Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Septième


Précédent Table des matières Suivant

Chapitre VII

Comment le roy, estant encores en Ast, se résolut de passer outre vers Naples, à la poursuyte de Ludovic Sforce, et comment messire Philippe de Commynes fut envoyé en ambassade à Venise, et de la mort du duc de Milan.

J'

ay dit ce qui advint à Rapallo par mer. Dom Frederic se retira à Pise et à Ligorne, et depuis ne recueillit les gens de pied qu'il avoit mis à terre; et s'ennuyèrent fort les Florentins de luy, comme plus enclins, et de tous temps, à la maison de France qu'à celle d'Arragon. Et l'armée qui estoit en la Romaigne, combien qu'elle fust la plus foible, toutesfois leur cas prospéroit: et commencèrent peu à peu à recueillir dom Ferrand, duc de Calabre. Et le roy se mit en oppinion de passer outre, sollicité du seigneur Ludovic et des autres que j'ay nommés; et luy dit le seigneur Ludovic, à son arrivée: «Sire, ne craignez point cette entreprise. En Italie y a trois puissances que nous tenons grandes, dont vous avez l'une, qui est Milan; l'autre ne bouge, qui sont Vénissiens; ainsi n'avez affaire qu'à celle de Naples; et plusieurs de vos prédécesseurs nous ont battus, que nous estions tous ensemble. Quand vous me voudrez croire, je vous ayderay à faire plus grand que ne fut jamais Charlemagne; et chasserons ce Turc hors de cet empire de Constantinoble aysément, quand vous aurez ce royaume de Naples.» Et disoit vray du Turc qui règne, mais que toutes choses eussent esté bien disposées de nostre costé. Ainsi se mit le roy à ordonner de son affaire selon le vouloir et conduite dudit seigneur Ludovic: dont aucuns des nostres eurent envie (et fut quelque chambellan, et quelque autre), sans propos, car on ne se pouvoit passer de luy: et estoit pour complaire à monseigneur d'Orléans, qui pretendoit en la duché de Milan, et surtout ce général: car jà s'estimoit grand, et y avoit quelque envie entre le séneschal et luy: et dit ledit Ludovic quelque mot au roy, et à luy, pour le faire demourer, qui mouvoit ledit général à parler contre luy: et disoit qu'il tromperoit la compagnie, mais il estoit mieux séant qu'il s'en fust tu; mais jamais ne vint en crédit en chose d'estat, et ne s'y connoissoit: et si estoit homme léger en parole, mais bien affectionné à son maistre. Toutesfois il fut conclu d'envoyer plusieurs hommes en ambassade; et moy, entre les autres, à Venise.
   Je demouray à partir aucuns jours, parce que le roy fut malade de la petite vérolle, et en péril de mort parce que la fièvre se mesla parmy; mais elle ne dura que six ou sept jours, et me mis à chemin, autres ailleurs. Et laissay le roy en Ast, et croyoye fermement qu'il ne passast point outre. J'allay en six jours à Venise, avec mulets et train, car le chemin estoit le plus beau du monde: et craignoye bien à partir, doutant que le roy retournast; mais Nostre Seigneur en avoit autrement disposé. Et tira droit à Pavie; et passa par Casal, vers cette marquise qui estoit bonne pour nous et bonne dame, grande ennemye du seigneur Ludovic, et luy la hayoit aussi. Après que le roy fut arrivé à Pavie, commança jà quelque peu de suspection: car on vouloit qu'il logeast en la ville et non point au chasteau, et il y vouloit loger et y logea; et fut renforcé le guet de cette nuit (gens me le dirent, de ceux qui estoient près dudit seigneur), dont s'esbahit le seigneur Ludovic, et en parla au roy, demandant s'il se souspesonnoit de luy. La façon y estoit telle, des deux costés, que la nuitée n'y pouvoit guères durer; mais, de nostre costé, parlions plus qu'eux: non point le roy, mais ceux qui estoient prochains parens de luy. En ce chasteau de Pavie estoit le duc de Milan, dont a esté parlé devant, appellé Jean Galéas, et sa femme, fille du roy Alfonse: bien piteuse, car son mary estoit là malade, et tenu en ce chasteau comme en garde, et son fils, qui encores vit pour le présent, et une fille ou deux; et avoit l'enfant lors quelques cinq ans. Nul ne vit ledit duc, mais bien l'enfant. Je y passay trois jours avant le roy, mais il n'y eut remède de le voir: et disoit l'on qu'il estoit bien fort malade. Toutesfois le roy parla à luy, car il estoit son cousin germain: et m'a conté ledit seigneur leurs paroles, qui ne furent que choses généralles, car il ne vouloit en riens desplaire audit Ludovic: toutesfois me dit il qu'il l'eust volontiers adverty. A celle heure propre, se jeta à genouils ladite duchesse devant ledit Ludovic, luy priant qu'il eust pitié de son père et frère. Il luy respondit qu'il ne se pouvoit faire; mais elle avoit meilleur besoin de prier pour son mary et pour elle, qui estoit encores belle dame et jeune.
   De là tira le roy à Plaisance, auquel lieu eut nouvelles ledit Ludovic que son neveu, le duc de Milan, se mouroit. Il prit congé du roy pour y aller; et luy pria le roy qu'il retournast, et il promit. Avant qu'il fust à Pavie ledit duc mourut, et incontinent, comme en poste, alla à Milan. Je viz ces nouvelles par la lettre de l'ambassadeur vénissien qui estoit avec luy, qui l'escrivoit à Venise et advertissoit qu'il se vouloit faire duc: et, à la vérité dire, il en desplaisoit au duc et seigneurie de Venise, et me demandèrent si le roy tiendroit point pour l'enfant: et, combien que la chose fust raisonnable, je leur mis en doute, vu l'affaire que le roy avoit audit Ludovic.


Précédent Table des matières Suivant