Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Septième


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Chapitre III

Comment la duché de Milan est une des belles pièces de terre et de plus grande valeur qu'on sçache trouver, osté le gros tribut qui y est.

S

e sentant le seigneur Ludovic saisy de ce chasteau, et la force et gens d'armes de cette maison sous sa main, pensa de tirer outre, car qui a Milan, il a son gouvernement et toute la seigneurie: car les principaux de toute la seigneurie y demourent, et ceux qui ont la garde et le gouvernement des autres places en sont. Et de ce que contient cette duché, je ne viz jamais plus belle pièce de terre, ni de plus grande valeur. Car quand le seigneur se contenteroit de cinq cens mil ducats l'an, les subjets ne seroient que trop riches, et vivroit ledit seigneur en bonne sureté; mais il en lève sux cens cinquante mil ou sept cens mil, qui est grand'tyrannie: aussi le peuple ne demande que mutation de seigneur.
   Se voyant, ce que dit est, le seigneur Ludovic si près d'achever son désir, et qui estoit marié avec la fille du duc de Ferrare, dont avoit plusieurs enfans, il mettoit peine de gagner amys tant en ladite duché que hors de Italie: et, premièrement, s'allya des Vénissiens, à la préservation de leurs estats, desquels il estoit grand amy, au préjudice de son beau-père, à qui les Vénissiens avoient osté, peu paravant, un petit pays appellé Polesan, qui est tout environné d'eau et est habondant à merveilles en tous biens: et le tiennent les Vénissiens jusques à demye lieue de Ferrare, et y a deux bonnes petites villes, que j'ay vues, c'est assçavoir Rovigue et Labadie. Et se perdit lors qu'il faisoit la guerre aux Vénissiens, que luy seul esmut; et y vint depuis le duc de Calabre, Alfonse, du vivant de Ferrand son père, et le seigneur Ludovic pour Milan, les Florentins, le pape et Boulongne. Toutesfois, estoient Vénissiens presque au dessous, au moins ayans le pire et fort minés d'argent, et plusieurs autres places perdues, et appointa ledit seigneur Ludovic à l'honneur et profit des Vénissiens; et revint un chascun au sien, fors ce povre duc de Ferrare, que avoit esté encommencée ladite guerre à la requeste de luy et dudit roy Ferrand, dont ledit duc avoit espousé ladite fille, et fallut qu'il laissast aux Vénissiens ce Polesan, que encores tiennent; et dit-l'on que le seigneur Ludovic en eut soixante mil ducats, toutesfois je ne sçay s'il fut vray; mais j'ay vu ledit duc de Ferrare en cette créance. Vray est que, pour lors, il n'avoit pas espousé sa fille; et ainsi estoit contenue cette amytié entre luy et les Vénissiens.
   Nul serviteur ni parent du duc Jean Galéas de Milan ne donnoit empeschement au seigneur Ludovic à prendre la duché pour luy que la femme dudit duc, qui estoit jeune et sage, et fille du duc Alfonse de Calabre, que par devant j'ay nommé, fils aisné du roy Ferrand de Naples. Et, en l'an mil quatre cens quatre vingts et treize, commença ledit seigneur Ludovic à envoyer devers le roy Charles huitiesme, de présent régnant, pour le pratiquer de venir en Italie à conquérir ledit royaume de Naples, pour destruire et affoller ceux qui le possédoient, que j'ay nommés: car estans ceux-là en force et vertu, ledit Ludovic n'eust osé comprendre ni entreprendre ce qu'il fit depuis. Car en ce temps là estoient fors et riches ledit Ferrand, roy de Cécile, et son fils Alfonse, fort expérimentés au mestier de la guerre, et estimés de grand cœur, combien que le contraire se vit depuis; et ledit seigneur Ludovic estoit homme très sage, mais fort craintif et bien souple quand il avoit paour (j'en parle comme de celuy que j'ay connu et beaucoup de choses traité avec luy), et homme sans foy s'il voyoit son profit pour la rompre. Et ainsi, comme dit est, l'an mil quatre cens quatre vingts et treize, commença à faire sentir à ce jeune roy Charles huitiesme, de vingt et deux ans, des fumées et gloires d'Italie, luy remonstrant, comme dit est, le droit qu'il avoit en ce beau royaume de Naples (qui luy faisoit bien blasmer et louer). Et s'adressoit de toutes choses à cet Estienne de Vers (devenu séneschal de Beaucaire, et enrichy, mais non point encores à son gré) et au général Brissonnet, homme riche et entendu en finances, grand amy mors dudit séneschal de Beaucaire, auquel il faisoit conseiller audit Brissonnet de se faire prestre, et qu'il le feroit cardinal: à l'autre touchoit d'une duché.
   Et pour commencer à conduire toutes ces choses, ledit seigneur Ludovic envoya une grande ambassade devers le roy, à Paris, audit an, dont estoit chef le comte de Caiazze, fils aisné dudit Robert de Saint-Severin, dont j'ay parlé, lequel trouva à Paris le prince de Salerne, dont il estoit cousin, car celuy-là estoit chef de la maison de Saint-Severin, et estoit en France, chassé du roy Ferrand, comme avez entendu paravant, et pourchassoit ladite entreprise de Naples; et avec ledit comte de Caiazze estoit le comte Charles de Bellejoyeuse et messire Galéas Visconti, Milannois; tous deux estoient fort bien accoutrés et accompagnez. Leurs paroles en public n'estoient que visitations et paroles asseez généralles, et estoit la première ambassade grande qu'il eust envoyée devers ledit seigneur. Il avoit bien envoyé, par avant, un secrétaire pour traiter que le duc de Milan, son neveu, fust reçu à l'hommage de Gènes, par procureur (ce qu'il fut, et contre raison); mais bien luy pouvoit le roy faire cette grace que de commettre quelqu'un à le recevoir: car luy estant en la tutelle de sa mère, je la reçus en son chasteau de Milan, comme ayant la tutelle de son fils, moy estant ambassadeur de par le feu roy Louis onziesme de ce nom, ayant la charge expresse à ce faire. Mais lors Gènes estoit hors de leurs mains, et la tenoit messire Baptiste de Campefourgouse. Maintenant, que je dis, le seigneur Ludovic l'avoit recouvert et donna à aucuns chambellans du roy huit mil ducats pour avoir ladite investiture, lesquels firent grand tort à leur maistre: car ils eussent pu, par avant, avoir Gènes pour le roy s'ils eussent voulu. Et si argent ils en devoient prendre pour ladite investiture, ils en devoient demander plus: car le duc Galéas en paya une fois, au roy Louis mon maistre, cinquante mil ducats, desquelz j'en eus trente mil escus comptant en don dudit roy Louis, à qui Dieu face pardon. Toutesfois ils disoient avoir pris lesdits huit mil ducats du consentement du roy: et ledit Estienne de Vers, séneschal de Beaucaire, estoit l'un qui en prit, et croy bien qu'il le faisoit pour mieux entretenir ledit seigneur Ludovic pour cette entreprise où il tendoit.
   Estans à Paris les ambassadeurs dont j'ay parlé en ce chapitre, et ayant parlé en général, parla à part avec le roy ledit comte de Caiazze (qui estoit en grand crédit à Milan, encores plus son frère messire Galéas de Saint-Severin), et par espécial sur le fait des gens d'armes: et commença à offrir au roy grands services et aydes, tant de gens que d'argent: car jà pouvoit son maistre disposer de l'Estat de Milan comme s'il eust esté sien, et faisoit la chose aysée à conduire. Et peu de jours après prit congé du roy, et messire Galéas Visconti, et s'en allèrent, et le comte Charles de Bellejoyeuse demoura pour avancer l'œuvre: lequel incontinent se vestit à la mode françoise, et fit de très grandes diligences, et commencèrent plusieurs à entendre à cette matière. Le roy envoya en Italie un nommé Perron de Basche, nourry, en la maison d'Anjou, du duc Jean de Calabre, affectionné à ladite entreprise, qui fut vers le pape Innocent, Vénissiens et Florentins. Ces pratiques, allées et venues, durèrent sept ou huit mois, ou environ, et se parloit de ladite entreprise, entre ceux qui la sçavoient, en plusieurs façons; mais nul ne croyoit que le roy y dust aller en personne.


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