Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Sixième


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Chapitre XII

Discours sur la misère de la vie des hommes, et principalement des princes, par l'exemple de ceux du temps de l'auteur, et premièrement du roy Louis.

P

eu d'espérance doivent avoir les povres et menus gens au fait de ce monde, puisque un si grand roy y a tant souffert et travaillé, et puis laissé tout, et ne put trouver une seule heure pour esloigner sa mort, quelque diligence qu'il ait sçu faire. Je l'ay connu et ay esté son serviteur en la fleur de son âge, et en ses grandes prospérités; mais je ne le vis oncques sans peine et sans soucy. Pour tout plaisir il aymoit la chasse, et les oyseaux en leurs saisons; mais il n'y prenoit point tant de plaisir comme aux chiens. Des dames, il ne s'en est point meslé, du temps que j'ay esté avec luy: car, à l'heure de mon arrivée, luy mourut un fils, dont il eut grand deil, et fit lors vœu à Dieu, en ma présence, de jamais ne toucher à femme qu'à la royne sa femme: et combien qu'ainsi le devoit faire selon l'ordonnance de l'Église, si fut-ce grand'chose, à en avoir tant à son commandement, de persévérer en cette promesse, vu, encores, que la royne n'estoit point de celles où on devoit prendre grand plaisir, mais au demourant fort bonne dame. Encores, en cette chasse, avoit presque autant d'ennuy que de plaisir: car il prenoit de grandes peines, il couroit les cerfs à force, et se levoit fort matin, et alloit aucunes fois loin, et ne laissoit pour nul temps qu'il fist: et ainsi s'en retournoit aucunes fois bien las, et presque tousjours courroucé à quelqu'un: car c'est mestier qui ne conduit pas tousjours au plaisir de ceux qui le conduisent. Toutesfois il s'y connoissoit mieux que nul homme qui ait régné de son temps, selon l'oppinion de chascun. A cette chasse estoit sans cesse, et logé par les villages, jusqu'à ce qu'il venoit quelques nouvelles de la voye de fait: car presque tous les estés y avoit quelque chose entre le duc Charles de Bourgongne et luy, et d'yver faisoient trèves.
   Aussi il eut plusieurs affaires, pour cette comté de Roussillon, contre le roy Jean d'Arragon, père du roy d'Espagne qui règne de présent. Combien qu'ils fussent fort povres et troublés avec leurs subjets, comme ceux de Barcelonne et autres, et que le fils n'eust riens (mais attendoit la succession du roy dom Henry de Castille, frère de sa femme, laquelle depuis luy est advenue), toutesfois faisoient-ils grand'résistance: car ils avoient les cœurs des subjets dudit pays de Roussillon, lequel cousta fort cher au roy et au royaume, car il y mourut et s'y perdit maints hommes de bien, et despendit grand argent: car cette guerre dura longuement. Le temps qu'il reposoit, son entendement travailloit: car il avoit affaire en moult de lieux, et se fust aussi volontiers empesché des affaires de ses voisins comme des siens, et mis gens en leurs maisons et desparty les auctorités d'icelles. Quand il avoit la guerre, il désiroit paix ou trève: quand il l'avoit, à grand'peine la pouvoit-il endurer. De maintes menues choses de son royaumes il se mesloit, et d'assez dont il se fust bien passé; mais sa complexion estoit telle, et ainsi vivoit. Aussi sa mémoire estoit si grande qu'il retenoit toutes choses, et connoissoit tout le monde, en tous pays à l'entour de luy.
   A la vérité, il sembloit mieux pour seigneurir un monde qu'un royaume. Je ne parle point de sa grand'jeunesse, car je n'estoye point avec luy; mais, en l'âge de onze ans, par aucuns seigneurs et autres du royaume fut embrouillé, contre le roy Charles septiesme son père, en une guerre qui peu dura, appellée la Praguerie. Quand il fut homme, il fut marié à une fille d'Escosse, à son desplaisir, et autant qu'elle vesquit il y eut regret. Après, pour les bendes et brouillis de la maison du roy son père, il se retira au Dauphiné (qui estoit sien), où beaucoup de gens de bien le suyvirent, et plus qu'il n'en pouvoit nourrir. Luy estant là, se maria avec la fille du duc de Savoye; et tost après ce mariage fait, il eut débat avec son beau-père, et se firent très aspre guerre. Le roy Charles, voyant son fils trop accompagné de gens de bien et de gens d'armes à son gré, se délibera d'y aller en personne, en grand nombre de gens, et de l'en mettre dehors: et se mit en chemin et prit peine d'en retirer plusieurs, en leur commandant, comme à ses subjets et sur les peines accoutumées, se retirer devers luy. A quoy plusieurs obéyssoient, au grand desplaisir de nostre roy, lequel voyant le courroux de son père, nonobstant qu'il fust fort, se délibéra partir de là, et luy laisser le pays: et s'en alla par la Bourgongne, avec peu de gens, devers le duc Philippe de Bourgongne, lequel à grand honneur le recueillit, et luy despartit de ses biens, et à ses principaux serviteurs, comme le comte de Comminges, le seigneur de Montauban et autres, par forme de pension, par chascun an, et fit, durant le temps qu'il y fut, dons à ses serviteurs.
   Toutesfois, à la despense qu'il faisoit et tant de gens qu'il avoit, l'argent luy failloit souvent, qui luy estoit grand'peine et soucy, et luy en falloit chercher ou emprunter, ou ses gens l'eussent laissé, qui est grand'angoisse à un prince qui ne l'a point accoutumé. Et ainsi n'estoit point en cette maison de Bourgongne sans peine, et luy falloit entretenir le prince et ses principaux gouverneurs, de paour qu'on ne s'ennuyast de luy à y estre tant: car il y fut six ans, et incessamment le roy son père envoyoit ambassadeurs pour l'en mettre hors, ou qu'il luy fust renvoyé. Et en ce vous pouvez penser qu'il n'estoit point oysif, et sans grandes pensées et soucy. Or donc en quel temps pourroit-l'on dire qu'il eut joye ni plaisir, à avoir eu toutes ces choses? Je croy que, depuis l'enfance et l'innocence, il n'eut jamais que tout mal et travail jusques à la mort. Je croy que, si tous les bons jours qu'il a eus en sa vie, èsquels il a eu plus de joye et de plaisir que de travail et d'ennuy, estoient bien nombrés, qu'il s'y en trouveroit bien peu; et croy qu'il s'y en trouveroit bien vingt de peine et de travail, contre un de plaisir et d'ayse. Il vesquit environ soixante et un ans; toutesfois il avoit tousjours ymagination de ne passer point soixante ans, et disoit que puis longtemps roy de France ne les passa. Aucuns veulent dire puis Charles le Grand; toutesfois le roy nostredit maistre fut bien avant au soixante et uniesme.
   Le duc Charles de Bourgongne, quelle ayse, ni quel plaisir sçauroit l'on dire qu'il eust plus grand que nostre roy, dont j'ay parlé? Il est vray qu'en sa jeunesse il eut moins de soucy: car il n'entreprit riens qu'il n'eust environ trente deux ans, et jusques là vesquit sain et sans trouble. Alors commença à se troubler avec les gouverneurs de son père, lesquels sondit père soutint: pourquoy le fils s'absenta de sa présence, et s'en alla tenir en Hollande, où il fut bien recueilly et prit intelligence avec ceux de Gand, et par fois il venoit voir son père. De luy n'avoit-il riens, mais ce pays de Hollande estoit fort riche et luy faisoit de grands dons, et plusieurs grosses villes des autres pays, pour l'espérance qu'ils avoient d'acquérir sa grace pour le temps advenir, qui est coutume générale: et tousjours on complaist plus aux gens dont on espère la puissance et auctorité accroistre pour l'advenir, que l'on ne fait pour celluy qui est jà en tel degré qu'il ne peut monter plus haut, et y est l'amour plus grande, par espécial entre peuple. Et est pourquoy le duc Philippe, de son fils quand on luy disoit que les Gantois l'aymoient tant et qu'il les sçavoit si bien conduire, il respondoit qu'ils aymoient tousjours bien leur seigneur advenir, mais, depuis qu'il estoit seigneur, qu'ils le hayoient. Et ce proverbe fut véritable: car oncques puis que le duc Charles fut seigneur ils ne l'aymèrent, et luy monstrèrent bien, comme l'ay dit ailleurs; et aussi, de son costé, ne les ayma point; mais à ce qui est descendu de luy ils ont fait plus de dommaige qu'ils n'eussent sçu faire à luy.
   Pour tousjours continuer mon propos, depuis que le duc Charles entreprit la guerre pour les terres de Picardie, que nostre roy avoit rachetées de son père le duc Philippe, et qu'il se mit avec les autres seigneurs du royaume en cette guerre du Bien Public, quelle ayse eut-il? Tousjours travail, sans nul plaisir, et de la personne et de l'entendement: car la gloire luy monta au cœur, et l'esmut de conquérir ce qui luy estoit bien séant. Tous les estés tenoit les champs, en grand péril de sa personne, prenoit tout le soin et la cure de l'ost, et n'en avoit pas encores assez à son gré; se levoit le premier, se couchoit le dernier, tout vestu, comme le plus povre de son ost. S'il se reposoit aucuns yvers, il faisoit ses diligences de trouver argent. A quoy chascun jour besognoit dès six heures au matin, et prenoit grand'peine à recueillir et ouyr grand nombre d'ambassadeurs, et en ce travail et misère fina ses jours, tué des Suisses devant Nancy, comme avez vu devant. Et ne pourroit l'on dire qu'il eust jamais eu un bon jour, depuis qu'il commença à entreprendre de se faire plus grand jusques à son trespas. Quel acquist a-il eu en ce labeur? Ni quel besoin en avoit-il? luy qui estoit si riche seigneur, et avoit tant de belles villes et seigneuries en son obéyssance, où il eust esté si ayse, s'il eust voulu.
   Après faut parler du roy Edouard d'Angleterre, qui a esté grand roy et puissant. En sa très grande jeunesse, vit son père le duc d'York desconfit et mort en bataille, et avec luy le père du comte de Warwic. Ledit comte de Warwic gouvernoit ce roy Edouard, dont je parle, en sa jeunesse, et conduisoit ses affaires. A la vérité dire, le fit roy, et fut cause de deffaire son roy Henry, qui maints ans avoit régné en Angleterre, lequel (selon mon jugement et selon le monde) estoit vray roy. Mais de telles causes, comme de royaumes et grandes seigneuries, Nostre Seigneur les tient en sa main et en dispose, car tout vient de luy. La cause pourquoy le comte de Warwic servoit la maison d'York contre le roy Henry de Lancastre, estoit pour une bende ou partialité qui estoit en la maison dudit roy Henry, lequel n'estoit guères sage; et la royne, sa femme, laquelle estoit de la maison d'Anjou, fille du roy René de Cécile, prit la partialité du duc de Somerset contre le comte de Warwic: car tous avoient tenu ledit roy Henry, et son père, et grand-père pour roys. Ladite dame eust mieux fait beaucoup de faire office de juge, ou de médiateur, entre les parties, que de dire: «Je soustiendray cette part», comme il apparut. Car ils en eurent maintes batailles en Angleterre, et en dura la guerre vingt et neuf ans; et, en fin de compte, le tout presque y mourut, d'une part et d'autre. Et pour parler des bendes et partialités, elles sont très périlleuses, et mesmement quant aux nobles, enclins à les nourrir et entretenir. Et si l'on dit que par là ils sçauront des nouvelles, et tiendront les deux parties en crainte, je m'accorderoye assez qu'un jeune roy le fist entre les dames: car il en aura du passe temps et du plaisir assez, et sçaura des nouvelles d'entre elles; mais les nourrir entre les hommes, comme princes, et gens de vertu et de courage, il n'est rien plus dangereux. C'est allumer un grand feu en sa maison: car tost l'un ou l'autre dira: «Le roy est contre nous», et puis pensera de se fortifier, et de soy accointer de ses ennemys. Au fort, les bendes d'Orléans et de Bourgongne les en doivent avoir fait sages. La guerre en dura soixante et deux ans, les Anglois meslés parmy, qui en cuydèrent posséder le royaume.
   A revenir à nostre roy Edouard, il estoit fort jeune, et beau prince entre les beaux du monde, à l'heure qu'il fut de tous points au dessus de ses affaires, et aussi homme ne complut tant à son plaisir, espécialement aux dames, festes et banquets, et aux chasses: et suis d'oppinion que ce temps luy dura quelques seize ans, ou environ, jusqu'à ce que le différent dudit comte de Warwic et de luy commença. Et combien que ledit roy fust jeté hors du royaume, si ne dura ce débat guères: car il retourna et obtint la victoire, et après prit ses plaisirs plus que devant, ne craignant personne; et se fit fort gras et plain, et en fleur d'âge le vinrent à ronger ses excès, et mourut assez soudainement (comme j'ay dit) d'une apoplessie, et périt sa lignée après luy, comme avez ouÿ, quant aux enfans masles.
   En nostre temps ont aussi régné deux vaillans et sages princes, le roy de Hongrie, Mathias, et Mehemet Ottoman, empereur des Turcs. Ledit roy Mathias estoit fils d'un très gentil chevalier, appelé le chevalier Blanc, de la Vallaquie, gentil homme de grand sens et vertu, qui longuement gouverna ce royaume de Hongrie, et eut maintes belles victoires contre les Turcs, qui sont voisins dudit royaume à cause des seigneuries qu'ils ont usurpées en Grèce et en Esclavonie, et en la Bossenie. Et tost après son décès, vint en âge d'homme le roy Lancelot, à qui ledit royaume appartenoit, avec Bohême et Pologne. Cettuy-là se trouva conseillé par aucuns (comme l'on dit) de prendre les deux fils dudit chevalier Blanc, disant que leur père avoit pris trop de maistrise et de seigneurie audit royaume, surant son enfance, et que ses enfans (qui estoient bons personnages) pourroient bien faire comme luy. Parquoy conclut ledit roy Lancelot de les faire prendre tous les deux, ce qu'il fit: et incontinent fit mourir l'aisné, et ledit Mathias mettre en prison à Bude, principale ville de Hongrie, lequel estoit le second; mais il n'y fut guères, et peut estre que Nostre Seigneur eut agréables les services de son père, car tost après ledit roy Lancelot fut empoisonné à Prague en Bohême, par une femme de bonne maison (et en ay vu le frère) de laquelle il estoit amoureux, et comme mal contente de ce qu'il se marioit en France, avec la fille du roy Charles septiesme, qui de présent s'appelle la princesse de Vienne (qui estoit contre ce qu'il luy avoit promis). Elle l'empoisonna en un bain, en luy donnant à menger d'une pomme, et mit la poison en la manche du couteau. Incontinent que fut mort ledit roy Lancelot, les barons de Hongrie s'assemblèrent audit Bude, pour faire ellection de roy, selon leur usance et privilège qu'ils ont d'eslire quand leur roy meurt sans enfans: et estans là en brigue et division entre eux, pour cette dignité, survint en la ville la veufve dudit chevalier Blanc, et mère dudit Mathias, bien fort accompagnée: car elle estoir riche femme d'argent comptant, que son mary avoit laissé, parquoy elle avoit pu faire grans amas soudainement, et croy bien qu'elle avoit bonne intelligence en cette compagnie et en la ville, vu le crédit et auctorité que son mary avoit eu audit royaume. Elle tira à la prison, et mit son fils dehors. Partie des barons et prélats, qui estoient là assemblés pour faire roy, s'enfuyrent de paour. Les autres créèrent ledit Mathias à roy, lequel a regné audit royaume en grand'prospérité, et autant loué et prisé que nul roy qui ait régné longtemps a, et plus en aucunes choses. Il a esté des plus vaillans hommes qui ayent régné de son temps, et a gagné de grandes batailles contre les Turcs. De son temps, n'ont en riens endommagé son royaume; mais il l'a augmenté, tant de leur costé qu'en Bohême (dont il tenoit la pluspart), aussi en Valaquie, dont il estoit, et en l'Esclavonie. Et du costé de l'Allemagne, prit la pluspart de l'Austriche sur l'empereur Frédéric, qui vit encores, et l'a possédée jusques à sa mort, laquelle a esté en la ville de Vienne, chef du pays d'Austriche, en l'an mil quatre cens quatre vingts et onze. Il estoit roy qui gouvernoit aussi sagement ses affaires en temps de paix comme en temps de guerre. Sur la fin de ses jours, et se trouvant sans craintes d'ennemys, il est devenu fort pompeux et triomphant roy en sa maison, et fit grands amas de beaux meubles, bagues, et vaisselles, pour parer sa maison. Toutes choses despeschoit de soy, ou par son commandement. Il se fit fort craindre, car il devint cruel; et puis fut en griève maladie incurable, dont, en assez jeune âge (comme de vingt et huit ans, ou environ), il est mort, ayant eu toute sa vie labeur et travail, et trop plus que de plaisirs.
   Le Turc (que devant ay nommé) a esté sage et vaillant prince, plus usant de sens et de cautèle, que de vaillance ni hardyesse. Vray est que son père le laissa bien grand, et fut vaillant prince, et prit Adrianopoli, qui vaut à dire cité d'Adrian. Celuy dont je parle prit, en l'âge de vingt ans, Constantinoble, qui vaut à dire cité de Constantin. Je l'ay vu paint de cet âge, et sembloit bien qu'il fust homme de grand esprit. Ce fut une grand'honte à tous les crestiens de la laisser perdre. Il la prit d'assaut, et fut tué à la bresche l'empereur de l'Orient, que nous appelons de Constantinoble, et maints autres hommes de bien; maintes femmes forcées, de grandes et nobles maisons: nulle cruauté ne demoura à y estre faite. Ce fut son premier exploit: il a continué à faire ces grandes choses, et tant, que j'ouys une fois dire à un ambassadeur venissien, devant le duc Charles de Bourgongne, qu'il avoit conquis deux empires, quatre royaumes et deux cens cités. Il vouloit dire de Constantinoble, et de celuy de Trappesonde; les royaumes de la Bossenie, la Serbie, et Hermenie. Je ne sçay s'il prenoit la Morée pour un. Il a conquis maintes belles isles de mer en cet archipel, où est ladite Morée (les Venissiens y tiennent encore deux places), aussi l'isle de Negrepont et de Methelin, et aussi a conquis presque toute l'Albanie et l'Esclavonie. Et si ses conquestes ont esté grandes sur les crestiens, aussi ont-elles esté sur ceux de sa loy propre, et y a destruit maint grand seigneur, comme le Carmain, et autres.
   La pluspart de ses œuvres, les conduisoit de luy et de son sens; si faisoit nostre roy, et aussi le roy de Hongrie, et ont esté les trois plus grands hommes qui ayent régné depuis cent ans; mais l'honnesteté et forme de vivre de nostre roy, et les bons termes qu'il tenoit aux gens privés et estrangers, a esté tout autre et meilleur que des deux autres: aussi estoit il roy très crestien. Quant aux plaisirs du monde, ce Turc en a pris à cœur saoul et y a usé grand'partie de son temps, et eust encores fait plus de maux qu'il n'a, s'il ne se fust tant occupé. En nul vice de la chair ne failloit, grand gourmand outre mesure: aussi les maladies luy sont venues tost, et selon la vie, car il luy prit une enflure de jambes, comme j'ay ouÿ dire à ceux qui l'ont vu, et luy venoit au commencement de l'esté, qu'elles grossissoient comme un homme par le corps, et n'y avoit nulle ouverture, et puis cela s'en alloit; ni jamais cirurgien n'y sçut entendre que c'estoit; mais bien disoit-on que sa grand'gourmandise y aydoit bien, et pourroit estre quelque punition de Dieu. Et ce qu'il se laissoit si peu voir, et se tenoit tant clos en son sérail, estoit afin que l'on ne le connust si deffaict, et qu'à cette occasion ne l'eussent en mespris. Il est mort en l'âge de cinquante et deux ans ou environ, assez soudainement; toutesfois il fit testament, et l'ay vu, et fit conscience d'un impost que nouvellement il avoit mis sus, si ledit testament est vray. Or regardez que doit faire un prince crestien, qui n'a auctorité fondée en raison de riens imposer sans le congé de son peuple.
   Or voyez-vous la mort de tant de grands hommes, en si peu de temps, qui tant on travaillé pour s'accroistre et pour avoir gloire, et tant en ont souffert de passions et de peines, et abrégé leur vie, et par adventure leurs ames en pourront souffrir. En cecy ne parle point dudit Turc: car je tiens ce point pour vuydé, et qu'il est logé avec ses prédécesseurs. De nostre roy, j'ay espérance (comme j'ay dit) que Nostre Seigneur ait eu miséricorde de luy, et aussi aura-il des autres, s'il luy plaist. Mais, à parler naturellement (comme homme qui n'a grand sens naturel ni acquis, mais quelque peu d'expérience), ne luy eust-il point mieux valu et à tous autres princes, et hommes de moyen estat, qui ont vescu sous ces grands, et vivront sous ceux qui règnent, eslire le moyen chemin de ces choses? C'est assçavoir moins se soucier et moins se travailler, et entreprendre moins de choses; plus craindre à offenser Dieu, et à persécuter le peuple et leurs voisins, par tant de voyes cruelles que assez ay desclarées par cy devant, et prendre des ayses et plaisirs honnestes! Leurs vies en seroient plus longues; les maladies en viendroient plus tard; et leur mort en seroit plus regrettée et de plus de gens, et moins désirée; et auroient moins de doute de la mort. Pourroit-l'on voir de plus beaux exemples pour connoistre que c'est peu de chose que de l'homme, et que cette vie est misérable et briève, et que ce n'est riens des grands ni des petits dès ce qu'ils sont morts: que tout homme en a le corps en horreur et vitupère, et qu'il faut que l'ame, sur l'heure qu'elle se sépare d'eux, aille recevoir son jugement. Et jà la sentence est donnée selon les œuvres et mérites du corps.


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