Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Septième


Précédent Table des matières Suivant

Chapitre XVII

Comment le roy Charles fut couronné roy de Naples; des fautes qu'il fit à l'entretenement d'un tel royaume, et comment une entreprise qui se dressoit pour luy contre le Turc fut descouverte par les Vénissiens.

Q

uand le roy Ferrand s'enfuyt de Naples, il laissa au chasteau le marquis de Pescaire et aucuns Allemans, et luy alla vers son père, pour avoir ayde, en Cécile. Dom Frederic tint la mer avec quelque peu de gallées, et vint deux fois parler au roy, à sureté: requit au roy que quelque portion du royaume pust demourer à son neveu, avec nom de roy, et à luy le sien et celuy de sa femme. Son cas n'estoit point grand'chose: car il avoit eu petit partage. Le roy luy offrit des biens en France, pour luy et sondit neveu, et croy qu'il leur eust fait une bonne et grand'duché; mais ils ne le voulurent accepter. Aussi ils n'eussent tenu nul appointement qu'on leur eust sçu faire, demourant dedans le royaume, quand ils eussent pu voir leur advantage. Devant le chasteau de Naples fut mise l'artillerie, qui tira: et n'y avoit plus que les Allemans, et estoit parti le marquis de Pescaire; et qui eust envoyé quatre canons jusques en l'isle, on l'eust prise: et de là retourna le mal. Si eust-on eu toutes les autres places qui tenoient (qui n'estoient que quatre ou cinq); mais tout se mit à faire bonne chère, et joustes, et festes, et entrèrent en tant de gloire, qu'il ne sembloit point aux nostres que les Italiens fussent hommes. Et fut le roy couronné, et estoit logé en Capouane, et quelquesfois alloit au Mont Impérial. Aux subjets fit de grandes graces, et leur rabatit de leurs charges: et croy bien que le peuple de soy ne se fust point tourné, combien qu'il soit muable, qui eust contenté quelque peu de nobles; mais ils n'estoient recueilliz de nul, et leur faisoit-l'on des rudesses aux portes: et les mieux traités furent ceux de la maison de Caraffe, vrays Arragonnois; encores leur osta-l'on quelque chose. A nul ne fut laissé office ni estat, mais pis traités les Angevins que les Arragonnois; et à ceux du comte de Merillane fut donné un mandement, dont on chargea le président Gannay d'avoir pris argent, et le séneschal, fait nouveau duc de Nole et grand chambellan du royaume. Par ce mandement chascun fut maintenu en sa possession, et forclos les Angevins de retourner au leur, sinon par procès; et ceux qui y estoient entrez d'eux-mesmes, comme le comte de Selanne, on bailla la main forte pour les en jeter. Tous estats et offices furent donnés aux François, à deux ou à trois. Tous les vivres qui estoient au chasteau de Naples quand il fut pris, qui estoient fort grands, dont le roy eut connoissance, il les donna à ceux qui les demandoient.
   En ces entrefaites se rendit le chasteau, par pratique des Allemans, qui en eurent un monde de biens qui estoient dedans, et aussi fut pris le chasteau de l'Œuf par batterie. Et, par cette conclusion, se peut voir que ceux qui avoient conduit cette grande œuvre ne l'avoient point fait d'eux, mais fut vraye œuvre de Dieu, comme chascun le vit; mais ces grandes fautes que je dis estoient œuvres d'hommes, accueillis de gloire, qui ne connoissoient d'où ce bien et honneur leur venoit et y procédèrent selon leur nature et expérience. Et se vint changer la fortune aussi promptement et aussi visiblement comme on voit le jour en Hollande ou en Norvège, où les jours d'esté sont plus longs que ailleurs, et tant que, quand le jour faut au soir, qu'en une mesme instance, ou peu après, comme d'un quart d'heure, on voit derechef naistre le jour à venir; et ainsi vit tout sage homme, et en aussi peu d'espace, muer cette bonne et glorieuse adventure, dont tant fussent advenus de biens et d'honneurs à toute la crestienté, si elle eust esté reconnue de celuy dont elle venoit. Car le Turc eust esté aussi aysé à troubler qu'avoit esté le roy Alfonse: car il est encore vif et homme de nulle valeur; et eut le roy son frère entre les mains (qui vesquit peu de jours, après la fuyte du cardinal de Valence, et se disoit-on qu'il fut baillé empoisonné), qui estoit l'homme du monde qu'il craignoit le plus; et tant de milliers de crestiens estoient prests à se rebeller, que nul ne sçauroit penser. Car d'Otrante jusques à la Vallonne il n'y a que soixante mils, et de la Vallonne en Constantinoble y a environ dix huit journées de marchans, comme me contèrent ceux qui souvent faisoient le chemin; et n'y a nulles places fortes entre deux, au moins que deux ou trois, le reste est abbatu: et tous ces pays sont Albanois, Esclavons et Grecs, et fort peuplés, qui sentoient des nouvelles du roy par leurs amys qui estoient à Venise et en Pouille, à qui aussi ils escrivoient, et n'attendoient que messages pour se rebeller. Et y fut envoyé un archevesque de Duras, de par le roy, qui estoit Albanois; mais il parla à tant de gens que merveilles, prests à tourner, qui sont enfans et neveux de plusieurs seigneurs et gens de bien de ces marches, comme Scandelber, un fils de l'empereur de Constantinoble propre, des neveux du seigneur Constantin (qui de présent gouvernent Montferrat): et sont neveux ou cousins du roi de Serbie.
   De Tessalle, plus de cinq mil fussent tournés; et encore se fust pris Scutary en Croye, et par intelligence, par la main du seigneur Constantin (qui plusieurs jours fut caché à Venise avec moy): car de son patrimoyne luy appartient la Macédone et Tessalle (qui fut patrimoyne d'Alexandre, et la Vallonne en est). Scutery et Croye en sont près; et, de son temps, son père ou oncle les engagea aux Vénissiens, qui perdirent Croye: Scutery baillèrent au Turc, en faisant paix. Et fut le seigneur Constantin à trois lieues près; et se fust exécutée l'entreprise, ne fust que le dit archevesque demoura à Venise aucuns jours et après le dit seigneur Constantin: et tous les jours je le pressoye de partir, car il me sembloit homme léger en paroles: et disoit qu'il feroit quelque chose dont il seroit parlé. Et, de male adventure, le jour que les Vénissiens sçurent la mort du frère du Turc, que le pape avoit baillé entre les mains du roy, ils délibérèrent de le faire sçavoir au Turc par un de leurs secrétaires; et commandèrent que nul navire ne passast la nuit entre les deux chasteaux qui sont l'entrée du Gouffre de Venise, et y firent faire guet (car ils ne se doutoient que de petits navires, comme grips, dont il y en avoit plusieurs au port d'Albanie, et de leurs isles en Grèce) car celuy qui eust porté ces nouvelles eust eu bon présent.
   Ainsi ce povre archevesque, cette propre nuit, voulut partir pour aller à cette entreprise du seigneur Constantin qui l'attendoit; et portoit force espées, boucliers et javelines, pour bailler à ceux avec qui il avoit intelligence (car ils n'en ont point); mais, en passant entre les deux chasteaux, il fut pris et mis en l'un desdits chasteaux, et ses serviteurs, et le navire passa outre par congé. Il luy fut trouvé plusieurs lettres qui descouvrirent le cas; et m'a dit le seigneur Constantin que les Vénissiens envoyèrent advertir les gens du Turc aux places voisines, et le Turc propre: et, n'eust esté le grip, qui passa outre, dont le patron estoit Albanois, qui l'advertit, il l'eust pris. Il s'enfuyt en Pouille par mer.


Précédent Table des matières Suivant