Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Septième


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Chapitre X

Comment le roy partit de la ville de Pise pour aller à Florence, et de la fuyte et ruine de Pierre de Médicis.

L

e roy se partit de là et il y séjourna peu, et tira vers Florence: et là on luy remonstre le tort qu'il a fait ausdits Florentins, et que c'estoit contre sa promesse d'avoir donné liberté aux Pisans. Ceux qu'il commet à respondre de cette matière, excusans la chose, disent qu'il ne l'avoit point entendu ni n'entend, et entrent en un autre appointement, dont je parleray mais qu'un peu aye dit la conclusion de Pierre de Médicis, et aussi de l'entrée du roy en ladite cité de Florence et comme il laissa garnison dedans la cité de Pise et autres places qu'on luy avoit prestées.
   Ledit Pierre, après avoir fait bailler au roy les places dont j'ay parlé, dont aucuns estoient consentans, la cité pensant que le roy ne les tinst point, ains dès qu'il partiroit de Pise la leur rendroit, où il n'y auroit affaire que trois ou quatre jours (bien croy que s'il eust voulu faire son yver qu'ils eussent consenty, combien que Pise leur est plus grande chose que Florence propre, sauf les corps et les meubles), arrivé que fut ledit Pierre à Florence, tout homme luy fit mauvais visage et non sans cause, car il les avoit dessaisis de toute leur force et puissance, et de tout ce qu'ils avoient conquis en cent ans, et sembloit que leur cœur sentist leur maux qui depuis leur sont advenus; et tant pour cette cause, que je croy la principale, combien qu'ils ne l'avoient jamais dit, que pour hayne qu'ils luy portoient, que j'ay desclarée, et pour retourner en liberté, dont ils se cuydoient forclos, et sans avoir mémoire des bienfaits de Cosme et de Laurens de Médicis des prédécesseurs, délibérèrent de chasser de la ville ledit Pierre de Médicis. Ledit Pierre, sans le sçavoir, mais bien estoit en doute, va vers le palais, pour parler de l'arrivée du roy qui encores estoit à trois mils près): et avoit sa garde accoutumée avec luy, et vint heurter à la porte dudit palais, laquelle luy fut refusée par un de ceux de Nerly (qui estoient plusieurs frères, que j'ay bien connus et le père, très riches), disant qu'il y entreroit luy seul s'il vouloit, autrement non: et estoit armé celluy qui faisoit ce refus. Incontinent retourna ledit Pierre à sa maison, et s'arma, luy et ses serviteurs; et fit advertir un appellé Paul Ursin, qui estoit à la solde des Florentins (car ledit Pierre, de par sa mère, estoit des Ursins, et tousjours le père et luy en avoient entretenu aucuns de la maison à leur solde), et délibéra de resister au partisans de la ville. Mais tantost on ouyt cryer «Liberté! Liberté!» et vint le peuple en armes. Et ainsi partit ledit Pierre de la ville, comme bien conseillé, à l'ayde dudit Paul Ursin, qui fut une piteuse despartie pour luy: car, en puissance et en biens, il avoit esté quasi esgal aux grands princes, et luy et ses prédécesseurs, depuis Cosme de Médicis, qui fut le chef; et ce jour, se mit à luy courre sus Fortune, et perdit honneur et biens. Et j'estoye à Venise, et par l'ambassadeur Florentin estant là je sçus ces nouvelles qui bien me desplurent, car j'avoye aymé le père: et s'il m'eust voulu croire, il ne luy fust point ainsi mesadvenu: car, sur l'heure que j'arrivay à Venise, luy escrivis et offris appointer, car j'en avoye le pouvoir de bouche, du séneschal de Beaucaire et du général; et eust esté content le roy du passage, ou, à pis venir, d'avoir Ligorne entre ses mains et faire toutes choses que Pierre eust sçu demander. Mais il me respondit comme par moquerie, par le moyen dudit Pierre que j'ay nommé ailleurs.
   Ledit ambassadeur porta le lendemain lettres à la Seigneurie, contenant comment il avoit esté chassé parce qu'il se vouloit faire seigneur de la ville par le moyen de la maison d'Arragon et des Ursins, at assez autres charges qui n'estoient point vrayes; mais telles sont les adventures du monde que celuy qui fuyt et perd ne trouve point seulement qui le chasse, mais amys tournent ses ennemys, comme fit cet ambassadeur nommé Paul Antoine Sonderin, qui estoit des sages hommes qui fussent en Italie.
   Le jour avant m'avoit parlé dudit Pierre comme s'il fust son seigneur naturel, et à cette heure se desclara son ennemy par commandement de la Seigneurie; mais de soy ne faisoit aucune desclaration. Le jour après, je sçuz comment ledit Pierre venoit à Venise et comme le roy estoit entré en grand triumphe à Florence; et mandoient audit ambassadeur qu'il prist congé de ladite Seigneurie, qu'il s'en retournast, et qu'il falloit qu'il navigast avec le vent: et vis la lettre, car il la me monstra, et s'en partit. Deux jours après vint ledit Pierre en pourpoint, ou avec la robe d'un varlet: et en grand doubte le reçurent à Venise, tant craignoient à desplaire au roy. Toutesfois ils ne le pouvoient refuser par raison, et désiroient bien sentir de moy que le roy en disoit; et demoura deux jours hors la ville. Je désiroye à luy ayder, et n'avoye eu nulle lettre du roy contre luy: et dis que je croyoye sa fuyte avoir esté pour crainte du peuple, et non point de celle du roy. Ainsi il vint, et l'allay voir le lendemain qu'il eut parlé à la Seigneurie, qui le firent bien loger et luy permirent porter armes par la ville, et à quinze ou vingt serviteurs qu'il avoit (c'est assçavoir espées): et luy firent très grand honneur, combien que Cosme, dont j'ay parlé, les garda autresfois d'avoir Milan; mais nonobstant cela, ils l'eurent en remembrance, pour l'honneur de sa maison qui avoit esté en si grand triomphe et renommée par toute la crestienté.
   Quand je le vis, il me sembla bien qu'il n'estoit point homme pour respondre. Il me conta au long sa fortune, et à mon pouvoir le reconfortay. Entre autres choses, me conta comment il avoit perdu le tout; et entre ses autres malheurs, un sien facteur, estant en la ville, vers qui il avoit envoyé pour avoir des draps pour son frère et luy, et pour ledit Paul, pour cent ducats seulement, et il luy refusa. Tost après il eut nouvelles par le moyen de monseigneur de Bresse, depuis duc de Savoye, et luy escripvoit le roy aller devers luy; mais jà estoit ledit seigneur party de Florence, comme je disoye à cette heure. Un peu m'a fallu parler de ce Pierre de Médicis, qui estoit grand'chose, vu son estat et auctorité; car soixante ans avoit duré cette auctorité si grande que plus ne pouvoit.


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