Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Septième


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Chapitre II

Comment le prince de Salerne, du royaume de Naples, vint en France, et comment Ludovic Sforce, surnommé le More, et luy, taschoient à faire que le roy menast guerre au roy de Naples, et pour quelle cause.

L

edit prince de Salerne alla à Venise (parcequ'il y avoit grand'accointance) et avec luy trois de ses neveux, enfans du prince de Besignan, où demandèrent conseil (comme m'a dit ledit prince) à la Seigneurie où il leur plaisoit mieux qu'ils tirassent, ou vers ledit duc de Lorraine, ou devers le roy de France, ou d'Espagne. Il me dit qu'ils luy respondirent que le duc de Lorraine estoit un homme mort, et qu'il ne les sçauroit ressourdre; le roy d'Espagne seroit trop grand s'il avoit le royaume, avec l'isle de Cécile et les autres choses qu'il avoit en ce gouffre de Venise, et qu'il estoit puissant par mer; mais qu'ils luy conseilloient d'aller en France, et qu'avec les roys de France qui avoient esté audit royaume ils avoient eu bonne amytié et bon voisin. Et croy qu'ils ne pensoient point ce ce qui en advint après, dust advenir. Ainsi vinrent ces barons dessusdits en France et furent bien recueillis, mais povrement traités de biens. Ils firent grand'poursuyte, environ deux ans, et du tout s'adressoient à Estienne de Vers, lors séneschal de Beaucaire et chambellan du roy.
   Un jour vivoient en espérance, autre au contraire: et faisoient diligence en Italie, et par espécial à Milan, où avoit pour duc Jean Galéas, non pas le grand, qui est enterré aux Chartreux de Pavie, mais celuy estoit fils du duc Galéas et de la duchesse Bonne, fille de Savoye, qui estoit de petit sens: car elle eut la tutelle de ses enfans, et l'ay vue en grande auctorité, estant veufve, conduite par un appellé messire Cico, secrétaire, nourry de longtemps en cette maison, qui avoit chassé tous les frères du duc Galéas et confiné, pour la sureté de ladite dame et de ses enfans: entre les autres un appelé le seigneur Ludovic (qui depuis fut duc de Milan) qu'elle rappella depuis, estant son ennemy et en guerre contre elle, et le seigneur Robert de Saint-Severin, vaillant capitaine, que pareillement avoit chassé ledit Cico.
   Pour conclusion, par le moyen d'un jeune homme qui touchoit devant elle, natif de Ferrare, de petite lignée, appellé Antoine Tesin, elle les rappella par sottise, cuydant qu'ils ne fissent nul mal audit Cico (et ainsi l'avoient juré et promis). Le tiers jour après, le prirent et le passèrent dedans une pippe au travers de la ville de Milan: car il estoit allyé par mariage avec aucun des Viscontis, et veut-l'on dire que, s'il eust esté en la ville, qu'ils ne l'eussent osé prendre; et si vouloit le seigneur Ludovic que le seigneur Robert de Saint-Severin, qui venoit, le rencontrast en cet estat, qui hayoit à merveilles ledit Cico; et fut mené à Pavie en prison, au chasteau, où depuis il mourut.
   Ils mirent ladite dame en grand honneur, ce luy sembloit, et luy complaisoient: et eux tenoient le conseil, sans luy dire sinon ce que leur plaisoit; et plus grand plaisir ne lui pouvoient-ils faire que de ne luy parler de riens. A cet Antoine Tesin luy laissoient donner ce qu'elle vouloit: et la logeoit près de sa chambre, et la portoit à cheval derrière luy, par la ville, et estoient toutes festes et dances léans; mais il ne dura guères: par adventure demy an. Elle fit beaucoup de biens audit Tesin, et les bougettes des courriers s'adressoient à luy: et y sortit grand envie, avec le bon vouloir que le seigneur Ludovic, oncle de ses deux enfans, avoit de se faire seigneur, comme il fit après. Un matin, luy ostèrent ses deux fils et les mirent au donjon, qu'ils appeloient la Rocque: et à ce s'acordèrent ledit seigneur Ludovic, le seigneur Robert de Saint-Severin, un appellé de Pellevoisin, qui gouvernoit la personne dudit jeune duc, et le capitaine de la Rocque, qui jamais, depuis la mort du duc Galéas, n'en estoit sorty, ni ne fit de longtemps après, jusques à ce qu'il fut pris par tromperie dudit seigneur Ludovic, et par la folie de son maistre, qui tenoit de la condition de la mère, et n'estoit guères sage.
   Or, après les enfans mis en ladite Rocque par les dessusdits, ils mirent la main sur le trésor (qui estoit en ce temps là le plus grand de la crestienté) et lui en firent rendre compte, et en fut fait trois clefs, dont elle eut l'une; mais oncques puis n'y toucha. Ils la firent renoncer à la tutelle, et fut créé tuteur le seigneur Ludovic. Et davantage escrivirent en plusieurs lieux, et par espécial en France, lettres que je viz, à sa grand'honte, en la chargeant de cet Antoine Tesin et autre chose. Audit Tesin ne fut meffait, mais fut renvoyé; et le sauva ledit seigneur Robert, et aussi ses biens. En cette Rocque n'entroient point ces deux grands hommes comme ils vouloient, car ledit capitaine y avoit son frère et bien cent cinquante hommes à gages, et faisoit garder la porte quand ils entroient, et n'y menoient jamais qu'un homme ou deux avec eux: et dura cecy fort longuement.
   Ce pendant sourdit grand différend entre ledit seigneur et Robert de Saint-Severin, comme il est bien de coutume (car deux gros personnages ne se peuvent endurer): et demoura le pré au seigneur Ludovic, et l'autre s'en alla au service des Vénissiens. Toutesfois puis après il revint deux de ses enfans au service dudit seigneur Ludovic et de l'estat de Milan, qui fut messire Galéas et le comte Caiazze: aucuns dient du sçu dudit père, les autres dient que non; mais comment que ce fust, ledit seigneur Ludovic les prit en grand amour et s'en est fort bien servy, et fait encores aujourd'huy. Et faut entendre que leur père, le seigneur Robert de Saint-Severin, estoit de la maison de Saint-Severin, sailly d'une fille bastarde; mais ils ne font point grand'différence au pays d'Italie d'un enfant bastard à un légitime. Je dis cecy parce qu'ils aydèrent à conduire nostre entreprise au pays d'Italie, tant en faveur du prince de Salerne, dont j'ay parlé, qui est chef de ladite maison de Saint-Severin, que pour autres causes que je diray après.
   Ledit seigneur Ludovic commença tost à monstrer de fort vouloir garder son auctorité; et fit faire monnoye où le duc estoit empraint d'un costé et luy de l'autre, qui faisoit murmurer beaucoup de gens. Ledit duc fut marié avec la fille du duc de Calabre, qui depuis fut roy Alphonse après la mort de sondit père le roy Ferrand, roy de Naples. Ladite fille estoit fort courageuse et eust volontiers donné crédit à son mary, si elle eust pu; mais il n'estoit guères sage, et redisoit ce qu'elle luy disoit. Aussi fut longtemps en grand auctorité le capitaine de cette Rocque de Milan, qui jamais ne sailloit de dedans; et s'y commença à engendrer des souspesons, et quand l'un fils sailloit, l'autre demouroit dedans. Pour abréger ccce propos, environ un an ou deux avant qu'allissions en Italie, ledit seigneur Ludovic, venant de dehors avec ledit duc, pour faire hommage, l'amena pour descendre à ladite Rocque, comme ils avoient de coutume. Le capitaine venoit sur le pont levis, et gens à l'entour de luy, pour baiser la main audit duc, comme est leur coutume: cette fois estoit le duc un peu hors du pont, et fut contraint ledit capitaine de passer un pas, par adventure, ou deux, tant que ces deux enfans de Saint-Severin le saisirent, et autres qui estoient à l'entour d'eux. Ceux de dedans levèrent le pont, et ledit Ludovic fit allumer un bout de bougie, jurant qu'il leur feroit trencher la teste s'ils ne rendoient la place avant la chandelle bruslée: ce qu'ils firent. Et pourvut bien ladite place, et surement pour luy, parlant tousjours au nom du duc; et fit un procès à ce bon homme, disant qu'il avoit voulu bailler la place à l'Empereur; et fit arrester aucuns Allemans, disant qu'ils traitoient ce marché, et puis les laissa aller; et fit décapiter un sien secrétaire, le chargeant d'avoir guidé cet œuvre, et un autre qu'il disoit qui en avoit fait lesdits messages. Ledit capitaine longtemps il tint prisonnier; à la fin le laissa aller, disant que madame Bonne avoit, une fois, gagné un frère dudit capitaine pour le tuer, en entrant en ladite Rocque, et que ledit capitaine l'en avoit gardé: parquoy à cette heure il luy sauvoit la vie. Toutesfois je croy que, s'il eust esté coupable d'un tel cas que d'avoir voulu bailler le chasteau de Milan à l'Empereur (auquel il pourroit prétendre droit comme Empereur et aussi comme duc d'Austriche, car cette maison y querelle quelque chose), il ne luy eust point pardonné. Aussi c'eust esté un grand mouvement en Italie: car tout l'estat de Milan se fust tourné en un jour, parce que du temps des Empereurs ils ne payoient que demy ducat pour feu, et maintenant sont fort cruellement traités, Eglise, Nobles et Peuple, en vraye tyrannie.


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