Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Septième


Précédent Table des matières Suivant

Chapitre XIX

Quels furent les subjets de l'ambassade du sieur d'Argenton auprès de la République de Venise.

O

r faut dire quelle fut ma charge: qui fut à cause des bonnes responces qu'ils avoient faites à deux serviteurs du roy qui avoient esté vers eux, et que à leur fiance il tirast hardyment avant en cette entreprise: et ce fut avant qu'il partist de la ville d'Ast. Aussi leur remontray les longues et anciennes allyances qui avoient esté entre les rois de France et eux, et davantage leur offris Brandis et la ville d'Otrante, par condition que, en leur baillant mieux en Grèce, ils fussent tenus les rendre. Ils me tinrent les meilleures paroles du monde du roy et de toutes ses affaires: car ils ne croyoient point qu'il allast guères loin. De l'offre que je leur fis, ils me firent dire qu'ils estoient ses amys et serviteurs, et qu'ils ne vouloient point qu'il achetast leur amour (aussi le roy ne tenoit point les places); et que s'ils vouloient, ils se mettroient bien en guerre, ce qu'ils ne vouloient point faire; et puis il y avoit ambassade de Naples, les suppliant tous les jours et leur offrant ce qu'ils voudroient, et confessoit le roy Alfonse (qui lors régnoit) avoir failly vers eux, et leur remonstroit le péril que ce seroit, si le roy venoit au dessus de son entreprise.
    Le Turc, de l'autre costé, leur envoya incontinent ambassadeur (que je vis plusieurs fois) qui, à la requeste du pape, les menassoit, s'ils ne se desclaroient contre le roy. A chascun faisoient bonne responce; mais ils n'avoient, à ce commencement, nulle crainte de nous et ne s'en faisoient que rire. Et aussi le duc de Milan leur faisoit dire, par son ambassadeur, qu'ils ne se souciassent point, et qu'il sçavoit bien la façon de renvoyer le roy sans ce qu'il tinst riens en Italie; et autant en avoit mandé à Pierre de Médicis, qui le m'a dit. Mais quand ils virent, et le duc de Milan aussi, que le roy avoit les places des Florentins entre ses mains, et par espécial Pise, ils commencèrent à avoir paour, et parloient de la façon de le garder de passer plus avant; mais leurs conseils estoient longs, et ce pendant le roy tiroit avant, et gens alloient et venoient des uns aux autres.
   Le roy d'Espagne commençoit aussi à avoir paour pour ses isles de Cécile et de Sardaigne. Le roy des Romains commença aussi à estre envieux; et luy faisoit-on paour de la couronne impériale, disant que le roy la vouloit prendre et en avoit requis le pape, qui n'estoit point vray.
   Et, pour ces doutes, ces deux rois envoyèrent grosses ambassades à Venise, moy estant là comme dit est, quand y envoya le roy des Romains: car il estoit voisin. L'évesque de Trente estoit le principal, deux chevaliers, et un docteur: à qui fut fait grand honneur et révérence, et leurs logis bien accoustrés comme à moy, et dix ducats par jour pour leurs despens, et leurs chevaux deffrayés, qui estoient demourés à Trevis. Incontinent vint un très honneste chevalier d'Espagne, bien accompagné et bien vestu, qui aussi fut fort honoré et deffrayé. Le duc de Milan, outre l'ambassadeur qu'il y avoit, y envoya l'évesque de Come et messire Francisco Bernardin Visconte.
   Commencèrent secrettement, et de nuit, à convenir ensemble, et premier par leurs secrétaires; et n'osoient encores, en public, se desclarer contre le roy, par especial le duc de Milan et les Vénissiens, qui encores ne sçavoient si la ligue dont estoit question se concluroit. Et me vinrent voir ceux de Milan, et m'apportèrent lettre de leur maistre: et me dirent que leur venue estoit parce que les Vénissiens avoient envoyé deux ambassadeurs à la ville de Milan, et ils avoient de coutume de n'y en laisser qu'un (aussi le firent ils à la fin); mais cecy estoit mensonge et tromperie, et toute déception: car tout cela estoit assemblé pour faire ligue contre le bon roy; mais tant de vielles ne se purent accorder en peu de temps. Après me demandèrent si je sçavoye point qu'estoit venu faire cet ambassadeur d'Espagne et celuy du roy des Romains, afin qu'ils en pussent advertir leur maistre.
   Or j'estoye jà adverty, et de plusieurs lieux, tant de serviteurs d'ambassadeurs que autrement, que celuy d'Espagne estoit passé par Milan, desguisé, et que les Allemans se conduisoient tous par ledit duc: et aussi sçavoye qu'à toute heure l'ambassadeur de Naples bailloit des paquets de lettres qui venoient de Naples (car tout cecy estoit avant que le roy partist de Florence), et despendoye quelque chose pour en estre adverty, et en avoye bons moyens: et si sçavoye jà le commencement de leurs articles, qui estoient jetés, mais non point accordés: car les Vénissiens sont fort longs à telles conclusions. Et pour ces raisons, et voyant la ligue si approchée, ne voulus plus faire l'ignorant: et respondis audit ambassadeur de Milan que, puis qu'ils me tenoient termes si estranges, que je leur vouloye monstrer que le roy ne vouloit point perdre l'amytié du duc de Milan, s'il y pouvoit remédier; et moy, comme serviteur, m'en vouloye acquiter, et excuser des mauvais rapports qu'on en pourroit avoir faits audit duc leur maistre, que je croyoye estre mal informé: et qu'il devoit bien penser, avant que perdre la reconnoissance de tel service comme il avoit fait au roy, que nos roys de France ne furent jamais ingrats, et que, pour quelque parole qui pouvoit avoir esté dite, ne se devoit despartir l'amour de deux, qui tant estoit séante à chascune desdites parties, et les prioye qu'ils me voulsissent dire leurs doléances, pour en advertir le roy avant qu'ils fissent autre. Ils me jurèrent tous et firent grands sermens qu'ils n'en avoient nul vouloir: toutesfois ils mentoient, et estoient venus pour traiter ladite ligue.
   Le lendemain, allay à la Seigneurie leur parler de cette ligue, et dire ce qu'il me sembloit servir au cas: et, entre autres choses, je leur dis qu'en l'alliance qu'ils avoient avec le roy, et qu'ils avoient eue avec le feu roy Louis son père, ils ne pouvoient soustenir les ennemys l'un de l'autre, et qu'ils ne pouvoient faire cette ligue dont l'on parloit que ce ne fust aller contre leur promesse. Ils me firent retirer; et puis, quand je revins, me dit le duc que je ne devois point croire tout ce que l'on disoit par la dite ville, car chascun y estoit en liberté et pouvoit chascun dire ce qu'il vouloit: toutesfois qu'ils n'avoient jamais pensé faire ligue contre le roy, ni jamais ouÿ parler; mais au contraire, qu'ils disoient faire ligue entre le roy et ces deux autres roys, et toute l'Italie, et qu'elle fust contre ledit Turc, et que chascun porteroit sa part de la despence: et s'il y avoit aucuns en Italie qui ne voulsissent payer ce qui seroit advisé, que le roy et eux l'y contraindroient par force; et vouloient faire un appointement, que le roy prist une somme d'argent comptant, et qu'eux l'avanceroient, et tiendroient les places de Pouille en gage, comme font à cette heure: et le royaume seroit reconnu de luy, du consentement du pape et par certaine somme de deniers l'an, que le roy y tiendroit trois places. Et plust à Dieu que le roy y eust voulu entendre lors!
   Je dis ne oser entrer en cet appointement, leur priant ne se haster point de conclure cette ligue; que de tout advertiroye le roy: leur priant, comme j'avoye fait aux autres, me dire leurs doléances, et qu'ils ne les tussent point, comme faisoient ceux de Milan. Ils se doulurent des places que le roy tenoit du pape, et encores plus de celles qu'il tenoit des Florentins, et par espécial de Pise: disans que le roy avoit mandé par escrit en plusieurs lieux, et à eux, qu'il ne vouloit en Italie que le royaume de Naples, et aller contre le Turc; et monstroit à cette heure de vouloir prendre tout ce qu'il pourroit en Italie et ne demander riens au Turc; et disoient encores que monseigneur d'Orléans, qui estoit demouré en Ast, faisoit crainte au duc de Milan, et que ses serviteurs disoient de grandes menasses: toutesfois qu'ils ne feroient riens de nouveau que je n'eusse responce du roy, ou que le temps de l'avoir ne fust passé: et me monstroient plus honneur que le duc de Milan. De tout j'advertis le roy, et eus maigre responce; et dès lors s'assembloient chascun jour, vu qu'ils sçavoient que l'entreprise estoit descouverte. Et en ce temps estoit le roy encores à Florence; et s'il eust trouvé résistance à Viterbe, comme ils cuydoient, ils eussent envoyé des gens à Rome, et encores si le roy Ferrand fust demouré dedans (et n'eussent jamais qu'il eust du habandonner Rome, et quand ils la virent habandonnée, commencèrent à avoir paour). Toutesfois les ambassades des deux rois les pressoient fort de conclure, ou vouloient despartir, que jà y avoient esté quatre mois; chascun jour alloient à la Seigneurie. Je faisoye le mieux que je pouvoye.


Précédent Table des matières Suivant