Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Septième


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Chapitre IV

Comment le roy Charles huitiesme fit paix avec le roy des Romains et l'archiduc, leur renvoyant madame Marguerite de Flandres, devant que faire son voyage de Naples.

P

endant ce delay que je dis, se traita paix à Senlis entre le roy et l'archiduc d'Austriche, héritier de cette maison de Bourgongne: et combien que jà y eust trèves, si survint-il cas de malveillance: car le roy laissa la fille du roy des Romains, sœur dudit archiduc (laquelle estoit bien jeune), et prit pour femme la fille du duc de Bretagne, pour avoir la duché de Bretagne paisible, laquelle il possédait presque toute, à l'heure dudit traité, fors la ville de Rennes et la fille qui estoit dedans, laquelle estoit conduite dous la main du prince d'Orenge, son oncle, qui avoit fait le mariage avec le roy des Romains, et espousé par procureur en l'église, publiquement: et fut le tout environ l'an mil quatre cens quatre vingts et douze. Dudit archiduc, et en sa faveur, grande ambassade vint de par l'empereur Frédéric, voulant se faire médiateur dudit accord: aussi y envoya le roy des Romains. Semblablement y envoya le comte Palatin, et les Suisses, pour moyenner et pacifier: car il sembloit à tous que grande question en devoit sourdre et que le roy des Romains estoit fort injurié, et qu'on luy ostoit celle qu'il tenoit pour sa femme, et luy rendoit-on sa fille, qui plusieurs années avoit esté royne de France.
   Fin de compte, la chose termina en paix: car chascun estoit las de la guerre, et par espécial les subjets de l'archiduc Philippe, qui avoient tant souffert (tant par la guerre du roy, que pour leurs divisions particulières) qu'ils n'en pouvoient plus. Et se fit une paix de quatre ans seulement, pour avoir repos, et leur fille, qu'on faisoit difficulté de leur rendre (au moins aucuns, qui estoient à l'entour du roy et de ladite fille) et à ladite paix me trouvay présent, et les députés qui y estoient, monseigneur le duc Pierre de Bourbon, le prince d'Orenge, monseigneur des Cordes, et plusieurs autres grands personnages: et fut promis rendre audit duc Philippe ce que le roy tenoit de la comté d'Artois, comme il avoit esté promis, en traitant ledit mariage (qui fut l'an mil quatre cens quatre vingts et deux), que s'il ne s'accomplissoit, que les terres que on donnoit à ladite fille en mariage retourneroit quant et elle, ou au duc Philippe; mais jà d'emblée avoient pris ceux dudit archiduc Arras et Saint-Omer. Ainsi ne restoit à rendre que Hesdin, Aire, et Béthune, dont, dès l'heure, leur fut baillé le revenu et seigneurie, et mirent officiers; et le roy retenoit les chasteaux, et pouvoit mettre garnisons jusques au bout de quatre ans, qui finissoit à la Saint-Jean, l'an mil quatre cens quatre vingts et dix huit; et lors les devoit rendre le roy à mondit seigneur l'archiduc, et ainsi fut promis et juré.
   Si lesdits mariages furent ainsi changés selon l'ordonnance de l'Eglise ou non, je m'en rapporte à ce qui en est; mais plusieurs docteurs en théologie m'ont dit que non, et plusieurs m'ont dit que ouy. Mais, quelque chose qu'il en soit, toutes ces dames ont eu quelque malheur en leurs enfans. La nostre a eu trois fils de reng et en quatre années. L'un a vescy près de trois ans et puis mourut, et les autres deux aussi sont morts. Madame Marguerite d'Austriche a esté mariée au prince de Castille, fils seul des roy et royne de Castille et de plusieurs autres royaumes, lequel prince mourut au premier an qu'il fut marié, qui fut l'an mil quatre cens quatre vingts dix sept. Ladite dame demoura grosse, laquelle s'accoucha d'un fils tout mort incontinent après la mort du mary, qui a mis en grand'douleur les roy et royne de Castille et tout leur royaume.
    Le roy des Romains s'est marié, incontinent après ces mutations dont j'ay parlé, avec la fille du duc Galéas de Milan, sœur du duc Jean Galéas, dont a esté parlé, et s'est fait ce mariage par la main du seigneur Ludovic. Le mariage a fort desplu aux princes de l'Empire et à plusieurs amys du roy des Romains, pour n'estre de maison si noble comme il leur sembloit qu'il luy appartenoit: car du costé des Visconti, comme s'appellent ceux qui règnent à Milan, il y a peu de noblesse, et moins du costé des Sforces, dont estoit fils le duc Francisque de Milan: car il estoit fils de cordouanier d'une petite ville appellée Cotignolles; mais il fut homme très somptueux, et encore plus le fils, lequel se fit duc de Milan, moyennant la faveur de sa femme, bastarde du duc Philippe Marie: et la conquesta et la posséda non point comme tyran, mais comme vray et bon prince, et estoit bien à estimer sa vertu et bonté aux plus nobles princes qui ayent régné de son temps. Je dis toutes ces choses pour monstrer ce qui s'en est ensuyvy de la mutation de ces mariages, et ne sçay qu'il en pourra encores advenir.


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