Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Septième


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Chapitre VI

Comment le roy Charles partit de Vienne au Dauphiné pour conquérir Naples en personne, et de ce que fit son armée de mer sous la conduite de monsieur d'Orléans.

E

t pour conclusion, le roy partit de Vienne le vingt et troisiesme jour d'aoust, mil quatre cens quatre vingts quatorze, et tira droit vers Ast. A Suze vint vers luy messire Galéas de Saint-Severin, en poste. Et delà alla le roy à Turin, et emprunta les bagues de madame de Savoye, fille du feu marquis, le seigneur Guillaume de Montferrat, veufve du duc Charles de Savoye, et les mit en gage pour douze mil ducats; et peu de jours après fut à Casal, vers la marquise de Montferrat, dame jeune et sage, veufve du marquis de Montferrat. Elle estoit fille du roy de Serbie. Le Turc avoit conquis son pays, et l'Empereur, de qui elle estoit parente, l'avoit mariée là, qui l'avoit par avant recueillie. Elle presta aussi ses bagues, qui furent engagées pour douze mil ducats. Et pouvez voir quel commencement de guerre c'estoit, si Dieu n'eust guidé l'œuvre.
   Par aucuns jours se tint le roy en Ast. Cette année-là, tous les vins d'Italie estoient aigres, ce que nos gens ne trouvoient point bon, ni l'air qui estoit si chaud. Là vint le seigneur Ludovic et sa femme, fort bien accompagnés, et y fut deux jours; et puis se retira à Nom, un chasteau qui est de la duché de Milan, à une lieue d'Ast, et chascun jour le conseil alloit vers luy. Le roy Alfonse avoit deux armées par pays, l'une en la Romaigne, vers Ferrare, que conduisoit son fils bien accompagné, et avoit avec luy le seigneur Virgile Ursin, le comte Petillane, le seigneur Jean Jacques de Trevoul, qui pour cette heure est des nostres. Et contre eux estoit, pour le roy, monseigneur d'Aubigny, un bon et sage chevalier, avec quelques deux cens hommes d'armes, du moins. Y avoit cinq cens hommes d'armes Italiens, aux despens du roy, que conduisoit le comte de Caiazze, qu'assez avez ouÿ nommer, qui y estoit pour le seigneur Ludovic; et n'estoit point sans paour que cette bende ne fust rompue: car nous fussions retournés, et il eust eu ses ennemys sur les bras, qui avoient grande intelligence en cette duché de Milan.
   L'autre armée estoit par mer, que conduisoit Dom Frederic, frère dudit Alfonse, et estoit à Ligorne, et à Pise (car les Florentins tenoient encores pour eux). Et avoient certain nombre de gallées; et estoit avec luy messire Breto Dauflicque et autres Genevois, au moyen desquels ils espéroient faire tourner la ville de Gènes: et peut faillit qu'ils ne le fissent, et à Lespecie, et à Rapalle, près de Gènes, où ils mirent en terre quelques mil hommes de leurs partisans: et de fait eussent fait ce qu'ils vouloient, si sitost n'eussent esté assaillis; mais ce jour, ou le lendemain, y arriva le duc Louis d'Orléans avec quelques naves et bon nombre de gallées, et une grosse galléace, qui estoit mienne, que patronisoit un appellé messire Albert Mély, sur laquelle estoit ledit duc et les principaux. En ladite galléace avoit grande artillerie et grosses pièces, car elle estoit puissante: et s'approcha si près de terre que l'artillerie desconfit presque les ennemys, qui jamais n'en avoient vu de semblable, et estoit chose nouvelle en Italie: et descendirent en terre ceux qui estoient ausdits navires, et par la terre venoit de Gènes, où estoit l'armée, un nombre de Suisses que menoit le bailli de Digeon. et aussi y avoit des gens du duc de Milan, que conduisoit un frère dudit Breto, appellé messire Jean Louis Dauflicque, et messire Jean Adorne; mais ils ne furent point aux coups, mais firent bien leur devoir et gardèrent certains pas. En effet, dès ce que nous gens joignirent, les ennemys furent deffaits et en fuyte. Cent ou six vingts en mourut, et huit ou dix prisonniers: entre les autres un appellé le Fourgousin, fils du cardinal de Gènes. Ceux qui eschappèrent furent tous mis en chemise par les gens du duc de Milan, et autre mal ne leur firent: et est leur coutume. Je vis toutes les lettres qui en vinrent, tant au roy que au duc de Milan; et ainsi fut cette armée de mer reboutée, qui depuis n'apparut si près. Au retour, les Genevois se cuydèrent esmouvoir et tuèrent aucuns Alemans en la ville, et en fut tué aucuns des leurs; mais tout fut apaisé.
   Il faut dire quelque mot des Florentins qui avoient envoyé vers le roy, avant qu'il partist de France, deux fois, pour dissimuler avec luy. L'une fois me trouvay à besogner avec ceux qui vinrent, en la compagnie dudit séneschal et général: y estoient l'évesque d'Arese et un nommé Pierre Sonderin. On leur demanda seulement qu'ils baillassent passage et cent hommes d'armes, à la solde d'Italie (qui n'estoit que dix mil ducats pour un an), eux parlans par le commandement de Pierre de Médicis, homme jeune et peu sage, fils de Laurens de Médicis, qui estoit mort et avoit esté des plus sages hommes de son temps, et conduisoit cette cité presque comme seigneur, et aussi faisoit le fils: car jà leur maison avoit ainsi vescu la vie de deux hommes paravant, qui estoient Pierre, père dudit Laurens, et Cosme de Médicis, qui fut le chef de cette maison et la commença, homme digne d'estre nommé entre les très grands. Et en son cas, qui estoit de marchandise, estoit la plus grande maison que je croy qui jamais ait esté au monde: car leurs serviteurs ont eu tant de crédit, sous couleur de ce nom Médicis, que ce seroit merveilles à croire ce que j'en ay vu en Flandres et en Angleterre. J'en ay vu un, appellé Guérard Quanvese, presque estre occasion de soustenir le roy Edouard le quart en son estat, estant en grande guerre en son royaume d'Angleterre, et fournir par fois audit roy plus de six vingts mil escus, où il fit peu de profit pour son maistre: toutesfois il recouvra ses pièces à la longue. Un autre ay vu, nommé et appellé Thomas Portunay, estre pleige entre ledit roy Edouard et le duc Charles de Bourgongne pour cinquante mil escus, et une autre fois, en un lieu, pour quatre vingts mil. Je ne loue point les marchans d'ainsi le faire; mais je loue bien à un prince de tenir bons termes aux marchans et leur tenir vérité, car ils ne sçavent à quelle heure ils en pourront avoir besoin: car quelquesfois peu d'argent fait grand service.
   Il semble que cette lignée vint à faillir, comme on fait aux royaumes et empires: et l'auctorité des prédécesseurs nuysoit à ce Pierre de Médicis, combien que celle de Cosme, qui avoit esté le premier, fust douce et amyable, et telle qu'estoit nécessaire à une ville de liberté. Laurens, père de Pierre dont nous parlons à cette heure, pour le différent, dont a esté parlé en aucun endroit de ce livre, qu'il eut contre ceux de Pise et autres, dont plusieurs furent pendus (et y fus en ce temps là), avoit pris vingt hommes pour se garder, par commandement et congé de la Seigneurie, laquelle commandoit ce qu'il vouloit. Toutesfois modérément gouvernoit cette grande auctorité (car, comme j'ay dit, il estoit des plus sages de son temps); mais le fils cuydoit que cela luy fust du par raison, et se faisoit craindre moyennant cette garde: et faisoit des violences de nuit et des bateries lourdement, de leurs deniers commis; si avoit fait le père, mais si sagement qu'ils en estoient presque contens.
   A la seconde fois envoya ledit Pierre, à Lyon, un appellé Pierre Cappon et autres; et disoit pour excuse (comme jà avoit fait) que le roy Louis onziesme leur avoit commandé à Florence se mettre en ligue avec le roy Ferrand, du temps du duc Jean d'Anjou, et laisser son allyance: disant que, puisque, par le commandement du roy avoient pris ladite allyance, qui duroit encores par aucunes années, ils ne pouvoient laisser l'allyance de la maison d'Arragon; mais que si le roy venoit jusques là, qu'ils luy feroient des services; et ne cuydoient point qu'il y allast, non plus que les Vénissiens. En toutes les deux ambassades, y avoit tousjours quelqu'un ennemy dudit de Médicis, et par espécial, cette fois, ledit Pierre Cappon, qui sous main advertissoit ce qu'on devoit faire pour tourner la cité de Florence contre ledit Pierre, et faisoit sa charge plus aigre qu'elle n'estoit: et aussi conseilloit qu'on bannist tous Florentins du royaume, et ainsi fut fait. Cecy je dis pour mieux vous faire entendre ce qui advint après: car le roy demoura en grande inimytié contre ledit Pierre. Lesdits séneschal et général avoient grande intelligence avec ses ennemys en ladite cité, et par espécial avec ce Cappon et deux cousins germains dudit Pierre, et de son nom propre.


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