Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Septième


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Chapitre V

Comment le roy envoya devers les Vénissiens pour les pratiquer, devant qu'entreprendre son voyage de Naples, et des préparatifs qui se firent pour icelluy.

P

our revenir à nostre matière principale, vous avez entendu comme le comte de Caiazze et autres ambassadeurs sont partis d'avec le roy, de Paris, et comment plusieurs pratiques se menoient en Italie, et comment nostre roy, tout jeune qu'il estoit, l'avoit fort à cœur; mais à nul ne s'en descouvroit encores, fors à ces deux. Aux Vénissiens fut requis de par le roy qu'ils luy voulsissent donner ayde et conseil en ladite entreprise; qui firent responce qu'il fust le très bien venu, mais qu'ayde ne luy pourroient-ils faire pour la suspection du Turc (combien qu'ils fussent en paix avec luy), et que de conseiller à un si sage roy et qui avoit si bon conseil, ce seroit trop grand'présomption à eux; mais que plutost luy ayderoient que de luy faire ennuy. Or, notez qu'ils cuydoient bien sagement parler, et aussi faisoient-ils: car, pour aujourd'huy, je croy leurs affaires plus sagement conseillées que de prince ni communauté qui soit au monde; mais Dieu veut tousjours que l'on connoisse que les jugemens ni le sens des hommes ne servent de riens là où il luy plaist mettre la main. Il disposa l'affaire autrement qu'ils ne cuydoient: car ils ne croyoient point que le roy y allast en personne, et si n'avoient nulle paour du Turc, quelque chose qu'ils dissent, car le Turc qui régnoit estoit de petite valeur; mais il leur sembloit qu'ils se vengeroient de cette maison d'Aragon, qu'ils avoient en grand'hayne, tant le père que le fils, disant qu'ils avoient fait venir le Turc à Scutary. J'entends le père de celuy Turc, qui conquit Constantinoble, appellé Méhémet Ottoman, qui fit plusieurs autres grands dommages auxdits Vénissiens. Du duc de Calabre Alphonse ils disoient plusieurs autres choses, entre les autres qu'il avoit esté cause de la guerre qu'esmut contre eux le duc de Ferrare, qui merveilleusement leur cousta, et en cuyderent estre destruits (de ladite guerre j'ay dit quelque mot); et disoient aussi que le duc de Calabre avoit envoyé homme exprès à Venise pour empoisonner les citernes, au moins celles où ils pourroient joindre, car plusieurs sont fermées à clef (audit lieu n'usent d'autre eau, car ils sont de tous points assis en la mer; et est l'eau très bonne, et en ay bu huit mois pour un voyage seul, et y ay esté une autre fois depuis, en la saison dont je parle); mais leur principale raison ne venoit point de là, mais parce que les dessusdits les gardoient d'accroistre leur pouvoir, tant en Italie comme en Grèce. Car des deux costés avoient les yeux ouverts; toutesfois ils avoient nouvellement conquesté le royaume de Chippre, et sans nul titre. Pour toutes ces haynes, sembloit auxdits Vénissiens que c'estoit leur profit que la guerre fust entre le roy et ladite maison d'Aragon, espérans qu'elle ne prendroit si prompte conclusion qu'elle prit, et que ce ne seroit qu'affoiblir leurs ennemys et non point les destruire; et que, au pis venir, l'un party ou l'autre leur donneroit quelques villes en Pouille (qui est du costé de leur gouffre) pour les avoir à leur ayde (et ainsi en est advenu, mais il a à peu failly qu'ils ne se soyent mescomptés); et puis leur sembloit qu'on ne les pourroit charger d'avoir fait venir le roy en Italie, vu qu'ils ne luy en avoient donné conseil ny ayde, comme apparaissoit par la responce qu'ils avoient faite à Peron de Basche.
   En cette année mil quatre cens quatre vingts et treize, tira le roy vers Lyon, pour entendre à ces matières (non point qu'on cuydast qu'il passast les monts); et là vint vers luy messire Galéas, frère au comte de Caiazze de Saint-Severin, dont a esté parlé, fort bien accompagné, de par le seigneur Ludovic dont il estoit lieutenant et principal serviteur, et amena grand nombre de beaux et bons chevaux, et apporta du harnoys pour courir à la jouste: et y courut, et bien, car il estoit jeune et gentil chevalier. Le roy luy fit grand honneur et bonne chère, et lui donna son Ordre; et puis il s'en retourna en Italie; et demoura tousjours le comte de Bellejoyeuse ambassadeur, pour avancer l'allée; et se commença à apprester une très grosse armée à Gènes, et y estoit pour le roy le seigneur d'Urfé, grand escuyer de France, et autres. A la fin le roy alla à Vienne, au Dauphiné, environ le commencement d'aoust dudit an, et là venoient chascun jour les nobles de Gènes, où fut envoyé le duc Louis d'Orléans, de présent régnant roy, homme jeune et beau personnage, mais aymant son plaisir (de luy a esté assez parlé en ces Mémoires); et cuydoit-on lors qu'il dust conduire l'armée par mer, pour descendre au royaume de Naples, par l'ayde et conseils des princes qui en estoient chassés et que j'ay nommés: qui estoient les princes de Salerne et de Bisignan. Et furent prests jusques à quatorze navires genevois, plusieurs gallées et gallions, et y estoit obéy le roy, en ce cas, comme à Paris: car ladite cité estoit sous l'estat de Milan, que gouvernoit le seigneur Ludovic, et n'avoit compétiteur léans que la femme du duc son neveu, que j'ay nommée, fille du roy Alfonse (car en ce temps mourut son père, le roy Ferrand); mais le pouvoir de la dite dame estoit bien petit, vu qu'on voyoit le roy prest à passer ou à envoyer, et son mary peu sage, qui disoit tout ce qu'elle disoit à son oncle, qui avoit jà fait noyer quelque messager qu'elle avoit envoyé vers son père.
   La despence de ces navires estoit fort grande, et suis d'oppinion qu'elle cousta trois cens mil francs, et si ne servit de riens: et y alla tout l'argent cler que le roy put finer de ses finances: car, comme j'ay dit, il n'estoit pourvu ni de sens ni d'argent, ni autre chose nécessaire à telle entreprise, et si en vint à bien, moyennant la grace de Dieu, qui clerement le donna ainsi à connoistre. Je ne veux point dire que le roy ne fust sage de son âge; mais il n'avoit que vint et deux ans, ne faisoit que saillir du nid. Ceux qui le conduisoient en ce cas, que j'ay nommés, Estienne de Vers, séneschal de Beaucaire, et le général Brissonnet, de présent cardinal de Saint-Malo, estoient deux hommes de petit estat et qui de nulle chose n'avoient eu expérience; mais de tant monstra Nostre Seigneur mieux sa puissance: car nos ennemys estoient tenus sages et expérimentés au fait de la guerre, riches et pourvus de sages hommes et bons capitaines, et en possession du royaume. Et veuille dire le roy Alfonse, de nouveau couronné par le Pape Alexandre, natif d'Aragon, qui tenoit en son party les Florentins, et bonne intelligence au Turc. Il avoit un gentil personnage de fils, nommé Dom Ferrand, de l'âge de vingt et deux ou vingt et trois ans, aussi portant le harnoys et bien aymé audit royaume, et un frère, appellé Dom Frédéric, depuis roy après Ferrand (devant nostre), homme bien sage, qui conduisoit leur armée de mer, laquel avoit esté nourry par deçà longtemps: duquel vous, monseigneur de Vienne, m'avez maintesfois assuré qu'il seroit roy, par astrologie, et me promit dès lors quatre mil livres de rente audit royaume, si ainsi luy advenoit, et a esté vingt ans devant que le cas advinst.
   Or, pour continuer, le roy mua de propos, à force d'estre pressé du duc de Milan, par lettres et par ce comte Charles de Bellejoyeuse, son ambassadeur, et aussi des deux que j'ay nommés: toutesfois le cœur faillit audit général, voyant que tout homme sage et raisonnable blasmoit l'allée de par delà par plusieurs raisons, et estre là, au mois d'aoust, sans argent, tentes, et autres choses nécessaires: et demoura la foy audit séneschal seul, dont j'ay parlé, et fit le roy mauvais visage audit général trois ou quatre jours, puis il se remit en train. Si mourut à l'heure un serviteur dudit séneschal, comme l'on disoit, de peste: parquoy il n'osoit aller autour du roy, dont il estoit bien troublé, car nul ne sollicitoit le cas. Monsieur de Bourbon et madame estoient là, cherchant rompre ledit voyage à leur pouvoir, et leur en tenoit propos ledit général: et l'un jour estoit l'allée rompue, et l'autre renouvellée. A la fin le roy se délibéra de partir, et montay à cheval des premiers, espérant passer les monts en moindre compagnie; toutesfois je fus remandé, disant que tout estoit rompu. Et ce jour furent empruntés cinquante mil ducats d'un marchand de Milan; mais le seigneur Ludovic les bailla, moyennant pleiges qui s'obligèrent vers ledit marchand, et y fus, pour ma part, pour six mil ducats, et autres pour le reste: et n'y avoit nuls intérêts. Paravant on avoit emprunté du banc de Soly, de Gènes, cent mil francs, qui coustèrent en quatre mois quatorze mil francs d'intérêts; mais aucuns disoient que des nommés avoient part à cet argent, et au profit.


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