Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Septième


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Chapitre XIV

Comment le roy Alfonse s'enfuyt en Cécile et fit pénitence.

O

r pourroit sembler aux lisans que je disse toutes ces choses pour quelque hayne particulière que j'auroye eu à eux; mais, par ma foy, non fais, mais le dis pour continuer mes Mémoires, où se peut voir, dès le commencement de l'entreprise de ce voyage, que c'estoit chose impossible aux gens qui le cuydoient, s'il ne fust venu de Dieu seul, qui vouloit faire son commissaire de ce jeune roy, bon, si povrement pourvu et conduit, pour chastier roys si sages, si riches, et si expérimentés, et qui avoient tant de personnages sages à qui la défense du royaume touchoit, tant allyés et soutenus, et qui voyoient ce faiz sur eux de si loin, que jamais n'y sçurent pourvoir ni résister en nul lieu. Car, hors le chasteau de Naples, n'y eut nul qui empeschast le roy Charles huitiesme un jour naturel; et, comme a dit le pape Alexandre qui règne, les François y sont venus avec des esperons de boys et de la craye en la main des fourriers pour marquer leurs logis, sans autre peine. Et dit des esperons de boys, parce que, pour cette heure, les jeunes gens de ce royaume, quand ils vont par la ville, leur page met une petite brosche dedans le soulier ou pentoufle, et sont sur leurs mules, branlans les jambes, et peu de fois ont pris le harnoys nos gens en faisant ce voyage; et ne mit le roy, depuis Ast, à entrer dedans Naples que quatre mois dix neuf jours. Un ambassadeur y en eut mis une partie.
   Pourquoy conclus ce propos, disant, après l'avoir ouÿ dire à plusieurs bons hommes de religion et de sainte vie, et à mainte autre sorte de gens (qui est la voix de Nostre Seigneur Jésus-Christ que la voix du peuple), que Nostre Seigneur Jésus-Christ les vouloit punir visiblement, et que chascun le connust, pour donner exemple à tous roys et princes de bien vivre et selon ses commandemens. Car ces seigneurs de la maison d'Arragon, dont je parle, perdirent honneur et royaume, et grandes richesses, et meubles de toutes natures si despartis qu'à grand'peine sçait-l'on qu'ils sont devenus: puis perdirent les corps, trois en un an ou peu davantage; mais j'espère que les ames n'ont point esté perdues. Car le roy Ferrand, qui estoit fils bastard d'Alfonse (lequel Alfonse fut sage roy et honorable, et tout bon), porta grand'passion, ledit Ferrand, en son cœur de voir venir sur luy cette armée et qu'il n'y pouvoit remédier: et voyoit que luy et son fils avoient mal vescu et estoient très haÿs (car il estoit très sage roy): et s'y trouva un livre, comme m'ont certifié des plus prochains de luy, qui fut trouvé en deffaisant une chapelle, où il y avoit dessus: Le Verie, avec son conseil secret, et veut-l'on dire qu'il contenoit tout le mal qui luy est advenu: et n'estoient que trois à le voir, et puis le jeta au feu.
   Une autre passion avoit: qu'Alfonse, son fils, et Ferrand, fils de son fils, ne vouloient croire cette venue et parloient en grandes menasses du roy, et en grand mespris, disans qu'ils viendroient au devant de luy jusques aux monts: et il en fut aucun qui prioit à Dieu qu'il ne vinst jamais roy de France en Italie, et qu'il y avoit vu seulement un povre homme de la maison d'Anjou qui luy avoit fait souffrir beaucoup de peine, qui fut le duc Jean, fils du roy René. Ferrand travailla fort, par un sien ambassadeur nommé Cavillo Pendolphe, de faire demourer le roy, avant qu'il partist de Vienne, luy offrant soy faire son tributaire de cinquante mil ducats l'an, et tenir le royaume de luy à foy et hommage; et voyant qu'il ne pouvait pas parvenir à nulle paix, ni apaiser l'estat de la ville de Milan, luy prit une maladie de quoy il mourut; et en ses douleurs eut confession et, comme j'espère, repentance de ses péchés. Son fils Alfonse, qui tant avoit esté terrible et cruel, et tant fait le mestier de la guerre, avant que le roy partist de ladite ville de Rome renonça à sa couronne, et entra en telle paour que toutes les nuits ne cessoit de cryer qu'il oyoit les François, et que les arbres et les pierres cryoient «France!» et jamais n'eut hardyment de partir de Naples; mais au retour que fit son fils de Rome, le mit en possession du royaume de Naples, le fit couronner et chevaucher par la ville de Naples, accompagné des plus grands qui y estoient, comme de Dom Frederic son frère, et du cardinal de Gènes, et ledit nouveau roy au milieu et accompagné des ambassadeurs qui y estoient, et luy fit faire toutes lesdites solemnités qui sont requises; et luy se mit en fuyte, et s'en alla en Cécile avec la reine, sa belle-mère, qui estoit sœur du roy Ferrand de Castille (qui encores vit, à qui appartient ledit royaume de Cécile), en une place qu'elle y avoit: qui fut grande nouvelle par le monde, et par espécial à Venise,j'estoye.
   Les uns disoient qu'il alloit au Turc; autres disoient que c'estoit pour donner faveur à son fils, qui n'estoit point haÿ au royaume; mais mon advis fut tousjours que ce fust par vraye lascheté, car jamais homme cruel ne fut hardy: et ainsi se voit par toutes hystoires, et ainsi se désespera Néron et plusieurs autres. Et si grande envie eut de fuyr, qu'il dit à sa belle-mère (comme m'ont conté ceux qui estoient à luy), le jour qu'elle partit, que, si elle ne partoit, qu'il la laisseroit; et elle luy respondit qu'il attendist encores trois jours, afin qu'elle eust esté en son royaume un an entier; et il dit que qui ne le laisseroit aller, il se jetteroit par les fenestres, disant: «N'oyez-vous point comme un chascun crye France?» et ainsi se misrent aux gallées. Il emporta de toutes sortes de vins (qu'il avoit plus aymés qu'autre chose) et de toutes sortes de graines pour faire jardins, sans donner nul ordre à ses meubles, ni à ses biens: car la pluspart demoura au chasteau de Naples. Quelques bagues emporta, et quelque peu d'argent; et allèrent en Cécile, audit lieu, et puis alla à Messine, où il appella et mena avec luy plusieurs gens de religion, vouant de jamais n'estre du monde: et entre les autres, il aymoit fort ceux du Mont d'Olivet, qui sont vestus de blanc (desquels le m'ont conté à Venise, là où est le corps sainte Hélaine en leur monastère) et se mit à mener la plus sainte vie du monde, et servoit Dieu à toutes les heures du jour et de la nuit, avec lesdits religieux, comme ils font en leurs couvens: et là faisoit grands jeusnes, abstinences et aumosnes, et puis luy advint une grande maladie de l'escoriation et de gravelle; et me dirent n'en avoir jamais vu homme si persécuté: et le tout portoit en grande patience, délibérant aller user sa vie en un monastère à Valence la Grande et là à se vestir de religion; mais il fut tant surpris de maladie, qu'il vesquit peu et mourut, et selon sa grande repentance, il est à espérer que son ame est glorieuse en paradis. Son fils demoura peu après, et mourut de fièvre et flux, et semble que, en moins de deux ans, ils furent cinq roys portant couronne à Naples: les trois que j'ay nommés, le roy Charles de France huitiesme, et Dom Frederic, frère dudit Alfonse, qui de présent règne.


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