Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Sixième


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Chapitre X

Comment le roy Louis onziesme fit venir vers luy Charles, son fils, peu avant sa mort, et des commandemens et ordonnances qu'il fit tant à luy qu'à autres.

E

n cest an mil quatre cens quatre vingts et deux, voulut le roy voir monseigneur le Dauphin son fils, lequel n'avoit vu de plusieurs années: car il craignoit qu'il fust vu de guères de gens, tant pour la santé de l'enfant, que de paour que l'on ne le tirast hors de là, et que, sous ombre de luy, quelque assemblée ne se fist en son royaume: car ainsi avoit-il esté fait de luy contre le roy Charles septiesme, son père, à l'heure qu'il n'avoit que onze ans, par aucuns seigneurs du royaume, et s'appella cette guerre la Praguerie; mais elle ne dura guères, et ne fut qu'un débat de cour.
   Entre toutes choses, il recommanda monseigneur le Dauphin, son fils, à aucuns serviteurs, et luy commanda expressément ne changer aucuns officiers, luy alléguant que quand le roy Charles septiesme son père alla à Dieu, et que luy vint à la couronne, il désappointa tous les bons et notables chevaliers du royaume du royaume, et qui avoient aydé et servy son dit père à conquérir Normandie et Guyenne, et chasser les Anglois hors du royaume, et à le remettre en paix et bon ordre (car ainsi le trouva-t-il, et bien riche), dont il luy en estoit bien mal pris: car il en eut la guerre appellée le Bien Public (dont j'ay parlé ailleurs), qui cuyda estre cause de luy oster la couronne. Bientost après que le roy eut parlé à monseigneur le Dauphin son fils, et achevé ce mariage (dont j'ay parlé), luy prit la maladie dont il partit de ce monde, par un lundy, et dura jusques au samedy ensuivant, pénultiesme d'aoust mil quatre cens quatre vingts et trois: et estoye present à la fin de la maladie, parquoy en veux dire quelque chose.
   Dès que ce mal luy prit, il perdit la parole, comme autresfois avoit fait: et quand elle luy fut revenue, se sentit plus foible que jamais n'avoit fait, combien que paravant l'estoit tant qu'à grand'peine pouvoit il mettre la main à la bouche, et estoit tant maigre et dant deffait qu'il faisoit pitié à tous ceux qui le voyoient. Ledit seigneur se jugea mort, et sur l'heure envoya quérir monseigneur de Beaujeu, mary de sa fille, à présent duc de Bourbon, et luy commanda aller au roy son fils qui estoit à Amboise (ainsi l'appela-il) en luy recommandant, et ceux qui l'avoient servy: et luy donna toute la charge et gouvernement dudit roy son fils, et luy commanda qu'aucunes gens n'approchassent de luy. Dit plusieurs choses bonnes et notables, et si en tout ledit seigneur de Beaujeu eust observé son commandement ou en partie (car il y eut quelques commandemens contradictoires et qui n'estoit de tenir), mais si la généralité il les eust gardés, je croy que c'eust esté le profit de ce royaume et le sien particulier, vu les choses advenues depuis.
   Après envoya le chancellier et toute sa séquelle porter les sceaux audit roy son fils. Luy envoya aussi partie des archiers de sa garde et capitaines, et toute sa vénerie et fauconnerie, et toutes autres choses: et tous ceux qui alloient vers Amboise, devers le roy son fils leur prioit le servir bien, et par tous luy mandoit quelque chose, et par espécial par Estienne de Vers, lequel avoit nourry ledit roy nouveau, et servy de premier varlet de chambre, et l'avoit desjà fait le roy nostre maistre bailly de Meaux. La parole jamais ne luy faillit, depuis qu'elle luy fut revenue, ni le sens; ni jamais ne l'eut si bon: car incessament se vuydoit, qui luy ostoit toute fumée de la teste. Jamais, en toute sa maladie, ne se plaignit, comme font toutes sortes de gens quand ils sentent mal: au moins suis-je de cette nature, et en ay vu plusieurs autres; et aussi l'on dit que le plaindre allège la douleur.


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