Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Septième


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Chapitre XVI

Comment le roy partit de Rome pour aller à Naples, de ce qui advint ce pendant en plusieurs contrées dudit royaume de Naples, et par quelles villes il passa jusques à ladite ville de Naples.

C

es choses faites, le roy partit de Rome en grande amytié avec le Pape, ce sembloit; mais huit cardinaux partirent de Rome mal contens dudit appointement, dont les six estoient de la séquelle dudit vichancelier et de Saint-Pierre ad vincula, combien qu'on croyoit qu'Ascaigne faisoit cette feinte et qu'au cœur estoit content du Pape; mais son frère ne s'estoit point encores desclaré contre nous. Et alla le roy à Jannessanne, et de là à Belistre, d'où s'enfuyt le cardinal de Valence.
   Le lendemain le roy prit Chastelfortin d'assaut, et fut tué ce qui estoit dedans, qui estoit à Jacques Conte qui avoit pris l'argent du roy et puis s'estoit tourné: car les Contes sont partisans des Ursins. Et puis après alla le roy à Valmenton, qui est des Colonnois; puis alla loger à quatre mils du Mont Saint-Jean, une très forte place: laquelle fut battue sept ou huit heures et puis fut prise d'assaut, et tout tué ce qui estoit dedans, ou la pluspart; et estoit au marquis de Pescaire, terre d'Eglise, et y estoit toute l'armée jointe ensemble. Et de là tira le roy vers Saint-Germain (et y pouvoit avoir seize mils, ou environ), là où le roy Ferrand, nouveau couronné, estoit en champ (comme j'ay dit ailleurs) avec tout ce qu'il pouvoit avoit finé de gens, et estoit le dernier remède et le lieu pour combattre ou jamais non: car c'estoit l'entrée du royaume et lieu advantageux, tant pour le ruisseau que pour la montagne: et si envoya gens quant et quant pour garder et deffendre le pas de Cancelle, à six mils de Saint-Germain, qui est un pas de montagnes.
   Avant que le roy fust à Saint-Germain s'en alla le roy Ferrand en grand désordre, et habandonna la ville et passage. Monseigneur de Guise avoit, en ce jour, la charge de l'avant-garde. Monseigneur de Rieux estoit allé à ce pas de Cancelle contre les Arragonnois qui aussi l'habandonnèrent; et entra ledit roy audit Saint-Germain. Le roy Ferrand tira droit à Capoua, où ils luy refusèrent l'entrée à ses gens d'armes, mais ils laissèrent entrer sa personne avec peu de gens; mais il n'y arresta point, et leur pria de tenir bon pour luy et que le lendemain reviendroit; et alla à Naples, doutant, ce qui advint, la rebellion. Tous ses gens, ou la pluspart, le devoient attendre à Capoua; mais quand il vint le lendemain, il trouva tout party: et estoient allé à Nole le seigneur Virgile Ursin et son cousin le comte de Petillane, où ils furent pris, et leurs gens, par les nostres. Ils vouloient maintenir qu'ils avoient sauf conduit et qu'on leur faisoit tort, et estoit vray; mais il n'estoit point encores entre leurs mains. Toutesfois ils ne payèrent riens; mais ils eurent grand'perte, et leur fur fait tort.
   De Saint-Germain alla le roy à Mingamer et à Triague, et logea à Calvy, à deux mils de Capoua, et de là ceux de Capoua vinrent composer, et y entra le roy et toute l'armée; et de Capoua alla le lendemain à Aversa, my chemin de Capoua et de Naples, à cinq mils de l'un et de l'autre, et là vinrent ceux de Naples et composèrent, en assurant leurs privilèges anciens: et y envoya le roy devant le mareschal de Gié, le séneschal de Beaucaire, le président Gannay, qui tenoit le sceau, et des secrétaires. Le roy Ferrand voyant ces choses, le peuple et nobles en armes rebellés contre luy et qui à sa venue pillèrent son escurie, qui estoit grande, monta en gallée et alla en Iscle, qui est une isle à dix huit mils de Naples. Et fut reçu le roy à grand'joye et solemnité dedans la ville de Naples, et tout le monde luy vint au devant; et ceux qui plus estoient obligés à la maison d'Arragon les premiers, comme tous ceux de la maison de Carraffe, qui tenoient de ladite maison d'Arragon quarante mil ducats de revenu, que en héritages que en bénéfices. Car les roys y peuvent bien donner leur domaine, et si donnent bien celuy des autres: et ne croy point qu'il y en ait trois en tout le royaume que ce qu'ils possèdent ne soit de la couronne ou d'autruy.
   Jamais peuple ne monstra tant d'affection à roy ni à nation comme ils monstrèrent au roy, et pensoient estre tous hors de tyrannie, et se prenoient eux mesmes: car en Calabre tout tourna, où fut envoyé monseigneur d'Aubigny, et Peron de Basche quant et luy, sans gens d'armes. Toute l'Abousse tourna d'elle mesme, et commença l'Aquelle, laquelle a esté tousjours bonne française. Tout se tourna en Pouille, sauf le chasteau de Brandis (qui est fort et bien gardé) et Gallepoly, qui aussi fut gardé; autrement le peuple fust tourné. En Calabre tint trois places: la Mentie, la Turpie, anciennes Angevines, levèrent les bannières du roy; mais par ce qu'il les donna à monseigneur de Persi et ne les voulut recevoir au domaine, levèrent les bannières d'Arragon. Aussi demoura Arragonnois le chasteau de Reiges; mais tout ce qui tint ne fut que par faute d'y envoyer. Tarente se bailla, ville et chasteau, et tous d'eux mesmes (car il n'alla pas assez gens en Pouille pour garder un chasteau pour le roy); Otrante, Monopoly, Trane, Manfredonne, Berle et tout, excepté ce que je nomme. Ils venoient trois journées au devant de nos gens, ceux des cités, pour se rendre; et tous envoyèrent à Naples: et y vinrent tous les princes et seigneurs du royaume pour faire hommage, excepté le marquis de Pescaire; mais ses frères et neveux y vinrent. Le comte d'Are et le marquis Dasquelase fuyrent en Cécile, par ce que le roy donna leur terre à monseigneur d'Aubigny. A Naples se trouva aussi le prince de Salerne, revenu de navire, et n'avoit de riens servy, son cousin le prince de Bisignan et ses frères, le duc de Melfe, le duc de Gravine, le vieil duc de Sore (qui piéça avoit vendu sa duché au cardinal de Saint-Pierre ad vincula, et la possède encores son frère, de présent), le comte de Monteyrs, le comte de Fondis, le comte de Tripaude, le comte de Selanne (qui estoit allé avec le roy, banny de long temps), le comte de Troye jeune, nourry en France et estoit d'Escosse, le comte de Popoli, que l'on trouva prisonnier à Naples, le jeune prince de Rosane, qui avoit esté délivré (dont a esté parlé: longtemps avoit esté prisonnier avec le père, qui avoit esté trente et quatre ans; et alla ce jeune avec Dom Ferrand), le marquis de Guefron, tous les Caldoresques, le comte de Matelon, le comte de Merillane (que eux et les leurs avoient tousjours gouverné la maison d'Arragon) et généralement tous ceux du royaume, excepté ces trois que je vous ay nommés.


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