Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Septième


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Chapitre XIII

Comment le roy Alfonse fit couronner son fils Ferrand, et de la mauvaise vie qu'avoit menée le vieux Ferrand, son père, et luy aussi.

E

stoit-il possible de croire que le roy Alfonse, si orgueilleux, nourry à la guerre, et son fils, et tous ces Ursins qui ont si grand'part à Rome, n'osassent demourer en la cité quand ils voyoient et sentoient que le duc de Milan branloit et les Vénissiens, et se pratiquoit une ligue qui eust esté conclue, si quelque résistance eust esté faite à Viterbe ou à Rome, comme j'estoye bien assuré, pourvu qu'ils eussent pu arrester le roy aucuns jours. Au fort, il falloit que Dieu montrast que toutes ces choses passoient le sens et connoissance des hommes: et si est bien de noter que, ainsi comme les murs de la ville estoient tombés, aussi tomba bien quinze brasses des avant murs du chasteau Saint-Ange, comme m'ont conté plusieurs, et entre autres deux cardinaux qui y estoient. Icy faut un peu parler du roy Alfonse.
   Dès ce que le duc de Calabre, appellé Ferrand, dont jà plusieurs fois a esté parlé, fut retourné à Naples, son père, le roy Alfonse, renonça à la couronne, jugeant n'estre digne d'estre roy pour les maux qu'il avoit fait en toutes cruautés contre les personnes de plusieurs princes et barons qu'il avoit pris sur la sureté de son père et de luy, et bien jusques au nombre de vingt et quatre, et les fit tous mourir dès que le père fut mort (qui les avoit gardé quelque temps depuis la guerre qu'ils avoient eu contre luy), et aussi deux autres que le père avoit pris sur sa sureté, dont l'un estoit le prince de Rosane, duc de Sesse, homme de grande auctorité. Ledit prince de Rosane avoit eu à espouse et à femme la sœur dudit roy Ferrand, et en avoit eu un très beau fils, qui avoit eu à espouse la fille dudit roy Ferrand pour mieux l'assurer: car ledit prince et seigneur luy avoit bien voulu faire une grande trahyson, et avoit bien desservy toute punition s'il n'eust pris assureté venant devers luy à son mandement: et le mit en merveilleuse et puante prison, et puis le fils, dès qu'il fut en l'âge de quinze à seize ans. Et y avoit demouré ledit père vingt et quatre ou vingt et cinq ans, ou environ, à l'heure que ledit roy Alfonse est venu à estre roy, et lors fit mener tous ses prisonniers à Iscle (une petite isle auprès de Naples, dont vous orrez parler), et là les fit tous assommer: quelqu'un en retint au chasteau de Naples, comme le fils dudit seigneur de Rosane et le noble comte de Popoli.
    Je me suis fort bien enquis comme on les fit mourir si cruellement (car plusieurs les cuydoient encore en vie quand le roy entra en la bonne ville et cité de Naples) et m'a esté dit, par leurs principaux serviteurs, que par un More du pays d'Afrique les fit assommer vilainement et horriblement (lequel incontinent après son commandement s'en alla audit pays de Barbarie, afin qu'il n'en fust point de nouvelle), sans espargner ces vieux princes qui trente à trente cinq ans ou environ y avoient esté. Nul homme n'a esté plus cruel que luy, ni plus mauvais, ni plus vicieux et plus infect, ni plus gourmand que luy. Le père estoit plus dangereux, car nul ne se connoissoit en luy ni en son courroux: car, en faisant bonne chère, il prenoit et trahyssoit les gens, comme le comte Jacques, qu'il prit et fit mourir vilainement et horriblement estant ambassadeur devers luy de par le duc Francisque de Milan, duquel il avoit eu à femme et espouse la fille bastarde. Mais ledit Francisque fut consentant du cas: car tous deux le craignoient pour sa vertu et la séquelle qu'il avoit en Italie des Brasicques; et estoit fils de Nicolle Pissevyn. Et ainsi (comme dit est) prit tous les autres, et jamais en luy n'y avoit grace ni miséricorde, comme m'ont conté de ses prochains parens et amys, et jamais n'avoit eu aucune pitié ni compassion de son povre peuple. Quant aux deniers, il faisoit toute la marchandise du royaume, jusques à bailler les pourceaux à garder au peuple; et les falloit engraisser pour mieux les vendre: s'ils mouroient, falloit qu'ils les payassent. Aux lieux où croist l'huyle d'olive, comme en Pouille, ils l'achetoient (luy et son fils) à leur plaisir; et semblablement le froment, et avant qu'il fust mûr, et le vendoient après le plus cher qu'ils pouvoient; et si ladite marchandise s'abaissoit de prix, contraignoient le peuple de la prendre, et par le temps qu'ils vouloient vendre nul ne pouvoit vendre qu'eux.
   Si un seigneur ou un baron estoit bon mesnager ou cuydoit espargner quelque bonne chose, ils la luy demandoient à emprunter, il la leur falloit bailler par force; et leur ostoient les races des chevaux, dont ils ont plusieurs, et les prenoient pour eux et les faisoient gouverner en leurs mains, et en si grand nombre, tant chevaux, jumens que poulains, qu'on les estimoit à beaucoup de milliers; et les envoyoient paistre en plusieurs lieux, aux pasturages des seigneurs et autres, qui en avoient grand dommage. Tous deux ont pris à force plusieurs femmes.
   Aux choses ecclésiastiques ne gardoient nulle révérence ni obéyssance. Ils vendoient éveschez, comme celle de Tarente, que vendit le père treize mil ducats à un juif, pour bailler à son fils qu'il disoit crestien. Bailloit abbayes à un fauconnier et à plusieurs, pour leurs enfans, disant «Vous entretiendrez tant d'oyseaux et les nicherez à vos despens, et tiendrez tant de gens à vos despens.» Le fils ne fit jamais quaresme, ni semblant qu'il en fist: maintes années fut sans jamais se confesser ni recevoire nostre Sauveur et Redempteur Jésus-Christ; et, pour conclusion, il n'est possible de pis faire qu'ils ont fait tous deux. Aucuns ont voulu dire que le jeune roy Ferrand eust esté le pire, combien qu'il estoit humble et gracieux quand il mourut; mais aussi il estoit en nécessité.


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