soldats.
Pour chef y demoura
monseigneur de Montpensier, de la maison de Bourbon, bon chevalier et hardy, mais peu sage: il ne se levoit qu'il ne fust midy. Et en Calabre laissa
monseigneur d'Aubigny, de nation d'Escosse, bon chevalier et sage, bon et honorable, qui fut grand connestable du royaume; et luy donna
le roy (comme
j'ay dit) la comté d'Are et le marquisat Dasquelase. Il laissa, au commencement, le séneschal de
Beaucaire, appellé
Estienne de Vers, capitaine de
Cayette, fait duc de
Nole et autres seigneuries, grand chambellan, et passoient tous les deniers du royaume par sa main; et avoit
iceluy lus de faix qu'il ne pouvoit ni n'eust sçu porter; bien affectionné estoit à la garde dudit royaume. Il laissa
monseigneur Domjulien, Lorrain, et le fit duc du
Mont Saint-Angele, qu'a fait merveilles de bien gouverner. A
Manfredonne laissa
messire Gabriel de Montfaucon, homme que
le roy estimoit fort, et à tous donna grosses terres: celuy-là s'y conduisit très mal et la
bailla, au bout de quatre jours, par faute de vivres, et il l'avoit trouvée bien garnie, et estoit en lieu habondant de blé. Plusieurs vendirent tout ce qu'ils trouvèrent aux chasteaux, et, dit-l'on,
cettuy. Pour garde laissa à
Trane
Guillaume de Villeneufve, que ses varlets vendirent à
Dom Frederic, qui longtemps le tint en
gallée. A
Tarente laissa
Georges de Suilly, qui s'y gouverna très bien et y mourut de peste; et a tenu
cette cité-là pour
le roy jusques à ce que la famine l'ait fait tourner. En
l'Aquille demoura
le bailli de Vitry, qui bien s'y conduisit; et
messire Gracien de Guerres, qui fort bien s'est conduit en l'Abrousse.
Tout demoura mal fourny d'argent, et les assignoit-l'on sur le royaume, et tous les deniers failloient.
Le roy laissa bien appointés les princes
de Salerne et
de Besignan (qui l'ont bien servy tant qu'ils ont pu, et aussi les Colonnois) de tout ce qu'ils sçurent demander; et leur laissa plus de trente places pour eux et les leurs. S'ils les eussent voulu
tenir pour luy, comme ils devoient et qu'ils avoient juré, ils luy eussent fait grand service, à leur honneur et profit: car
je croy qu'ils ne furent, cent ans y a, en si grands honneurs; mais, avant son partement, ils commencèrent à pratiquer. Et aussi ils estoient ses serviteurs, à cause de
Milan: car naturellement ils estoient du party Gibelin; mais cela ne leur devoit point faire fausser leur foy, estant si grandement traités. Encores fit
le roy plus pour eux: car il amena, sous garde d'amy, prisonniers,
le seigneur Virgile Ursin et
le comte de Petillane, aussi des Ursins, et, contre raison, leurs ennemys. Car, combien qu'ils eussent esté pris, si sçavoit bien
le roy, et ainsi l'entendoit, qu'il y avoit sauf conduit: et le monstroit bien, car il ne les vouloit mener sinon jusques en
Ast, et puis les renvoyer, et le faisoit à la requeste des colonnois; et, avant qu'il y fust, lesdits Colonnois furent tournés contre luy, et les premiers, sans alléguer nulle cause.