Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Septième


Précédent Table des matières Suivant

Chapitre XX

Comment le seigneur d'Argenton fut adverty que le roy avoit gagné Naples et les places d'environ, dont les Vénissiens estoient desplaisans.

V

oyans les Vénissiens tout cela habandonné et advertis que le roy estoit dedans la ville de Naples, ils m'envoyèrent quérir et me dirent ces nouvelles, monstrans en estre joyeux. Toutesfois ils disoient que ledit chasteau estoit bien fort garny, et voyoye bien qu'ils avoient bonne et sure espérance qu'il tinst; et consentirent que l'ambassadeur de Naples levast gens d'armes à Venise pour envoyer à Brandis, et estoient sur la conclusion de leur ligue quand leurs ambassadeurs leur escrivirent que le chasteau estoit rendu; et lors ils m'envoyèrent quérir derechef à un matin, et les trouvay en grand nombre, comme de cinquante ou de soixante, en la chambre du prince qui estoit malade de la colique: et il me conta ces nouvelles, de visages joyeux, mais nul en la compagnie ne se sçavoit faindre si bien comme luy. Les uns estoient assis sur un marchepied des bancs et avoient la teste appuyée entre leurs mains, les autres d'une autre sorte, tous demonstrans avoir grand'tristesse au cœur: et croy que quand les nouvelles vinrent à Rome de la bataille perdue à Cannes contre Hannibal, les sénateurs qui estoient demourés n'estoient pas plus esbahys ni plus espouventés qu'ils estoient: car un seul ne fit semblant de me regarder ny ne me dit un mot que luy, et les regardoye à grand'merveille. Le duc me demanda si le roy leur tiendroit ce que tousjours leur avoit mandé et que leur avoye dit: je les assuray fort que oy, et ouvris les voyes pour demourer en bonne paix; et m'offroye fort à fournir, esperant les oster de souspeson, et puis me despartis.
   Leur ligue n'estoit encores ni faite ni rompue, et vouloient partir les Allemans mal contens. Le duc de Milan se faisoit encores prier de je ne sçay quel article; toutesfois il manda à ses gens qu'ils passassent tost, et en effet conclurent la ligue. Et durant que cecy se demenoit, j'avoye sans cesse adverty le roy du tout, le pressant de conclure, ou demourer au royaume et se pourvoir de plus de gens de pied et d'argent, et de bonne heure se mettre en chemin pour se retirer, et laisser les principales places bien gardées, avant qu'ils fussent tous assemblés. Aussi advertissoye monseigneur d'Orléans, qui estoit en Ast avec les gens de sa maison seulement (car sa compagnie estoit avec le roy), et d'y mettre des gens, l'assurant qu'incontinent luy iroient courre sus; et escrivoye à monseigneur de Bourbon, qui estoit demouré lieutenant pour le roy en France, d'envoyer des gens en haste en Ast, pour le garder; et que si cette place estoit perdue, nul secours ne pouvoit venir au roy de France; et advertissoye aussi la marquise de Montferrat, qui estoit bonne françoise et ennemye du duc de Milan, afin qu'elle aydast à monseigneur d'Orléans de gens, s'il en avoit affaire: car Ast perdu, les marquisats de Montferrat et Saluces estoient perdus.
   La ligue fut conclue un soir bien tard. Le matin me demanda la Seigneurie, plus matin qu'ils n'avoient de coutume. Comme je fus arrivé et assis, me dit le duc que, en l'honneur de la sainte Trinité, ils avoient conclu ligue avec nostre Saint Père le Pape, les roys des Romains et de Castille, eux et le duc de Milan, à trois fins: la première, pour deffendre la crestienté contre le Turc; la seconde, à la deffence d'Italie; la tierce, à la preservation de leurs Estats, et que je le fisse sçavoir au roy. Et estoient assemblés en grand nombre, comme de cent ou plus, et avoient les testes hautes et faisoient bonne chère, et n'avoient point contenances semblables à celles qu'ils avoient le jour qu'ils me dirent la prise du chasteau de Naples. Me dit aussi qu'ils avoient escrit à leurs ambassadeurs qui estoient devers le roy qu'ils s'en vinssent, et qu'ils prissent congé. L'un avoit nom messire Dominique Loredan, et l'autre Dominique Trevisan. J'avoye le cœur serré et estoye en grand doute de la personne du roy et de toute sa compagnie, et cuydoye leur cas plus prest qu'il n'estoit, et aussi faisoient-ils eux: et doutoye qu'ils eussent des Allemans prests; et si cela y eust esté, jamais le roy ne fust sailly d'Italie. Je me déliberay ne dire point trop trop de paroles en ce courroux; toutesfois ils me tirèrent un peu aux champs. Je leur fis responce que dès le soir avant je l'avoye escrit au roy, et plusieurs fois, et que luy aussi m'en avoit escrit qu'il en estoit adverty de Rome et de Milan. Il me fit tout estrange visage de ce que je disoye l'avoir escrit le soir au roy, car il n'est nulles gens au monde sis souspesonneux ne qui tiengnent leurs conseils si secrets, et par souspeson seulement confinent souvent les gens, et à cette cause le leur disoye je. Outre leur dis l'avoir aussi escrit à monseigneur d'Orléans et à monseigneur de Bourbon, afin qu'ils pourvussent Ast; et le disoye esperant que cela donneroit quelque delay d'aller devant Ast: car s'ils eussent esté aussi prests comme ils se vantoient, et cuydoient, ils l'eussent pris sans remède: car il estoit et fut mal pourvu de longtemps après.
   Ils se prirent à me dire qu'il n'y avoit riens contre le roy, mais pour se garder de luy; et qu'ils ne vouloient point qu'il abusast ainsi le monde de paroles, de dire qu'il ne vouloit que le royaume et puis aller contre le Turc: et qu'il monstroit tout le contraire, et vouloit destruire le duc de Milan et Florence, et tenir les terres de l'Eglise. A quoy je respondis que les roys de France avoient augmenté l'Eglise, et accrue et deffendue, et que cettuy-cy feroit plustost le semblable que de riens leur oster; mais que toutes ces raisons n'estoient point celles qui les mouvoient, mais qu'ils avoient envie de troubler l'Italie et faire leur profit, et que je croyoye qu'aussi feroient. Ils prirent cela un peu à mal, ce me dit l'on; mais il se voit, par ce qu'ils ont eu en Pouille en gage du roy Ferrand pour luy ayder contre nous, que je disoye vray. Je me voulois lever pour me retirer, ils me firent rasseoir: et me demanda le duc si je ne vouloye faire nulle ouverture de paix, parce que le jour de devant j'en avoye parlé; mais c'estoit par condition qu'ils voulsissent attendre à conclure la ligue de quinze jours, afin d'envoyer devers le roy et avoir responce.
   Après ces choses dites, je me retiray à mon logis. Ils mandèrent les ambassadeurs l'un après l'autre; et, au saillir de leur conseil, je rencontray celuy de Naples, qui avoit une belle robe neufve et faisoit bonne chère, et avoit cause: car c'estoient grandes nouvelles pour luy. A L'après-disnée, tous les ambassadeurs de la ligue se trouvèrent ensemble en barque (qui est l'esbat de Venise, et chascun va selon les gens qu'il a et aux despens de la Seigneurie): et pouvoient estre quarante barques, qui toutes avoient pendeaux aux armes de leurs maistres; et vis toute cette compagnie passer devant mes fenestres, et y avoit force menestriers: et ceux de Milan, au moins l'un d'iceux, qui m'avoit tenu compagnie beaucoup de mois, faisoit bien contenance de ne me connoistre plus: et fus trois jours sans aller par la ville, ni mes gens, combien que jamais ne me fust dit, en la ville, ni à homme que j'eusse, une seule mal gracieuse parole. Le soir firent une merveilleuse feste de feux, sur les clochiers, force falots allumés sur les maisons de ces ambassadeurs, et artillerie qui tiroit; et fus, sur la barque couverte, au long des rives, pour voir la feste, environ dix heures de nuit, et par espécial devant les maisons des ambassadeurs, où se faisoient banquets et grand'chère.
   Ce jour-là n'estoit point encores la publication, ni grand'feste: car le Pape avoit mandé qu'il vouloit qu'on attendist encores aucuns jours pour la faire à Pasques Fleuries, qu'ils appellent le dimanche de l'Olive; et vouloit que chascun prince, où elle seroit publiée, et les ambassadeurs qui y seroient, portassent un rameau d'olivier en la main et le dissent signe de paix et allyance, et qu'à ce jour elle fust publiée en Espagne et Allemagne. A Venise, firent un chemin de boys, haut de terre, comme ils font le jour du Sacre, bien tendu, qui prenoit du palais jusques au bout de la place Saint-Marc; et après la messe, que chanta l'ambassadeur du Pape, qui à tout homme donna absolution de peine et de coulpe qui seroit à la publication, ils allèrent en procession par ledit chemin, la Seigneurie et ambassadeurs, tous bien vestus; et plusieurs avoient robes de veloux cramoisy, que la Seigneurie avoit données, au moins aux Allemans, et à tous leurs serviteurs robes neufves; mais elles estoient bien courtes. Au retour de la procession se monstrèrent grand nombre de mystères et de personnages: premier Italie, et après tous ces roys et princes, et la royne d'Espagne; et au retour, à une pierre de porfire, où on fait les publications, firent publier ladite ligue: et y avoit un ambassadeur du Turc, présent à une fenestre, caché, et estoit despeché, sauf qu'ils vouloient qu'il vist ladite feste: et la nuit vint parler à moy, par le moyen d'un Grec, et fut bien quatre heures en ma chambre; et avoit grande envie que son maistre fust nostre amy. Je fus convié à cette feste, par deux fois, mais je m'excusay; et demouray en la ville environ un mois depuis, aussi bien traité que devant; et puis m'en partis, mandé du roy et de leur congé, conduit en bonne sureté, à leurs despens, jusques à Ferrare. Le duc me vint au devant, et deux jours me fit bonne chère et deffraya, et autant messire Jean de Bentivoille à Boulogne; et de là m'envoyèrent Florentins quérir, et allay à Florence, pour attendre le roy, duquel je retourneray à parler.


Précédent Table des matières Suivant