Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Septième


Précédent Table des matières Suivant

Chapitre XVIII

Digression ou discours, aucunement hors de la matière principale, par lequel Philippe de Commynes, auteur du présent livre, parle assez amplement de l'estat et gouvernement de la Seigneurie des Vénissiens, et de ce qu'il y vit, et y fut fait pendant qu'il estoit ambassadeur pour le roy en leur ville de Venise.

O

r il est temps que je die quelque chose des Vénissiens et pourquoy j'y estois allé; car le roy estoit à Naples au dessus de ses affaires. Mon allée fut d'Ast, pour les remercier des bonnes responses qu'ils avoient faites à deux ambassadeurs du roy, et pour les entretenir en son amour, s'il m'estoit possible; car voyant leurs forces, leur sens et leur conduite, ils le pouvoient aisément troubler, et nuls autres en Italie. Le duc de Milan m'ayda à despescher, et escrivit à son ambassadeur qui estoit là résident (car tousjours y en avoit un) qu'il me tint compagnie et m'adressast; et avoit sondit ambassadeur cent ducats le mois de la Seigneurie, et son logis bien accoustré, et trois barques, qui ne luy coustoient rien, à le mener par la ville. Celuy de Venise en a autant à Milan, sauf les barques, car on y va à cheval, et à Venise par eau. Je passay en allant par leurs cités, comme Bresse, Vérone, Vincence et Padoue, et autres lieux. Partout me fut fait grand honneur, pour l'honneur de celuy qui m'envoyoit; et venoient grand nombre de gens au devant de moy avec leur podestat ou capitaine. Ils ne sailloient point tous deux; mais le second venoit jusques à la porte par le dedans. Ils me conduisoient jusques à l'hostellerie, et commandoient à l'hoste qu'abondamment je fusse traité, et me faisoient deffrayer avec toutes honorables paroles. Mais qui compteroit bien ce qu'il faut donner aux tabourins et aux trompettes, il n'y a guères de gain à ce deffray; mais le traitement est honorable.
   Ce jour que j'entrai à Venise, vindrent au devant de moy jusques à la Chafousine, qui est à cinq mil de Venise; et là on laisse le bateau en quoy on est venu de Padoue, au long d'une rivière; et se met-on en petites barques, bien nettes et couvertes de tapisserie, et beaux tapis velus de dedans pour se seoir dessus; et jusques là vient la mer; et n'y a point de plus prochaine terre pour arriver à Venise; mais la mer y est fort plate, s'il ne fait tourmente; et à cette cause qu'elle ainsi plate se prend grand nombre de poisson, et de toutes sortes. Et fus bien esmerveillé de voir l'assiette de cette cité, et de voir tant de clochers et de monastères, et si grand maisonnement, et tout en l'eau, et le peuple n'avoir d'autre forme d'aller qu'en ces barques, dont je crois qu'il s'en fineroit trente mil, mais elles sont fort petites. Environ ladite cité y a bien septante monastères, à moins de demye lieue françoise, à le prendre en rondeur, qui tous sont en isle, tant d'hommes que de femmes, fort beaux et riches, tant d'édifices que de paremens, et ont fort beaux jardins, sans comprendre ceux qui sont dedans la ville, où sont les quatre ordres des mendians, bien soixante et douze paroisses, et mainte confrairie. Et est chose estrange de voir si belles et si grandes églises fondées en la mer.
   Audit lieu de la Chafousine vindrent au devant de moy vingt-cinq gentilshommes bien et richement habillés, et de beaux draps de soye et escarlatte; et là me dirent que je fusse le bien venu, et me conduisirent jusque près la ville en une église de Saint-André, où derechef trouvay autant d'autres gentilshommes, et avec eux les ambassadeurs du duc de Milan et de Ferrare, et là aussi me firent une autre harangue, et puis me mirent en d'autres bateaux qu'ils appellent plats, et sont beaucoup plus grands que les autres; et y en avoit deux couverts de satin cramoisy, et le bas tapissé, et lieu pour seoir quarante personnes; et chacun me fit seoir au milieu de ces deux ambassadeurs (qui est l'honneur d'Italie que d'estre au milieu), et me menèrent au long de la grande rue qu'ils appellent le Grand Canal, et est bien large. Les gallées y passent à travers, et y ay vu navire de quatre cens tonneaux au plus près des maisons; et est la plus belle rue que je crois qui soit au monde, et la mieux maisonnée, et va le long de ladite ville. Les maisons sont fort grandes et hautes, et de bonne pierre, et les anciennes toutes peintes; les autres, faites depuis cent ans, ont le devant de marbre blanc qui leur vient d'Istrie à cent mil de là; et encore ont mainte grande pièce de porphire et de serpentine sur le devant. Au dedans ont pour le moins, pour la pluspart, deux chambres qui ont les planchers dorés, riches manteaux de cheminées de marbre taillé, les chaslits des lits dorés, et les oste-vents peints et dorés, et fort bien meublés dedans. C'est la plus triomphante cité que j'ay jamais vue, et qui fait plus d'honneurs à ambassadeurs et estrangers, et qui plus sagement se gouverne, et où le service de Dieu est le plus solemnellement fait. Et encore qu'il y peut bien y avoir d'autres fautes, si crois-je que Dieu les a en ayde, pour la révérence qu'ils portent au service de l'Eglise.
   En cette compagnie de cinquante gentilshommes, me conduisirent jusques à Saint-Georges, qui est une abbaye de moines noirs réformés, où je fus logé. Le lendemain me vindrent quérir, et menèrent à la Seigneurie, où je présentay mes lettres au duc qui préside en tous leurs conseils, honoré comme un roy. Et s'adressent à luy toutes lettres; mais il ne peut guères de luy seul. Toutesfois cestuy-cy a de l'auctorité beaucoup, et plus que n'eut jamais prince qu'ils eussent; aussi il y a desjà douze ans qu'il est duc; et l'ay trouvé homme de bien, sage et bien expérimenté aux choses d'Italie, et douce et aimable personne. Pour ce jour je ne dis autre chose; et me fist-on voir trois ou quatre chambres, les planchés richement dorés, et les lits et les oste-vents; et est beau et riche le palais de ce qu'il contient, tout de marbre bien taillé, et tout le devant et le bord des pierres dorés en la largeur d'un pouce par adventure; et y a audit palais quatre belles salles richement dorées et fort grand logis; mais la cour est petite. De la chambre du duc il peut ouyr la messe au grand autel de la chapelle Saint-Marc, qui est la plus belle et riche chapelle du monde pour n'avoir que le nom de chapelle, toute faite de mosaïques et tous endroicts. Encore se vantent-ils d'en avoir trouvé l'art, et en font besongner au mestier, et l'ay vu. En cette chapelle est leur trésor, dont on parle, qui sont choses ordonnées pour parer l'église. Il y a douze ou quatorze gros ballays; je n'en ay vu nuls si gros. Il y en a deux dont l'un passe sept cens, et l'autre huit cens carras; mais ils ne sont point nets. Il y en a douze hauts de pièces de cuirasse d'or, le devant et les bords bien garnis de pierreries très fort bonnes, et douze couronnes d'or dont anciennement se paroient douze femmes qu'ils appeloient roynes, à certaines festes de l'an, et alloient par ces isles et églises. Elles furent desrobées, et la pluspart des femmes de la cité, par larrons qui venoient d'Istrie ou de Friole (qui est près d'eux), lesquels s'estoient cachés derrière ces isles; mais les maris allèrent après, et les recouvrèrent, et mirent ces choses à Saint-Marc, et fondèrent une chapelle au lieu où la Seigneurie va tous les ans, au jour qu'ils eurent cette victoire. Et est bien grande richesse pour parer l'église, avec maintes autres choses d'or qui y sont, et pour la suite, d'amatiste, d'aguate, et un bien petit d'esmeraude; mais ce n'est point grand trésor pour estimer, comme l'on fait or ou argent comptant. Et ils n'en tiennent point en trésor. Et m'a dit le duc, devant la Seigneurie, que c'est peine capitale parmi eux de dire qu'il faille faire trésor; et crois qu'ils ont raison pour doute des divisions d'entr'eux. Après me firent monstrer leur arsenal qui est là où ils esquipent leurs gallées, et font toutes choses qui sont nécessaires pour l'armée de mer, qui est la plus belle chose qui soit en tout le demourant du monde aujourd'huy, mais autresfois il a esté la mieux ordonnée pour ce cas.
   En effect, j'y séjournay huit mois, deffrayé de toutes choses, et tous autres ambassadeurs qui estoient là. Et vous dis bien que je les ay connus si sages, et tant enclins d'accroistre leur seigneurie, que s'il n'y est pourvu tost, tous leurs voisins en maudiront l'heure; car ils ont plus entendu la façon d'eux deffendre et garder, en la saison que le roy y a esté, et depuis, que jamais; car encore sont en guerre avec luy; et si se sont bien osés eslargir, comme d'avoir pris en Pouille sept ou huit cités en gage; mais je ne sçay quand ils les rendront. Et quand le roy vint en Italie, ils ne pouvoient croire que l'on prist ainsi les places, en si peu de temps (car ce n'est point leur façon); et ont fait, et font maintes places fortes depuis, et eux et autres, en Italie. Ils ne sont point pour s'accroistre en haste, comme firent les Romains; car leurs personnes ne sont point de telle vertu; et si ne va nul d'entre eux à la guerre de terre ferme, comme faisoient les Romains, si ce ne sont leurs providateurs et payeurs, qui accompagnent leur capitaine et le conseillent, et pourvoyent l'ost. Mais toute la guerre de mer est conduite par leurs gentilshommes, en chefs et capitaines de gallées et naves, et par autres leurs subjets. Mais un autre bien ont-ils, en lieu d'aller en personne aux armées par terre: c'est qu'il ne s'y fait nul homme de tel cœur, ni de telle vertu, pour avoir seigneurie, comme ils avoient à Rome; et par ce n'ont-ils nulles questions civiles en la cité, qui est la plus grande prudence que je leur voie. Et y ont merveilleusement bien pourvu, et en maintes manières; car ils n'ont point de tribun de peuple, comme avoient les Romains (lesquels tribuns furent cause en partie de leur destruction); car le peuple n'y a ni crédit ni n'y est appelé en riens; et tous offices sont aux gentilshommes, sauf les secrétaires. Ceux-là ne sont point gentilshommes. Aussi la plus part de leur peuple est estranger. Et si ont bien connoissance, par Titus-Livius, des fautes que firent les Romains; car ils en ont l'histoire, et si en sont les os en leur palais de Padoue. Et par ces raisons, et par maintes autres que j'ay connues en eux, je dis encores une autre fois, qu'ils sont en voye d'estre bien grands seigneurs pour l'advenir.


Précédent Table des matières Suivant