Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Septième


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Chapitre XII

Comment le roy envoya le cardinal Saint-Pierre ad vincula, qui fut depuis appelé le pape Jules II, dedans Hostie, et de ce que le pape faisoit à Rome ce pendant, et comment le roy y entra malgré tous ses ennemys; avec les partialités entre les Ursins et Colonnois dans ladite ville de Rome.

D

e Brachane envoya ledit roy le cardinal Saint-Pierre ad vincula à Hostie, dont il estoit évesque, et est lieu de grande importance: et le tenoient les Colonnois qui l'avoient pris sur le Pape, et les gens du Pape l'avoient osté audit cardinal n'y avoit guères. La place estoit très foible; mais longtemps depuis tint Rome en grand'subjection avec ledit cardinal, lequel estoit grand amy des Colonnois, qui estoient nostres par le moyen du cardinal Ascaigne, frère du duc de Milan et vichancellier, aussi en hayne des Ursins, dont tousjours sont et ont esté opposites, et est toute la terre de l'Eglise troublée pour cette partialité, comme nous dirions Luce et Grantmont, ou, en Hollande, Houc et Caballant: et quand ne seroit ce différent, la terre de l'Eglise seroit la plus heureuse habitation pour les subjets qui sont en tout le monde (car ils ne payent ni tailles, ni guères autres choses), et seroient toujours bien conduits (car tousjours les Papes sont sages et bien conseillés); mais très souvent en advient de grands et cruels meurtres et pilleries. Depuis quatre ans en avons vu beaucoup, tant des uns que d'autres. Car depuis les Colonnois ont esté contre nous, à leur grand tort: car ils avoient vingt mil ducats de rente, et plus audit royaume de Naples, en belles seigneuries, comme en la comté de Taillecouse et autres, que paravant avoient tenus les Ursins, et toutes autres choses qu'ils avoient sçu demander, tant en gens d'armes qu'en pensions. Mais ce qu'ils firent, ils le firent par vraye desloyauté et sans nulle occasion; et faut entendre que de toute ancienneté ils estoient partisans de la maison d'Arragon et autres ennemys de France, parce qu'ils estoient Gibelins, et les Ursins partisans de France, comme les Florentins, pour estre de la part Guelfe.
   Avec ledit cardinal de Sainte-Pierre ad vincula, à Hostie fut envoyé Peron de Basche, maistre d'hostel du roy, qui, trois jours paravant, avoit apporté audit seigneur vingt mil ducats, par mer, et estoit descendu à Plombin (et estoit de l'argent presté par le duc de Milan); et estoit demouré en l'armée de mer, qui estoit petite, le prince de Salerne et un appellé le seigneur de Sernon, en Provence, que la fortune mena en Donserque, leur navire fort gastée; et mirent tant à se rhabiller qu'ils ne servirent de riens, et si cousta largement ladite armée de mer, et trouvèrent le roy dedans Naples.
   Audit Hostie avoit, avec ledit cardinal, bien cinq cens hommes d'armes et deux mil Suisses; et y estoit le comte de Ligny, cousin germain du roy, de par mère, le seigneur d'Alègre, et autres; et là cuydoient passer le Tibre, pour aller enclore Dom Ferrand, qui estoit dedans Rome, avec la faveur et ayde des Colonnois: dont estoient chefs de la maison pour lors Prospère et Fabrice Colonne, et le cardinal Colonne, à qui le roy paya deux mil hommes à pied, par la main dudit Basche, qu'ils avoient assemblés à leur plaisir; et faisoient leur assemblée à Sannesonne, qui est à eux.
   Il faut entendre qu'icy viennent plusieurs propos à un coup, et de chascun faut dire quelque chose. Avant que le roy eust Viterbe, il avoit envoyé le seigneur de La Trémoille, son chambellan, et le président de Gannay qui avoit son sceau, et le général Bidaut à Rome, cuydant traiter avec le Pape qui tousjours pratiquoit, comme est la coutume en Italie. Eux estans là, le Pape mit de nuit en la cité Dom Ferrand et toute sa puissance, et furent nos gens arrestés, mais peu: le jour propre les despescha le Pape; mais il retint prisonniers le cardinal Ascaigne, vichancelier et frère du duc de Milan, et Prospère Colonne (aucuns dient que ce fut de leur vouloir): et de toutes ces nouvelles j'eus incontinent lettres du roy, et la Seigneurie encores pus amplement de leurs gens: et tout cecy fut fait avant que le roy entrast dedans Viterbe, car nulle part n'arrestoit que deux jours en un lieu, et advenoient les choses mieux qu'il ne les eust sçu penser: aussi le Maistre des seigneurs s'en mesloit, et le connoissoit chascun.
   Cette armée qui estoit en Hostie ne servoit de riens, pour le mauvais temps: et aussi faut entendre que les gens que avoit mené monseigneur d'Aubigny estoient retournés et luy aussi, et n'en avoit plus de charge: et si avoit-on donné congé aux Italiens qui en la Romaigne avoient esté avec luy, qu'avoit mené le seigneur Redolph de Mantoue, le seigneur Galiot de la Mirandole, et Frecasse, frère du seigneur Galéas de Saint-Severin, qui furent bien payés: et estoient environ cinq cens armés que le roy payoit, et comme avez ouÿ. Au partir de Viterbe, le roy alla à Naples, que tenoit le seigneur Ascaigne; et n'est riens plus vray que, à l'heure que nos gens estoient dedans Hostie, qu'il tomba plus de vingt brasses de mur de la ville de Rome, par là où l'on devoit entrer.
   Le Pape voyant si soudainement venir ce jeune roy avec cette fortune, consent qu'il entre dedans Rome (aussi ne l'en eust-il sçu garder), requiert lettre d'assureté (qu'il eut) pour Dom Ferrand, duc de Calabre et seul fils du roy Alfonse, lequel de nuit se retira à Naples, et le conduit jusques à la porte le cardinal Ascaigne. Et le roy entra dedans Rome en armes, comme ayant auctorité de faire par tout à son plaisir, et luy vinrent au devant plusieurs cardinaux, et les gouverneurs ou sénateurs de la ville; et logea au palais Saint-Marc (qui est le quartier des Colonnois, ses amys et serviteurs pour lors), et le Pape se retira au chasteau Saint-Ange.


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