Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Sixième


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Chapitre XI

Comparaison des maux et douleurs que souffrit le roy Louis, à ceux qu'il avoit fait souffrir à plusieurs personnes; avec continuation de ce qu'il fit et fut fait avec luy jusques à sa mort.

I

ncessamment disoit quelque chose de sens; et dura sa maladie, comme j'ay dit, depuis le lundy jusques au samedy au soir. Pour ce, je veux faire comparaison des maux et douleurs qu'il a fait souffrir à plusieurs et ceux qu'il a soufferts avant mourit, pour ce que j'ay espérance qu'ils l'auront mené en paradis, et que ç'aura esté cause en partie de son purgatoire; et si n'ont esté si grands, ni si longs comme ceux qu'il a fait souffrir à plusieurs, aussi avoit autre et plus grand office en ce monde qu'ils n'avoient; et si jamais n'avoit souffert de sa personne, mais tant a esté obéy qu'il sembloit presque que toute l'Europe ne fust faite que pour luy porter obéyssance: parquoy ce petit qu'il souffroit, contre sa nature et accoutumance, luy estoit plus grief à porter.
   Tousjours avoit espérance en ce bon ermite qui estoit au Plessis, dont j'ay parlé, qu'il avoit fait venir de Calabre, et incessamment envoyoit devers luy, disant que, s'il vouloit, il luy allongeroit bien la vie: car, nonobstant toutes ces ordonnances, si luy revint le cœur et avoit bonne espérance d'eschapper. Et si ainsi fust advenu, il eust bien desparty l'assemblée qu'il avoit envoyée à Amboise à ce nouveau roy. Et, pour cette espérance qu'il avoit audit hermite, fut advisé, par certain théologien et autres, qu'on luy desclareroit qu'en son fait n'avoit plus d'espérance qu'à la miséricorde de Dieu, et qu'à ces paroles se trouveroit présent son médecin, maistre Jacques, en qui il avoit toute espérance et à qui chascun mois donnoit dix mil escus, espérant qu'il luy allongeast la vie, afin que de tous points pensast en sa conscience et qu'il laissast toutes autres pensées: ce qu'il feroit. Et comme il les avoit haussés, et trop à coup et sans propos, en estats plus grands qu'il ne leur appartenoit, ainsi prirent charge sans crainte de dire chose à un tel prince que ne leur appartenoit pas, ny ne gardoient pas la révérence et l'humilité qu'il appartenoit au cas, ni qu'eussent fait ses nourris, ni ceux que peu paravant avoit esloignés de luy pour ses ymaginations. Mais, tout ainsi que deux grands personnages qu'il avoit fait mourir de son temps (dont de l'un fit conscience à son trespas, et de l'autre non: ce fut le duc de Nemours et le comte de Saint-Pol, auxquels fut signifiée la mort par commissaires députés à ce faire, lesquels en briefs mots leur desclarèrent leur sentence et baillèrent confesseur pour disposer de leurs consciences en peu d'heures qu'ils leur baillèrent à ce faire), tout ainsi signifièrent à nostre roy les trois dessusdits sa mort en brèves paroles et rudes, disans: «Sire, il faut que nous acquittions: n'ayez plus d'espérance en ce saint homme ni en autres choses, car surement il en est fait de vous, et, pour ce, pensez à vostre conscience: car il n'y a nul remède.» Et chascun dit quelque mot assez bref, auxquels il respondit: «J'ay espérance en Dieu qu'il m'aydera, car, par adventure, je ne suis pas si malade que vous pensez.»
   Quelle douleur luy fut d'ouyr cette nouvelle! car oncques homme ne craignit tant la mort, ny ne fit tant de choses pour cuyder y mettre remède: et avoit, tout le temps de sa vie, prié à ses serviteurs, et à moy comme à d'autres, que, si on le voyoit en cette nécessité de mort, qu'on ne le luy dist, fors tant seulement: «Parlez peu», et que on l'esmut seulement à se confesser sans luy prononcer ce cruel mot de la mort: car il luy sembloit n'avoir jamais cœur pout ouyr une si cruelle sentence. Toutesfois il l'endura vertueusement, et toutes autres choses, jusques à la mort, et plus que nul homme que j'aye jamais vu mourir. A son fils, qu'il appella roy, manda plusieurs choses; et se confessa très bien, et dit plusieurs oraisons servans à propos, selon les sacremens qu'il prenoit, lesquels lui mesmes demanda; et, comme j'ay dit, il parloit aussi sec comme si jamais n'eust esté malade, et parloit de toutes choses qui pouvoient servir au roy son fils: dit, entre autres choses, que le seigneur des Cordes ne bougeast d'avec le roy son fils de six mois, et qu'on le priast de ne mener nulle pratique sur Calais, ni ailleurs, disant qu'il estoit conclu à conduire telles entreprises, et à bonne intention pour le roy et pour le royaume; mais qu'elles estoient dangereuses, et par especial celle de Calais, de paour d'esmouvoir mes Anglois. Et vouloit sur toutes choses, que, après son trspas, on tinst le royaume en paix cinq ou six ans, ce que jamais n'avoit pu souffrir en sa vie. Et, à la vérité, le royaume en avoit bon besoin: car, combien qu'il fust grand et estendu, si estoit-il bien maigre et povre, et par espécial pour les passages des gens d'armes qui se remuoient d'un pays en l'autre, comme ils ont fait depuis, et beaucoup pis. Il ordonna qu'on ne prist point de débat en Bretagne, et qu'on laissast vivre le duc François en paix et sans luy donner doutes ni craintes, et semblablement tous les voisins du royaume, afin que le roy et le royaume pussent demourer en paix jusques à ce que le roy fust grand et en âge pour en disposer à son plaisir.
   Pour ce que, en un article précédent, j'ay commencé à faire comparaison des maux qu'il avoit fait souffrir à aucuns et à plusieurs qui vivoient sous luy et en son obéyssance, dont avant mourir il avoit souffert les semblables (et si n'estoient ni si grands ni si longs, comme j'ay dit audit article, si estoient-ils bien grands vu sa nature, qui plus demandoit obéyssance que nul autre en son temps et qui plus l'avoit eue, pourquoy un petit mot de responce contre son vouloir luy estoit une bien grande punition de l'endurer), j'ay parlé comme peu discrettement luy fut signifiée la mort; mais quelques cinq ou six mois paravant ledit seigneur avoit suspection de tout homme, et espéciallement de tous ceux qui estoient dignes d'avoir auctorité. Il avoit crainte de son fils et le faisoit estroitement garder; ni nul homme ne le voyoit, ni parloit à luy, sinon par son commandement. Il avoit doute, à la fin, de sa fille et de son gendre, à présent duc de Bourbon, et vouloit sçavoir quels gens il entroit au Plessis quant et eux; et à la fin rompit un conseil que le duc de Bourbon, son gendre, tenoit léans par son commandement.
   A l'heure que sondit gendre et le comte de Dunois revinrent de mener l'ambassade qui estoit venue aux noces du roy son fils et de la royne, à Amboise, et qu'ils retournèrent au Plessis, et entrèrent beaucoup de gens avec eux, ledit seigneur, qui fort faisoit garder les portes, estant en la galerie qui regarde en la cour dudit Plessis, fit appeller un de ses capitaines des gardes et luy commanda aller taster aux gens des seigneurs dessusdits, voir s'ils n'avoyent point de brigandines sous leurs robes, et qu'il le fist comme en se devisant à eux, sans trop en faire de semblant. Or regardez s'il avoit fait vivre beaucoup de gens en suspection et crainte sous luy, s'il en estoit bien payé, et de quels gens il pouvoit avoir sureté, puisque de son fils, fille et gendre il avoit suspection! Et ne le dis point pour luy seulement, mais pour tous autres seigneurs qui désirent estre craints; jamais ne se sentent de la revanche, jusques à la vieillesse: car pour pénitence craignent tout homme. Et quelle douleur estoit à ce roy d'avoir cette paour et ces passions!
   Il avoit son médecin, appellé maistre Jacques Coctier, à qui, en cinq mois, il donna cinquante quatre mil escus comptans (qui estoit à la raison de dix mil escus le mois) et l'évesché d'Amyens pour son neveu, et autres offices et terres pour luy, et pour ses amys. Ledit médecin luy estoit si rude que l'on ne diroit point à un varlet les outraigeuses et rudes paroles qu'il luy disoit; et si le craignoit tant ledit seigneur qu'il n'eust osé l'envoyer, hors d'avec luy, et si s'en plaignoit à ceux à qui il en parloit; mais il ne l'eust osé changer, comme il faisoit tous autres serviteurs, pour ce que ledit médecin luy disoit audacieusement ces mots: «Je sçay bien que un matin vous m'envoyerez, comme vous faites les autres; mais, par la… (un si grand serment qu'il juroit), vous ne vivrez point huit jours après.» Ce mot l'espouvantoit tant, que après ne le faisoit que flatter et luy donner, qui luy estoit un grand purgatoire en ce monde, vu la grand'obéyssance qu'il avoit eur de tant de gens de bien et de grands hommes.
   Il est vray qu'il avoit fait de rigoureuses prisons, comme cages de fer, et d'autres de boys, couvertes de plaques de fer par le dehors et par le dedans, avec terribles ferrures de quelques huit pieds de large, et de la hauteur d'un homme, et un pied plus. Le premier qui les devisa fut l'évesque de Verdun, qui en la première qui fut faite fut mis incontinent et y a couché quatorze ans. Plusieurs depuis l'ont maudit, et moy aussi, qui en ay tasté, sous le roy de présent, huit mois. Autresfois avoit fait faire, à des Allemans, des fers très pesans et terribles, pour mettre aux pieds: et estoit un anneau pour mettre au pied seul, malaysé à ouvrir, comme un carcan, la chaine grosse et pesante, et une grosse boule de fer au bout, beaucoup plus pesante qu'il n'estoit de raison ni qu'il appartenoit, et les appelloit l'on les fillettes du roy. Toutesfois j'ay vu beaucoup de gens de bien prisonniers les avoir aux pieds, qui depuis en sont saillis à grand honneur et à grand'joye, et qui depuis ont eu de grands biens de luy; et, entre les autres, un fils de monseigneur de la Gruthuse, de Flandres, pris en bataille, lequel ledit seigneur maria, et fit son chambellan et seneschal d'Anjou, et luy bailla cent lances. Aussi au seigneur de Piennes, prisonnier de guerre, et le seigneur de Vergy. Tous deux ont eu gens d'armes de luy, et ont esté ses chambellans, ou de son fils, et autres grands estats; et autant à monseigneur de Richebourg, frère du connestable, et à un appellé Roquebertin, du pays de Cathelongne, semblablement prisonnier de guerre, à qui il fit de grands biens, et à plusieurs autres, qui seroient trop longs à nommer, et de diverses contrées.
   Or cecy n'est pas de nostre matière principale, mais faut revenir à dire comme de son temps furent trouvées ces mauvaises et diverses prisons, et comme, avant mourir, il se trouva en semblables et plus grandes, et aussi grand'paour et plus grande que ceux qu'il y avoit tenus: laquelle chose je tiens à très grand'grace pour luy, et pour partie de son purgatoire; et le dis ainsi pour monstrer qu'il n'est nul homme, de quelque dignité qu'il soit, qui ne souffre, ou en secret ou en public, et par espécial ceux qui font souffrir les autres. Ledit seigneur, vers la fin de ses jours, fit clorre, tout à l'entour de sa maison du Plessis lez Tours, de gros barreaux de fer, en forme de grosses grilles; et aux quatre coins de ma maison, quatre moyneaux de fer, bons, grands et espais. Lesdites grilles estoient contre le mur, du costé de la place, de l'autre part du fossé (car il estoit à fond de cuve), et y fit mettre plusieurs broches de fer, massonnées dedans le mur, qui avoient chascune trois ou quatre pointes, et les fit mettre fort près l'une de l'autre. Et davantage ordonna dix arbalestriers dedans lesdits fossés, pour tirer à ceux qui en approcheroient avant que la porte fust ouverte; et entendoit qu'ils couchassent ausdits fossés, et se retirassent ausdits moyneaux de fer. Et il entendoit bien que cette fortification ne suffisoit point contre grand nombre de gens, ni contre une armée; mais de cela il n'avoit point paour, mais craignoit que quelque seigneur, ou plusieurs, ne fissent une entreprise de prendre la place, demy par amour et demy par force, avec quelque peu d'intelligence, et que ceux-là prissent l'auctorité et le fissent vivre comme homme sans sens, et indigne de gouverner.
   La porte du Plessis ne s'ouvroit qu'il ne fust huit heures du matin, et ne baissoit le pont jusques à ladite heure, et lors y entroient les officiers; et les capitaines des gardes mettoient les portiers ordinaires, et puis ordonnoient leur guet d'archiers, tant à la porte que parmy la cour, comme en une place de frontière estroitement gardée; et nul n'y entroit que par le guichet et que ce ne fust du sçu du roy, excepté quelque maistre d'hostel et gens de cette sorte, qui n'alloient point devers luy. Est-il donc possible de tenir un roy, pour le garder plus honnestement, en plus estroite prison que luy mesmes se tenoit? Les cages où il avoit tenu les autres avoient quelques huit pieds en carré; et luy, qui estoit si grand roy, avoit une bien petite cour de chasteau à se proumener: encores n'y venoit-il guères, mais se tenoit en la galerie, sans partir de là, sinon que par les chambres alloit à la messe, sans passer par ladite cour. Voudroit-l'on dire que ce roy ne souffrist pas aussi bien que les autres, qui ainsi s'enfermoit et se faisoit garder, qui estoit ainsi en paour de ses enfans et de tous ses prochains parens, qui changeoit et muoit de jour en jour ses serviteurs et nourris, et qui ne tenoient bien ni honneur que de luy, et en nul d'eux ne s'osoit fier, et s'enchainoit ainsi de si estrange chaine et clostures? Si le lieu estoit plus grand que d'une prison commune, aussi estoit il plus grand que prisonniers communs.
   On pourroit dire que d'autres ont esté plus souspesonneux que luy; mais ce n'a pas esté de nostre temps, ni par adventure homme si sage que luy, ny ayant si bons subjets; et avoient ceux-là, par adventure, esté cruels et tyrans; mais cettuy-cy n'a fait mal à nul qui ne luy eust fait quelque offense: je ne dis pas tous de qualité de mort. Je n'ay point dit ce que dessus pour seulement parler des suspections de nostre roy, mais pour dire que la patience qu'il a porté en ses passions, semblables à celles qu'il a fait porter aux autres, je la repute à punition que Nostre Seigneur luy a donnée en ce monde pour en avoir moins en l'autre, tant ès choses dont j'ay parlé, comme en ses maladies, bien grandes et douloureuses pour luy, et qu'il craignoit beaucoup avant qu'elles luy advinssent; et aussi afin que ceux qui viendront après soient un peu plus piteux au peuple, et moins aspres à punir qu'il n'avoit esté; combien que je ne luy veuil donner charge, ni dire avoir vu un meilleur prince, car s'il pressoit ses subjets, toutesfois il n'eust point souffert qu'un autre l'eust fait, ni privé, ni estrange.
   Après tant de paour et de suspections et douleurs, Nostre Seigneur fit miracle sur luy, et le guérit tant de l'ame que du corps, comme tousjours a accoutumé en faisant ses miracles: car il l'osta de ce misérable mmonde en grand'santé de sens et d'entendement, en bonne mémoire, ayant reçu tous ses sacremens, sans souffrir douleur que l'on connust, mais tousjours parlant jusques à une patenostre avant sa mort. Ordonna de sa sépulture, et qui il vouloit qui l'accompagnast par le chemin: et disoit qu'il n'espéroit à mourir qu'au samedy, et que Nostre Dame luy procureroit cette grace, en qui tousjours avoit eu fiance et grand'devotion et prière. Et tout ainsi luy advint: car il décéda le samedy, pénultieme jour d'aoust, l'an mil quatre cens quatre vingts et trois, à huit heures du soir, audit lieu du Plessis, où il avoit pris sa maladie le lundy de devant. Nostre Seigneur ait son ame, et la veuille avoir reçue en son royaume de paradis.


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